Archives pour la catégorie Ukraine

Tour d’horizon

Tour d’horizon

28 Août 2020

Après ce petit hiatus d’une dizaine de jours, retour au Grand jeu dont l’actualité s’emballe.

En cet auguste mois, la journaloperie a trouvé son feuilleton de l’été. Une vraie saga, avec empoisonnement raté et opposant ciblé par le terrible Poutine, mais qui peut quand même tranquillement partir à l’étranger se faire soigner, et dont la guérison miraculeuse rendrait jaloux le sanctuaire de Lourdes. Le scénario est quelque peu bancal mais nos plumitifs ne sont plus à ça près…

Derrière cette mascarade, évidemment, la pression impériale pour renouveler/durcir les sanctions euronouilliques à l’égard de Moscou, notamment à un moment charnière pour le Nord Stream II. Frau Milka a bien vu la manœuvre et veut absolument découpler les deux événements : la gazoduc n’a rien à voir avec le blogueur, meine Herren, qu’on se le dise.PUBLICITÉ

Sur le terrain, les infos sont un peu contradictoires. Certains journaux ont annoncé triomphalement, et sans doute un peu vite, l’arrêt temporaire des travaux. En réalité, le consortium est en train de soumettre au gouvernement danois le plan de travail mis à jour et il serait pourrait même que, pendant ce temps, le chantier continue de manière plus ou moins clandestine. Nous en saurons plus sous peu…

A l’autre bout de l’Eurasie, le Sila Sibirii II commence doucettement à se préciser. Nous en avions parlé en mai :

Le monde de l’énergie commence à s’agiter alors que le colossal gazoduc sibérien, Sila Sibirii II pour les intimes, se précise. Les articles se multiplient dans les revues spécialisées (iciici ou ici) car Gazprom vient de passer la vitesse supérieure en engageant les études de conception et de prospection. Le fidèle lecteur de nos Chroniques avait eu l’info en avant-première il y a presque deux mois :

Le patron de Gazprom a rencontré Poutine et annoncé qu’une première étude de faisabilité avait été menée et s’était révélée concluante. La compagnie va maintenant engager des analyses plus poussées et le tube semble dans les tuyaux, même s’il faudra évidemment attendre la signature d’un contrat avec Pékin. D’une capacité finale de 50 Mds de m3 annuels, il devrait vraisemblablement passer par la Mongolie. et non la chaîne montagneuse de l’Altaï, ce qui lui fera perdre son joli nom pour celui, plus classique, de Sila Sibiri II.

La visite de Poutine, que nous avions évoquée en septembre dernier, n’est peut-être pas étrangère à l’inclusion de la Mongolie dans le projet :

Sur le chemin [de Vladivostok], Vladimirovitch s’est arrêté à Oulan Bator et en a profité pour renvoyer les petits génies de Washington à leurs chères études. En réponse aux hypothétiques et quelque peu irréelles tentatives américaines de gagner les faveurs de la Mongolie afin d’enfoncer un coin entre la Russie et la Chine, un traité d’amitié perpétuel a été signé entre l’ours et le pays de Gengis Khan. Pompeo et Bolton peuvent ranger leurs affaires…

Un think tank énergétique britannique a longuement analysé la nouvelle route et en conclut que le projet fait encore plus sens. Au lieu d’entrer à l’extrême-Ouest de la Chine, à 3 200 km de Pékin, le nouveau tracé ferait arriver le tube à 560 km, tout près de son foyer de consommation potentiel. De quoi convaincre plus facilement le rusé dragon qui, s’il est proche allié de Moscou, n’en demeure pas moins un rude négociateur.

En passant, la Mongolie, dont la capitale est asphyxiée par les mines de charbon, pourra être approvisionnée en or bleu bien moins polluant et redonner ainsi un peu d’air à ses belles steppes.

Mais surtout, joyaux stratégique, ce deuxième pipeline est de la plus haute importance. Il est le chaînon manquant connectant enfin les deux pôles énergétiques du Heartland russe, la Sibérie occidentale qui écoule ses richesses vers l’Europe et la Sibérie orientale tournée vers l’Extrême-Orient.

A terme, un gaz circulant librement d’une partie à l’autre du continent-monde, intégrant énergétiquement l’Eurasie dans des proportions jamais vues, pour le plus grand malheur de qui vous savez…

Gazprom a de la suite dans les idées. Le géant russe et la Mongolie, qui commencent à plancher sérieusement sur la question, ont signé un mémorandum afin de mettre sur pied une compagnie chargée d’étudier la faisabilité du projet, celui-ci ne devant d’ailleurs poser aucun problème logistique. A terme, ce sont 50 Mdsde m3 de gaz supplémentaires qui devraient passer du Heartland russe au Rimland chinois, intégrant énergétiquement encore un peu plus les deux bêtes noires de l’empire.

Puisque l’on parle d’or bleu, un petit commentaire sur les « fabuleuses découvertes » du sultan et, plus généralement, les explications vaseuses tentant d’analyser l’impérialisme turc en Méditerranée orientale par le prisme de l’énergie. Nous avons déjà expliqué à maintes reprises que ces réserves sont relativement anecdotiques :

Les concurrents sont illusoires et ce n’est certainement pas la chimère du gaz israélien qui risque de déranger l’ours. Que n’avait-on entendu sur le bassin oriental de la Méditerranée ? « Découverte historique, Réserves extraordinaires, Changer la donne géopolitique »… Ces absurdités sensationnalistes, typiques de la basse-cour médiatique inculte mais également reprises, avec effroi, par une certaine presse alternative qui a tendance à voir partout la main d’Israël, ne méritaient pourtant pas autant d’attention. Cela aussi, nous l’expliquions il y a bien longtemps :

Ca gaze pour Moscou. Et ce n’est pas une « trouvaille » de dernière minute qui empêchera le tsar des hydrocarbures de dormir. Une délégation européenne a en effet rendu une petite visite à Israël pour discuter la construction d’un éventuel pipeline Israël-Chypre-Grèce susceptible de fournir du gaz à partir de Léviathan (…)

Les réserves ont été revues à la baisse (500 Mds de m3 au lieu de 620 Mds), ce qui explique peut-être le soudain désintérêt de Gazprom, et ces quantités sont de toute façon bien faibles pour alimenter aussi bien la consommation domestique israélienne et l’exportation vers l’Europe. Pour donner un ordre de grandeur, les réserves totales de Léviathan sont cinquante-deux fois moins importantes que celles de Yamal et équivalent à ce que transporte le Nord Stream pendant dix petites années.

Dans ces conditions, construire un gazoduc sous-marin long de 1 300 km passant au-dessus d’une faille géologique pour transporter une douzaine de malheureux Mds de m3 paraît pour le moins alambiqué.

Votre serviteur est maintenant rejoint dans son analyse par Foreign Policy, rien que ça. Dans un article remarqué, la revue se pose la question de savoir si, en réalité, un seul mètre cube sera exporté en Europe au vu des coûts énormes du projet et des réserves somme toute modestes. Que quelques malheureuses gouttes de gaz israélien atteignent finalement l’Europe ou pas ne changera de toute façon strictement rien à l’échiquier énergétique.

Quelque peu à l’arrêt en Libye et en Syrie, en grosse difficulté économique, le sultan avait besoin d’une annonce. La semaine dernière, avec force roulement de tambour, il a claironné la découverte de « gigantesques » réserves de gaz en Mer noire. Il n’en fallait pas plus pour que tout ce que la médiatitude officielle ou alternative compte d’incultes se joigne au chœur, parlant sans rire de « géant régional de l’énergie ».

En réalité, la découverte « sensationnelle » se résume à 320 malheureux Mds de m3. Pour mémoire, les réserves gazières de l’Iran ou du Qatar, vrais géants régionaux, eux, tournent autour de 30 000 Mds de m3, soit cent fois plus. Pour Ankara, la nouvelle est certes appréciable, permettant d’aller vers une plus grande autonomie énergétique durant une quinzaine d’années, mais nous sommes très loin du game changer géopolitique proclamé ici ou là.

Les frictions en Méditerranée orientale, dues au néo-impérialisme turc, ne s’expliquent pas non plus par l’or bleu de son sous-sol, relativement modeste comme vu plus haut, ou seulement dans un second temps. Il s’agit principalement du vieux fond irrédentiste ottoman, qui s’applique aussi bien à Chypre (depuis 1974, bien avant qu’on ne parle de gaz) qu’en Syrie septentrionale ou, depuis peu, en Libye.

Passons à la Biélorussie où nos prédictions semblent une nouvelle fois se concrétiser :

Nous en sommes encore loin. D’abord, malgré la révolte qui gagne des secteurs grandissants de la société, il n’est pas du tout sûr que Loukachenko, qui a verrouillé l’Etat depuis fort longtemps, tombe. Les manifestations, malgré la présence d’agents provocateurs et, plus généralement, les manigances impériales, restent relativement modestes par rapport à ce que l’on a connu ailleurs.

Un scénario à l’ukrainienne est peu probable. Contrairement à son voisin méridional, la Biélorussie est homogène ; la population y est très majoritairement russophone et russophile, et un ralliement au camp autoproclamé du Bien semble exclu. De plus, les liens économiques avec l’ours sont inextricables ; les couper serait un véritable suicide.

Pour l’instant, Moscou et Washington semblent d’ailleurs voir le verre de vodka à moitié plein : avec Loukachenko à sa tête, la Biélorussie est un épouvantail pour l’OTAN tout en refusant d’être intégrée à la Russie. Les duettistes du Grand jeu se regardent en chiens de faïence, guettant le mouvement de l’autre, ce qui pourrait ironiquement perpétuer le status quo. Chacun semble en fait déjà préparer l’après-Loukachenko (…)

Quant à l’idiot du village, qui a réussi le tour de force de se mettre littéralement tout le monde à dos, y compris son allié russe, il devrait, sauf surprise, pouvoir terminer son sixième mandat de président. Une victoire à la Pyrrhus qui ne trompe guère les observateurs. Si les manœuvres engagées par les grands lui donnent un répit provisoire, ils semblent être décidés à passer à autre chose et préparent déjà, très en amont, le futur politique de la Biélorussie. Rendez-vous en 2025 ?

L’opposition à Loukachenko ne faiblit pas mais ne se renforce pas non plus et, jusqu’à présent, le pouvoir ne vacille point. Pour le Kremlin, tout se déroule pour l’instant comme prévu :

Selon Vladimir Poutine, la situation s’améliore en Biélorussie, et une intervention russe n’est pas nécessaire. Il a appelé ce 27 août l’ensemble des acteurs biélorusses au bon sens pour trouver une issue à la crise. Mais l’homme fort du Kremlin prévient qu’en cas de besoin, il est prêt.

« Alexandre Grégoriévitch [Loukachenko] m’a demandé de constituer une certaine réserve d’agents des forces de l’ordre et je l’ai fait, a-t-il déclaré. Mais nous avons convenu qu’elle ne serait pas utilisée sauf si la situation devient hors de contrôle et que les éléments extrémistes (…) franchissent certaines barrières : qu’ils mettent le feu à des voitures, des maisons, des banques, tentent de saisir des bâtiments administratifs ».

L’idiot du village est affaibli mais l’opposition est également relativement fragmentée. Et ce n’est pas le petit flirt ambigu de Svetlana Tikhanovskaïa avec quelques représentants impériaux – elle a rencontré Biegun, le n°2 du Département d’Etat, ainsi que l’inénarrable BHL – qui va unifier cette opposition disparate, au contraire.

NB : pour ceux qui y verraient la preuve que dame Svetlana est un agent de Washington, précisons que ces rencontres n’ont rien eu de bien méchant. La visite de Biegun n’est pas un saut de l’ange volant soudainement au secours d’une « révolution colorée » ; elle était prévue et le bonhomme s’est d’abord rendu à Moscou pour échanger avec Lavrov. Bref, nous sommes loin de Victoria Nuland & co(okies)…

A ce propos, Zelensky a eu un commentaire très curieux (et relativement agaçant pour certains) à propos des événements biélorusses, assurant d’abord que Kiev n’interviendrait pas mais enjoignant surtout l’opposition à ne pas suivre l’exemple du Maïdan ! Aux dernières nouvelles, Joe Biden en a avalé sa cravate de travers.

Restons en Ukraine où Saakachvili refait des siennes. Le fidèle lecteur ne sera guère surpris, les frasques de l’ex-président géorgien étant devenues proverbiales :

En cette fatale dernière semaine de juin, la junte maïdanite allait d’ailleurs boire le calice jusqu’à la lie. Et on ne sera pas tout à fait surpris de savoir que c’est Micha qui, de nouveau, a mis les pieds dans le plat. Nous annoncions son retour il y a trois mois :

S’il est quelqu’un qui, en tant que pion impérial, a participé à toutes les vicissitudes du Grand jeu dans le pourtour russe ces dernières années, c’est bien Mikhaïl Saakachvili.

Géorgien arrivé au pouvoir par la révolution sorosienne de 2003, déclencheur de la désastreuse (pour lui) guerre de 2008 qui a torpillé la marche de son pays vers l’OTAN, ses nombreux abus le poussent finalement à se sauver du Caucase pour gagner des cieux plus cléments. En 2014, il revient sous les projecteurs en Ukraine, suite au putsch organisé par Washington. Mais là encore, la romance tourne court […]

Après son expulsion définitive d’Ukraine, on pouvait se dire que le multi-fugitif avait enfin compris et profiterait d’une retraire dorée dans quelque fac américaine. Détrompez-vous, Micha est de retour !

A la surprise générale, le néo-président ukrainien Zelensky vient en effet de lui offrir le poste de vice-Premier ministre. « Surprise » n’est pas un faible mot, car le retour de l’éléphant dans le magasin de porcelaine risque de faire des vagues en tous sens.

Son antagonisme avec Poutine est légendaire et l’on peut s’étonner du choix de Zelensky. On sait que depuis son accession au pouvoir, celui-ci avait lentement dégelé les relations avec Moscou. Le mois dernier, le remaniement ministériel, voulu par lui, avait entraîné un torrent de lamentations des officines impériales (ici ou ici) : trop pro-russe, pas assez pro-occidental. La nomination du boutefeu géorgien vient maintenant brouiller les pistes. A moins que ce soit un moyen de désamorcer l’opposition qui ne manquera pas de pousser les hauts cris quand un plan d’ouverture vis-à-vis du Donbass sera officialisé ? L’avenir nous le dira.

Le Kremlin est de toute façon bien moins embêté par cette promotion que ne l’est le baby Deep State ukrainien au service de Washington. Si ce dernier partage avec Saakachvili une même détestation de la Russie, d’insurmontables conflits d’égo rendent la situation explosive. Ainsi avec Arsen Avakov, inamovible ministre de l’Intérieur de la junte depuis le putsch de 2014 et conservé à son poste par Zelensky. Une réunion officielle restée dans toutes les mémoires avait vu Micha le qualifier ouvertement de « voleur » et Avakov lui répliquer en lui balançant un verre d’eau au visage.

Les prochains mois risquent d’être sportifs du côté de Kiev…

Bingo, ça n’a pas traîné. Dans une interview à la télé, l’éléphant du Caucase a médusé les russophobes, restés sans voix :

« La Russie est largement devant l’Ukraine en terme de réformes. Les problèmes y sont réglés bien plus vite et avec plus d’efficacité qu’ici (…) Les Russes nous battent sur le front des réformes. » Et, histoire de bien remuer le couteau dans la plaie : « L’Etat ukrainien n’existe pas. La société est divisée en groupes et en clans, dirigés par des bureaucrates et leurs patrons. C’est comme si, ici, les gens naissaient avec des puces électroniques leur assignant d’entrée tel rôle au service de tel groupe. » Aux dernières nouvelles, Chocochenko en a fait une jaunisse.

Au-delà de l’anecdote, ces nouvelles semblent indiquer du côté de Kiev un profond changement, presque intellectuel. La russophobie primaire, sport national de la junte déchue, paraît ne plus être de mise, même chez un agité du bocal comme Saakachvili.

Cette fois, Micha veut… revenir en Géorgie ! Soit il est fatigué de la corruption endémique de son pays d’accueil (ce que laisseraient penser ses commentaires désabusés du mois de juin), soit il veut retenter une aventure personnelle dans son pays d’origine, où il est pourtant poursuivi et encourt des années de prison. Y a-t-il une dimension géopolitique derrière ? Sans doute pas. L’actuel gouvernement n’est pas spécialement connu pour sa russophilie et, à tout prendre, un retour de Micha en Géorgie ajouterait une bonne dose de chaos chez cet éternel (et éternellement recalé) candidat à l’OTAN.Tag(s) : #Russie#Gaz#Europe#Moyen-Orient#Ukraine

Partager cet article

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2020/08/tour-d-horizon.html

Le dernier dictateur européen est dans une situation délicate

Le dernier dictateur européen est dans une situation délicate


Par Dmitry Orlov – Le 15 août 2020 – Source Club Orlov

https://ombre43.files.wordpress.com/2020/08/dd666-greatdictator.jpg

L’un de mes passe-temps est de suivre les progrès, ou la régression, du syndicat de la révolution de couleurs. J’ai prédit il y a quelque temps que le changement de régime initié et orchestré par l’Occident allait devenir de moins en moins efficace au fil du temps, et cela s’est avéré être le cas dans une certaine mesure, mais pas entièrement. D’une part, les révolutions de couleur sont devenues moins menaçantes pour les systèmes politiques sains, passant de quelque chose qui pouvait être allumé et éteint par télécommande (depuis Washington) à quelque chose comme une infection opportuniste affectant les régimes morbides.

Un bon exemple d’une révolution de couleurs comme maladie mortelle est ce qui s’est passé en Ukraine en 2014 ; c’est maintenant un État en faillite partiellement démantelé et contrôlé à distance par le Département d’État américain et la CIA. Il serait vraiment en faillite s’il n’y avait pas d’interventions périodiques du FMI ; lorsqu’elles cesseront, comme ce fut le cas au Liban, la monnaie s’effondrera avec ce qu’il reste de l’économie, le gouvernement sera forcé de démissionner et le territoire sombrera dans le chaos. Pour l’instant, il est maintenu en vie pour fournir à l’OTAN un terrain d’entraînement supplémentaire, pour faciliter le démantèlement de ses derniers actifs et aussi pour le maintenir comme un irritant mineur contre la Russie.

Un bon exemple d’infection opportuniste est ce qui se passe actuellement à Beyrouth à la suite des feux d’artifice et de l’explosion massives de nitrate d’ammonium qui a détruit le port et dévasté la moitié de la ville. C’était un tabassage en règle : d’abord une défaillance du gouvernement, puis le refus du FMI de venir en aide, et enfin le coup de grâce : cette gigantesque explosion. Pour faire face à cette catastrophe humanitaire, plusieurs nations ont envoyé des équipes d’urgence. Mais au lieu d’aider à sauver les gens des décombres et de travailler assidûment à consolider les bâtiments endommagés et à rétablir les services, les gens se sont précipités dans les rues pour jeter des pierres sur la police, exigeant la démission de tout le gouvernement – ce qu’il a fait. C’est formidable ; maintenant, ils n’ont plus de gouvernement non plus ! Cela a-t-il été utile ? Oui, si vous faites partie des forces extérieures qui souhaitent utiliser le Liban pour déstabiliser la région. Non, si vous êtes un civil libanais qui essaie de survivre.

Un exemple d’infection opportuniste qui n’a pas réussi à s’implanter parce que l’organisme d’État était trop sain est la révolution de couleurs qui a échoué de façon spectaculaire au Venezuela. Où est Juan Guaidó (alias « Random Guy D’oh ») maintenant ? Malgré les efforts assidus de Washington pour appliquer toutes les astuces de la révolution colorée, le président Nicolás Maduro reste au pouvoir.

Et maintenant, nous avons un exemple quelque peu similaire en Biélorussie, mais là, le résultat sera probablement différent car le président Alexandre Loukachenko, surnommé le dernier dictateur d’Europe, a fait tout son possible pour s’auto-liquider.

À l’heure actuelle, pratiquement tout le pays, soit 9,5 millions d’habitants, s’est opposé à ses manières étranges et à ses forces de sécurité musclées, et bien que les cartes qui lui ont été distribuées n’aient pas été très bonnes, c’est son entêtement à mal les jouer qui l’a mis dans cette situation difficile. À ce stade, il ne semble pas impossible qu’il soit forcé de partir, peut-être pour rejoindre l’ancien président ukrainien Viktor Ianoukovitch dans la ville russe de Rostov.

La Biélorussie est un petit pays qui a des frontières avec la Russie, l’Ukraine, la Pologne et la Lituanie. « Bela » est un préfixe qui signifie « blanc »« Rus » signifie simplement Russie et, dans un pays où le blanc est bon, le noir est mauvais et le politiquement correct est que lorsque vous votez pour le Grand Leader, cela signifie quelque chose comme « la Russie pure » – pure et blanche comme la neige fondue. La majorité de ses habitants parlent le russe comme première langue et le biélorusse (qui se situe quelque part entre une langue et un dialecte et qui est moins différent du russe que certains dialectes régionaux que l’on trouve en Russie même) parce qu’ils sont obligés de l’étudier à l’école.

Pour commencer, la position du Belarus est en effet peu enviable. La plupart de ses échanges commerciaux se font avec ou via la Russie : 60 % des importations proviennent de Russie, 40 % de ses exportations sont destinées à la Russie et 20 % à l’UE, mais sont fabriquées à partir de matériaux russes. Les résultats économiques du premier semestre 2020 sont tout simplement épouvantables. Une grande partie de l’industrie biélorusse date de l’ère soviétique et repose sur des technologies de production dépassées. Par conséquent, 57 % d’entre elles fonctionnent à perte, et cette année, les pertes ont été multipliées par six. Elle était déjà très endettée, mais son endettement a encore augmenté de 15,6 % ; un tiers de ses recettes est désormais consacré au service de la dette.

Le Belarus n’est pas et ne peut pas être autosuffisant, loin de là. Il dépend essentiellement des 10 milliards de dollars par an d’aide de la Russie – une somme considérable pour un pays dont le PIB n’est que de 60 milliards de dollars. Sa survie économique dépend de son appartenance au syndicat eurasien et de son union politique de plus en plus hésitante avec la Fédération de Russie. De nombreux biélorusses se rendent en Russie pour y travailler ou y vivent et envoient des fonds à leur famille au Belarus. Si sa relation avec la Russie devait être perturbée, ce pays serait rapidement en faillite.

D’autre part, si tout se passe comme prévu et que l’union politique entre la Russie et le Belarus se réalise pleinement comme prévu, le Belarus finira par cesser d’exister et se dissoudre dans les régions de Brest, Gomel, Grodno, Minsk, Mogilëv et Vitebsk de la Fédération de Russie. Leur PIB par habitant augmenterait de 60 %, tout comme leur salaire moyen et leur pension d’État. Elles bénéficieraient grandement des grandes infrastructures fédérales et des programmes de protection sociale. Cette fusion pourrait être assez indolore pour les biélorusses, qui ne sont, en substance, que des Russes avec quelques caractéristiques régionales. Elle serait coûteuse pour la Fédération de Russie, mais la dépense serait compensée par la conversion de la subvention de 10 milliards de dollars par an des dépenses externes en dépenses internes. En dépit de cette situation précaire, le Belarus a pu maintenir une société pacifique et ordonnée, de nombreuses institutions du socialisme d’État de l’ère soviétique restant intactes. Contrairement à ses anciens voisins soviétiques, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie et l’Ukraine, qui ont perdu un quart ou plus de leur population depuis l’effondrement de l’URSS, la population du Belarus est restée stable.

Bien sûr, une telle évolution ne plairait pas aux États-Unis, à l’UE ou à l’OTAN, qui verraient dans cette évolution une renaissance partielle de l’Union soviétique mais, n’étant pas russes (ou biélorusses), aucune de ces entités ne devrait avoir son mot à dire en la matière. Cependant, il y a un autre acteur qui ne serait pas satisfait d’une telle évolution : le président Alexandre Loukachenko. Si le Belarus se dissolvait comme il se doit, il serait au chômage. Loukachenko est un dictateur et, étant un dictateur, il souhaite « dictater ». Il n’a pas envie de devenir soumis à un dictat, et prendre la dictée du Kremlin. Il ne ressent pas non plus le besoin d’être rétrogradé au poste de gouverneur de la région de Minsk, qui peut être sommairement démis de ses fonctions d’un seul coup de la puissante plume de Poutine pour des causes telles que la « perte de confiance » ou la « non-conformité ». Loukachenko a donc entrepris de prévenir un tel scénario par une connivence implacable. Et cette connivence l’a mis dans une situation un peu délicate.

Loukachenko est sournois, mais pas rusé ni intelligent, et il a fini par se retrouver dans une impasse. Les Russes étaient prêts à accorder un traitement préférentiel au Belarus tant que le processus d’intégration politique et économique complète restait sur la bonne voie. Pour faire échouer cet effort, Loukachenko a eu recours à toutes sortes de cafouillages et de tracasseries bureaucratiques, cherchant à faire échouer le processus.

Image illustrative de l’article Oléoduc Droujba
Source Wikipédia

Loukachenko a également essayé d’extorquer des concessions à la Russie, exigeant que la Russie fournisse du pétrole au Belarus aux mêmes prix que ceux payés par les régions voisines de la Fédération de Russie. Il a tenté de faire chanter la Russie en profitant de son contrôle sur l’oléoduc Droujba (Amitié) qui traverse le territoire biélorusse sur le chemin de la Russie vers l’UE. Vous voyez, il souhaitait continuer à gagner de l’argent en important le pétrole russe à des taux artificiellement bas, en le raffinant et en exportant les produits raffinés à des prix majorés vers, entre autres destinations, l’Ukraine, où il servait à alimenter les réservoirs et les véhicules de transport de troupes utilisés pour tuer les Russes dans le Donbass. Les Russes n’ont pas eu beaucoup d’estime pour ce projet, et le 1er janvier 2020, le pétrole a cessé d’atteindre les raffineries biélorusses via l’oléoduc Druzhba. Voyez-vous, Loukachenko a manqué un élément clé : les nouveaux terminaux pétroliers construits par la Russie à Luga dans la région de Leningrad et ailleurs ont rendu l’oléoduc Droujba superflu en permettant de livrer le pétrole par tanker.

Loukachenko a également travaillé à la diversification de la politique étrangère biélorusse en dehors de la Russie. Ses relations avec l’Occident ont inondé le Belarus d’ONG occidentales, y compris celles qui sont assez désireuses de lancer une révolution de couleurs et de faire disparaître son régime. Il s’est efforcé d’élever une génération de nationalistes biélorusses qui idolâtrent l’Occident et ont une vision négative de la Russie. Ainsi, en corrompant l’esprit des jeunes, il a rendu le Belarus moins acceptable en tant que futur territoire russe. Et il a fait certaines remarques d’une grossièreté indescriptible, comme de parler de la Seconde Guerre mondiale, appelée la Grande Guerre patriotique en Russie, au cours de laquelle l’Armée rouge, alors qu’elle luttait pour la libération du Belarus, a subi 178 000 morts et plus de 580 000 blessés, en ces termes : « ce n’est pas notre guerre ». Si ces mesures visaient à aliéner les Russes et à ralentir l’intégration, elles ont également aliéné une majorité de biélorusses résolument pro-russes qui souhaitent que le Belarus ait les meilleures relations possibles avec la Russie.

Tout cela a préparé le terrain pour un grand bouleversement politique. Le déclencheur en a été une élection contestée à laquelle la plupart des opposants de Loukachenko (tous encore plus anti-russes que lui) ont été empêchés de participer. Selon les résultats officiels des élections, Loukachenko a obtenu 80,1 % des voix, alors que seulement 10,1 % sont allés à son principal adversaire, Svetlana Tikhanovskaya, une humble ménagère dont la principale promesse de campagne était de convoquer des élections anticipées et de démissionner dès qu’elle serait élue. S’il est possible que Loukachenko ait réellement remporté les élections, ses chiffres étaient probablement plus mauvais et, sentant la fraude dans les bureaux de vote, les gens sont sortis et ont commencé à protester.

Tikhanovskaya a d’abord refusé d’accepter les résultats des élections, affirmant qu’elle avait gagné, mais elle s’est calmée maintenant et, depuis la Lituanie voisine, demande aux gens de cesser de protester. Une telle volte-face ne peut être imputée à une simple lâcheté personnelle, car Tikhanovskaya est gérée par des professionnels. Il est plus probable que ce soit parce que cette révolution colorées avait un objectif limité – mettre Loukachenko entre le marteau et l’enclume – et que cet objectif limité a déjà été atteint.

Les protestations n’ont pas cessé mais ont continué à s’étendre et à se transformer. Après que les combats entre les manifestants et la police aient fait un mort, des centaines de blessés et près de sept mille détenus, la vague suivante de manifestations était composée de femmes dont les maris et les proches font partie des détenus. Les forces de sécurité biélorusses ont fait preuve d’une sévérité épouvantable dans la gestion des manifestations (il s’agit, après tout, d’un État policier dirigé par un dictateur) ; d’autres manifestations ont éclaté, protestant contre la brutalité policière.

Aujourd’hui, à peine une semaine après les élections, une grande partie de la Biélorussie est devenue résolument anti-Lukashenko. De plus en plus de grandes entreprises se mettent en grève. Le drapeau blanc-rouge-blanc des oppositions est visible partout. C’est d’ailleurs le drapeau de l’occupation : c’était le drapeau du pays sous l’occupation allemande pendant la première guerre mondiale, sous l’occupation nazie pendant la deuxième guerre mondiale et pendant trois ans pendant le chaos des années 1990 après l’effondrement de l’URSS et le pillage du Belarus par tout le monde, mais surtout par les Polonais, les Britanniques et les Américains. La révolution est définitivement dans l’air.

Le Syndicat de la Révolution des Couleurs est maintenant pleinement activé et désireux d’engloutir et de dévorer le cadavre en décomposition du système politique biélorusse. Mais il n’est pas certain qu’il y parvienne car, étant une dictature, le Belarus n’a pas besoin d’un système politique. Loukachenko a toujours le soutien de la Russie (puisque ses opposants politiques sont beaucoup plus anti-russes que lui, la Russie n’a pas d’autre choix). Tant que la police, l’armée et les forces spéciales lui restent fidèles, sa capacité à rester au pouvoir reste assurée.

Trois scénarios possibles semblent envisageables.

  1. La révolution colorée peut réussir, forçant Loukachenko à quitter le pouvoir et à faire face à son assassinat, son arrestation ou l’exil. La Biélorussie pourrait alors devenir un État enragé, contrôlé à distance, anti-russe et se dépeupler rapidement sur le modèle ukrainien. La Russie acceptera des millions de réfugiés biélorusses, comme elle l’a fait avec les Ukrainiens après le putsch de Kiev en 2014.
  2. Loukachenko peut encore réussir à réprimer la rébellion, rester au pouvoir et continuer à jouer son double jeu consistant à courtiser et à s’aliéner la Russie. Cette danse perpétuelle sur le fil du rasoir semble moins probable que les deux autres. Loukachenko n’est peut-être pas brillant, mais il n’est pas idiot, et les leçons de la crise actuelle sont trop évidentes pour être ignorées.
  3. Loukachenko peut réussir à réprimer la rébellion et aussi voir la lumière, comprendre que ce mandat présidentiel sera le dernier, annoncer que le Belarus a été trahi par ses « partenaires occidentaux » et travailler assidûment pour guider le Belarus vers la sphère de sécurité qu’est l’acceptation dans la Fédération de Russie avant d’accepter héroïquement une retraite honorable. Cela semble de plus en plus probable. Pas plus tard qu’aujourd’hui, Loukachenko a parlé à Poutine, a dit à ses forces de sécurité de faire preuve de modération « parce que nous sommes, après tout, des Russes » (comme dans « des gens bons et raisonnables ») et a évoqué les méthodes de révolution colorée déployées sur le territoire biélorusse par des puissances étrangères.

La position russe face à tous ces développements possibles peut être difficile à comprendre : pourquoi le gouvernement russe n’adopte-t-il pas une approche plus active ? Le fait est que la Russie n’a pas besoin du Belarus. Elle n’a pas besoin de ce territoire parce qu’il manque de ressources naturelles, parce qu’il est trop au nord pour être exploité comme terre agricole, parce qu’il ne produit rien que la Russie ne peut pas produire elle-même et parce qu’il s’étend vers l’Ouest, ce qui le rend coûteux à défendre. Comme je l’ai dit, l’oléoduc de Droujba n’est plus un atout précieux. Si le Belarus passait du côté obscur comme l’Ukraine l’a fait, ne pas payer 10 milliards de dollars par an pour subventionner le Belarus permettrait d’économiser de l’argent et fermer la Russie aux exportations biélorusses en créant des emplois en Russie. Mais si le Belarus veut rejoindre la Russie, la porte d’une intégration politique et économique complète reste ouverte.

« Mais qu’en est-il du peuple biélorusse ? », vous pourriez vous demander. La Russie ne se préoccupe-t-elle pas des 9,5 millions de personnes qui sont à toutes fins utiles russes (avec beaucoup moins de spécificités régionales que, par exemple, la Bouriatie, la Iakoutie ou Touva) et dont beaucoup sont très favorables à la Russie, voire carrément patriotes russes ? Oui, c’est vrai, c’est pourquoi il existe une procédure simplifiée qui permet aux citoyens biélorusse de devenir citoyens de la Fédération de Russie. La Russie n’apprécie peut-être pas particulièrement le Belarus en tant que pays (ni personne d’autre, d’ailleurs), mais elle accorde une grande valeur à la population et l’accepte – totalement – comme son propre pays. Ils peuvent s’installer en Russie pendant que le pays devient une zone de nature sauvage et un parc d’attractions ethnographiques. Ce serait un résultat acceptable, je pense, en ce qui concerne la Russie.

À l’heure actuelle, la souffrance du peuple biélorusse en raison de la brutalité policière et de l’incertitude générale est certainement regrettable. D’un autre côté, il est très divertissant de voir le dernier dictateur d’Europe se tordre lentement dans le vent, suspendu à la longue chaîne de ses propres nombreuses erreurs et mauvais calculs.

Les cinq stades de l'effondrement

Dmitry Orlov

Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateurs de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie » c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.

Traduit par Hervé, relu par Wayan pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/le-dernier-dictateur-europeen-dans-une-situation-delicate

Biélorussie : un mauvais roman feuilleton

Biélorussie : un mauvais roman feuilleton


Le complot du « coup d’État russe » en Biélorussie a été ourdi par l’Ukraine


Par Moon of Alabama − Le 7 août 2020

À la mi-juin, nous avons signalé que les États-Unis préparaient une « révolution de couleur » en Biélorussie. Un des motifs de cette opération a été révélé aujourd’hui. Il visait à dénigrer la Russie aux yeux de la population biélorusse et de son président.

Au cours des dernières années, le président Aleksandr G. Lukashenko a tenté de se distancier de la Russie et de tirer certains avantages de l’Occident :

Mais se rapprocher de «l'ouest» a aussi un prix. Un ambassadeur américain en ville signifie que les complots pour un changement de régime ne sont jamais loin. L'attention soudaine que la Biélorussie reçoit désormais des organisations alignées sur les États-Unis est un signe certain qu'une "révolution de couleur" est en préparation.

Le 9 août, la Biélorussie organisera des élections présidentielles. Loukachenko fera de son mieux pour gagner à nouveau.

Les révolutions de couleur sont généralement lancées lors d'élections controversées. Les résultats sont publiquement mis en doute avant même le début des élections. Lorsque les résultats arriveront enfin, les médias occidentaux affirmeront qu'ils s'écartent de l'attente qu'ils ont créée et qu'ils ont donc été truqués. Les gens seront poussés dans les rues pour protester. Pour aggraver le chaos, certains tireurs d'élite peuvent être mis à contribution pour tirer indifféremment sur la police et sur les manifestants, comme cela a été le cas en Ukraine. La révolte prendra fin lorsqu'elle sera maîtrisée ou lorsque le candidat préféré des États-Unis sera mis en place.

L'année dernière, le National Endowment for Democracy, ONG des États-Unis, a financé au moins 34 projets et organisations en Biélorussie. Les États-Unis ne font pas cela par charité, mais pour peser dans la balance.

Les États-Unis semblent avoir au moins deux candidats dans la course. ...

Les deux candidats ont depuis été destitués par Loukachenko. Mais Svetlana G. Tikhanovskaya, l’épouse de l’un des candidats arrêtés, est désormais présentée dans le New York Times comme le grand nouvel espoir :

Dans le passé, M. Loukachenko, qui commande un appareil de sécurité important et souvent brutal, n’a jamais hésité à démontrer qu’il pouvait écraser toute dissidence. Mais cette fois, il semble acculé, avec des rassemblements de l'opposition à Minsk et dans les petites villes attirant jusqu'à des dizaines de milliers de personnes.

Jeudi, des milliers de personnes se sont rendues au jardin public Kiev à Minsk pour soutenir Svetlana G. Tikhanovskaya, une candidate dont la plate-forme se résume à un point : se débarrasser de M. Lukashenko. Les gens ont ovationné, applaudi et ont crié au président : «Va-t'en !»

«Les gens ont tout simplement perdu patience», a déclaré Nikita, 27 ans, qui a refusé de donner son nom de famille, invoquant la peur des répercussions sur son travail dans une entreprise d'État.

Dans le cadre du schéma des « révolutions de couleur », les États-Unis ont également introduit un élément anti-russe dans le jeu. Le 29 juillet, le gouvernement de Loukachenko a annoncé qu’il avait contrarié une curieuse opération « russe » :

Intensifiant une querelle qui couve avec la Russie, son voisin et allié de longue date, la Biélorussie a affirmé mercredi que plus de 200 mercenaires russes, déguisés en touristes, s'étaient infiltrés en Biélorussie dans le but de perturber son élection présidentielle.

Les rapports faisant état d'une force mercenaire russe en Biélorussie, qui n'ont pas pu être confirmés de manière indépendante, font suite à des mois d'échanges de plus en plus houleux entre Minsk et Moscou, des alliés proches, mais rugueux, qui étaient autrefois liés par leur méfiance partagée envers l'Occident, mais qui maintenant se méfient intensément l'un de l'autre. ...

M. Loukachenko a une longue habitude de blâmer les étrangers pour ses problèmes, mais n'a que récemment tourné sa machine de propagande contre la Russie, plutôt que contre les puissances occidentales comme les États-Unis, auparavant sa cible préférée.

Belta, l’agence de presse officielle du Bélarus, a publié les noms et les dates de naissance de 32 combattants russes détenus qu’elle décrit comme des employés du groupe Wagner, une société de recrutement de mercenaires liée à Yevgeny Prigozhin, un associé de longue date du président russe Vladimir V. Poutine. ...

Mercredi, le gouvernement a publié une séquence vidéo d'un raid nocturne, qui a eu lieu cette semaine dans un sanatorium près de Minsk, où 32 combattants russes ont été arrêtés ; un autre a été arrêté dans une autre partie du pays. La vidéo présentait des officiers lourdement armés du service de sécurité bélarusses - toujours appelés, comme à l'époque soviétique, le K.G.B. - prenant d'assaut les chambres d'hôtel occupées par les mercenaires présumés. 

La vidéo  montrait un certain nombre de Russes costauds, menottés, l'un d'eux allongé sur le sol en caleçon, des passeports russes et une pile de billets de 100 dollars.

L’histoire m’est apparue bizarre sur le moment. On n’embauche pas des mercenaires étrangers pour provoquer des émeutes post-électorales, mais des voyous locaux [pour une question de langue, NdT]. Une telle opération ne correspond pas non plus au mode opératoire  habituel du gouvernement russe. L’escouade qui a coincé les hommes venait des services secrets ukrainiens, le SBU.

Aujourd’hui, nous apprenons ce qui s’est réellement passé.

Les mercenaires attrapés ne travaillaient pas pour Wagner. Ils avaient été embauchés directement par quelqu’un qu’ils croyaient être un homme travaillant pour le conglomérat pétrolier russe Rosneft. Ils n’étaient pas en Biélorussie pour intervenir dans l’élection. Ils étaient censés être les gardiens des champs pétrolifères de Rosneft en Syrie et au Venezuela. Ils attendaient un vol vers la Turquie, d’où ils seraient transportés vers leur destination finale. C’est du moins ce que croyaient les hommes.

Mais, en réalité, l’embauche a été faite par des hommes des services secrets ukrainiens et l’histoire qui leur avait été racontée était un mensonge.

Cette version de leur aventure a été révélée aujourd’hui par le tabloïd russe kp.ru – traduction automatique légèrement remaniée :

Le 29 juillet, 33 Russes ont été arrêtés et détenus à Minsk. Tous ont été désignés comme appartenant à un détachement d'une société militaire privée [SMP], «Wagner», accusé de «se préparer à participer à des émeutes de masse» et d'être affilié aux candidats de l'opposition locale Sergueï Tikhanovsky et Nikolai Statkevich, détenus plus tôt. La plupart des hommes de ce groupe a combattu dans le Donbass aux côtés de la milice, et Kiev a déjà demandé leur extradition. Pendant ce temps, un audit complet des forces de l'ordre russes montre que ceux qui ont décidé de gagner de l'argent supplémentaire comme gardiens à l'étranger ... ont simplement été employés au noir.

Selon notre source dans les services spéciaux russes, le recrutement du groupe a commencé par un appel en provenance de Syrie. Un certain Sergueï Petrovitch a appelé les anciens combattants - c'est important - du soi-disant SMP Wagner, avec une offre alléchante de travailler à la protection des installations pétrolières en Syrie.

Dans le même temps, les téléphones portables affichent le code de la République arabe (+ 963-931-42-562), cependant, comme cela s'est avéré plus tard, le numéro était virtuel. Il n'est pas enregistré dans les réseaux cellulaires, son emplacement est impossible à déterminer, seuls les appels sortants sont disponibles à partir de celui-ci.

L’histoire est assez longue, mais bien documentée. Des personnes qui avaient prétendu travailler pour le conglomérat pétrolier russe Rosneft, mais qui utilisaient un faux domaine internet Rosneft pour leurs e-mails, avaient embauché des vétérans ukrainiens / russes qui avaient combattu du côté pro-russe dans la guerre civile en Ukraine.

Les hommes ont été informés qu’ils garderaient les champs pétrolifères en Syrie et au Venezuela. Ils ont reçu de l’argent et des billets d’avions pour un vol de Minsk vers la Turquie. Ces billets ont été réservés par une agence de voyage ukrainienne à Kiev qui semble avoir été fondée uniquement à cette fin. Mais lorsque les mercenaires sont arrivés en Biélorussie, on leur a dit que le vol avait été annulé. Ils ont été logés dans un hôtel local et on leur a dit d’attendre quelques jours pour un autre vol.

Les services secrets ukrainiens ont alors informé Loukachenko qu’un groupe de mercenaires russes se trouvait dans son pays pour lancer un coup d’État lors des prochaines élections. Loukachenko a reconnu publiquement que les informations sur le groupe provenaient d’Ukraine. La Biélorussie a arrêté les hommes et l’Ukraine a demandé immédiatement leur extradition.

Le compte-rendu de kp.ru a été confirmé par le bureau de Turkish Airlines à Moscou. Plusieurs autres détails ont également été vérifiés par le journal et semblent être corrects. L’histoire se tient. L’article conclut – traduction automatique :

En conséquence, on peut affirmer que les services spéciaux ukrainiens ont réussi à créer une fausse opération, dans laquelle ils ont impliqué 180 citoyens russes dont certains faisant partie d'un groupe d'anciens combattants du Donbass. En même temps, il est tout à fait possible d'admettre que toute cette histoire fascinante et instructive a été racontée aux biélorusses, par les ukrainiens, sous une forme très tronquée - sans les détails sur les billets d'avion. Pendant toute cette opération, le SBU ukrainien semble avoir eu l'intention de faire d'une pierre deux coups - le coup contre l'omniprésent, cauchemardesque et terrible SMP Wagner était censé ricocher sur Rosneft - l'une des plus grandes entreprises russes, mais le coup principal, sans aucun doute, était dirigé sur les relations entre Russes et Biélorusses. 

Sans parler de la possible extradition de citoyens russes vers l'Ukraine, dont Kiev serait extraordinairement heureuse - une belle occasion de venger ses marins, que Porochenko a envoyés «à abattoir» dans le détroit de Kerch.

Selon nos informations, les éléments relatifs à toute cette opération spéciale ont déjà été transférés au Comité d’enquête qui, comme l’a dit notre interlocuteur, procédera à une évaluation procédurale de cette «déclaration».

Nous espérons seulement que Minsk les examinera également de près.

L’enquête  de kp.ru a fait de grandes vagues dans les médias de langue russe. Elle aura certainement un écho en Biélorussie et en Ukraine.

Loukachenko devrait se méfier de tout ce qui vient d’Ukraine. S’il y a une tentative d’utiliser l’élection du 9 août pour créer le chaos ou un coup d’État, le danger ne viendra certainement pas de Moscou mais de Kiev. Depuis le coup d’État du Maïdan en 2014, la CIA est intégrée aux services secrets ukrainiens. Elle sait comment se réalisent de tels coups d’État.

Moon of Alabama

Traduit par jj, relu par Wayan pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/bielorussie-un-mauvais-roman-feuilleton

L’Ukraine survivra-t-elle au chaos ?

L’Ukraine survivra-t-elle au chaos ?

Nikola Mirkovic De Nikola Mirkovic29 juillet 2020 Dans Conflits armésEurope de l’est 7 Minute de lectureLe président Zelensky, à gauche, visite un hôpital militaire de la région de Donetsk en avril (c)Pyotr Sivkov/TASS/Sipa USA/29642863/AK/2004111859Imprimer l’article

La jeune Ukraine vit certainement une de ses périodes les plus difficiles depuis sa création en 1991 à la suite de la dislocation de l’URSS. Secouée par une crise économique sans précédent et déchirée sur sa frontière linguistique interne elle a du mal à faire face aux différentes crises. Malgré une aide massive occidentale, les indicateurs ukrainiens ne sont pas bons et Kiev a de quoi s’inquiéter.

Le président Volodymyr Zelensky, élu en 2019, incarnait un souffle nouveau et représentait la volonté des Ukrainiens de tourner rapidement la page de Petro Porochenko. Zelensky avait affirmé qu’il mettrait fin à la corruption et à la guerre au Donbass et qu’il remettrait le pays sur la voie de la croissance. Malgré des discours séduisants et une volonté affichée de réformer, l’ancien comique de la télévision ukrainienne est loin d’atteindre ses objectifs qui, il est vrai, ressemblent aux 12 travaux d’Héraclès.

Une économie sinistrée dépendante du FMI

La croissance du PIB ukrainien est estimée à -7,7%, la dette publique à plus de 50% du PIB et on évalue à plus de 10% du PIB le revenu que renvoient en Ukraine chaque année les quelque 5 millions d’Ukrainiens qui sont obligés de quitter le pays pour vivre.

Le 27 avril dernier, dans le quotidien espagnol El Pais, Zelensky a rappelé que son pays est au bord de la faillite et s’écroulerait dans la pauvreté sans aide étrangère. Zelensky avoue humblement qu’en dépit de nombreuses nouvelles lois il n’a toujours pas réussi à transformer son économie, encore trop dépendante des matières premières, et qu’il a besoin, de nouveau, d’aide du FMI et de la Banque Mondiale pour s’en sortir. Pour éviter un nouveau risque de défaut de paiement, Zelensky a dû batailler au sein de la Verkhovna Rada (parlement) et a même subi une fronde importante au sein de son propre parti pour faire voter deux lois exigées par le Fonds Monétaire International : une loi sur la protection du système bancaire ukrainien des oligarques et une autre sur la levée du moratoire sur la vente des terres agricoles.  Pour l’ex-Premier ministre Ioulia Timochenko, l’adoption de la loi sur les terres agricoles est « l’une des plus grandes tragédies de l’Histoire du pays. » La crainte d’une majorité des Ukrainiens est en effet que la loi n’ouvre la porte à moyen terme au rachat massif des terres ukrainiennes par des multinationales étrangères.

À lire aussi : Ukraine, pivot de l’Eurasie

Les lois ont finalement été votées et le FMI a validé un prêt de 5 milliards de dollars, dont 2,1 débloqués immédiatement. Malheureusement pour Zelensky le président de la Banque centrale ukrainienne, Yakov Smolii, démissionna dans la foulée à grand fracas en dénonçant la « pression politique systémique » contre l’indépendance de la banque centrale ce qui sème évidemment le trouble sur les marchés et au sein du FMI.

La guerre du Donbass loin d’être réglée

Plusieurs décisions importantes des accords de Minsk II (2015) ne sont toujours pas appliquées et la guerre se poursuit au Donbass. Depuis 2014 le conflit a déjà coûté la vie à plus de 13 000 personnes. Les habitants du Donbass, las d’être bombardés par l’armée ukrainienne, sont de plus en plus nombreux non pas à demander l’indépendance de l’Ukraine, mais la réunification avec la Russie. Des drapeaux russes flottent dans les rues des deux républiques et même sur certains bâtiments publics. Les habitants ont délaissé la hryvna ukrainienne pour commercer dorénavant en roubles russes et de plus en plus d’habitants du Donbass demandent le passeport russe. En début d’année le président d’une des deux républiques sécessionnistes, la République populaire de Donetsk, Denis Pouchiline, déclarait : « Depuis 2014, nous n’avons jamais caché ou changé notre trajectoire. Notre tâche principale reste la même : retourner dans notre patrie historique, dans une Russie réunifiée. » Zelensky craint à juste titre que les autres régions russophones d’Ukraine comme Odessa, Kharkov ou Dnepropetrovsk ou même la Transcarpathie, qui est peuplée par une importante communauté hongroise, ne suivent le chemin du Donbass. Le risque de Balkanisation de l’Ukraine sur des lignes linguistiques ou ethniques est réelle et Kiev semble impuissante pour y répondre.

État désorganisé

À force de consacrer une part non négligeable de son budget à son armée (20%) et au remboursement de sa dette (30%) l’Ukraine a délaissé des secteurs majeurs de son économie comme on l’a vu en avril dernier lors des incendies autour de Tchernobyl qui ont détruit 22 000 hectares de son territoire. Les flammes sont arrivées dans la zone d’exclusion à 1,5 kilomètre du sarcophage qui couvre le réacteur de secours de la centrale nucléaire et du stockage des déchets nucléaires. La fumée de ces feux, transportée par le vent, a enveloppé Kiev dont le niveau de pollution au 17 avril figurait parmi les pires du monde d’après IQair. Par miracle, la zone nucléaire n’a pas été touchée, mais on n’a pas été loin d’une catastrophe qui aurait, de nouveau, affecté le continent européen. Le danger a permis de souligner que l’Ukraine ne s’était toujours pas dotée des moyens nécessaires pour gérer le risque nucléaire et les situations d’urgence.

Retour des mouvements d’inspiration nazie

Un autre feu que Zelensky a du mal à contenir est le développement impressionnant des mouvements violents ouvertement antirusse et antipolonais.

À lire aussi : Retour en Ukraine

Sous Zelensky, juif de Krivoï Rog, l’Ukraine n’arrive absolument pas à mettre au pas les nombreux groupuscules néonazis qui pullulent dans le pays. Depuis l’Euromaïdan nombreuses sont les manifestations qui honorent les complices du 3e Reich. Ainsi l’OUN, l’UPA, la division SS Galicie sont glorifiées au titre de la résistance contre les Soviétiques. Certains idéologues influents comme Volodymyr Viatrovych pensent que pour couper le cordon ombilical avec Moscou il est impératif de réécrire complètement l’histoire de l’Ukraine en l’opposant à la Russie ce qui est une aberration historique. Le 1er janvier dernier des défilés ont eu lieu dans un certain nombre de villes ukrainiennes pour célébrer les 111 ans de la naissance de l’extrémiste nationaliste Stepan Bandera. Une bannière en son honneur a même été déployée sur le bâtiment de l’administration d’État de la ville de Kiev. Ces mouvements radicaux ont été utilisés par Washington et Bruxelles lors de l’Euromaïdan en 2013-2014 à cause de leurs positions radicalement anti-russes. En fermant les yeux sur les racines idéologiques de ces mouvements, les atlantistes ont laissé se développer en Ukraine une idéologie nationaliste extrémiste qui touche aussi bien des mouvements de jeunesse que le sommet de l’État. Andriy Parubiy, fondateur du parti Social National ukrainien et chef des milices armées pendant l’Euromaïdan a même été président de la Verkhovna Rada jusqu’à l’année dernière.

Avouer l’erreur de 2013

En 2013, Kiev avait le choix entre un partenariat économique et stratégique avec la Russie ou avec l’Union européenne. Quand le président Viktor Ianukovytch a préféré signer avec les Russes les mouvements de rues sont devenus violents et l’ont finalement chassé du pouvoir lors du putsch de février 2014. Les atlantistes étaient prêts à tout pour faire basculer l’Ukraine dans son camp et pensaient qu’avec une révolution de couleur ils y parviendraient. C’était, hélas, faire preuve d’une méconnaissance totale de l’Ukraine dont les racines historiques, la langue, la culture et l’économie sont bien plus proches de la Russie que de Bruxelles ou de Washington. Malgré la situation tendue entre Kiev et Moscou la Russie demeure le 2e plus grand partenaire économique de l’Ukraine. Les pays occidentaux, qui avaient encouragé l’Euromaïdan, n’ont aujourd’hui plus les moyens de sauver l’Ukraine et sont confrontés aujourd’hui au Covid-19 et à leurs propres crises économiques. Le nœud gordien du dilemme ukrainien est que les travaux de redressement économique et politique ne pourront jamais réussir tant que l’Ukraine servira de guerre par procuration aux faucons américains qui sont trop contents d’alimenter une guerre chaude sur la frontière même de la Russie. Cette situation n’est pas près de s’améliorer avec la nomination récente de Keith Dayton, ancien général et ancien conseiller du ministère ukrainien à la Défense, comme ambassadeur américain à Kiev.

À lire aussi : Entretien avec Xavier Moreau ; Ukraine, entre Europe et Russie

Pour d’arrêter la guerre, cesser de brader le pays et diminuer le service d’une dette colossale, Zelensky doit faire un « reset » de ses relations internationales et entamer une démarche de réchauffement avec ses partenaires européens et la Russie. En 2013, le projet économique global proposé par la Russie était nettement plus intéressant que celui proposé par l’Union européenne. C’est pour cela que la révolution de couleur atlantiste est devenue violente et qu’elle a tout tenté afin d’éloigner Kiev de Moscou. L’ingérence américaine à Kiev pendant et depuis l’Euromaïdan a sérieusement affaibli l’Ukraine et précipité le pays dans la guerre et le chaos. Le vrai courage politique de Zelensky ne serait donc pas de tenir tête à Moscou, mais de tenir tête à Washington et de reprendre les discussions là où elles s‘étaient arrêtées en 2013 afin de relancer son économie et reprendre le dialogue régional. La France et l’Allemagne, signataires des accords de Minsk II, ont un rôle important à jouer également. L’Ukraine est un pont naturel entre la Russie et l’Europe de l’Ouest que les Européens, de Brest à Vladivostok, n’ont pas intérêt à laisser dans le marasme. Il en va de la stabilité et de la paix en Europe et cela ne doit plus être la prérogative des Américains.Vous appréciez nos articles ? Partagez-les sur vos réseaux sociaux !

Tags:chaoscriseRussieUkraineZelensky

Nikola Mirkovic

Nikola Mirkovic

Nikola Mirkovic est président de l’association Ouest-Est, qui vient en aide aux victimes de la guerre du Donbass.

https://www.revueconflits.com/ukraine-2020-crise-zelensky-mirkovic/?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=revue_conflits_les_dernieres_mises_en_ligne&utm_term=2020-07-29

L’arbre en feu qui cache la forêt sombre et dangereuse

L’arbre en feu qui cache la forêt sombre et dangereuse


Par The Saker − Le 14 juillet 2020 − Source Unz Review via thesaker.is

À peu près au milieu de l’année 2020, il devient assez évident qu’il existe un certain nombre de développements majeurs qui ont retenu presque toute notre attention, et pour une bonne raison, car ce sont des changements tectoniques qui sont vraiment qualifiés des «catastrophes» – selon la définition du mot « un changement violent et soudain dans une caractéristique de la terre ».

Les voici :

  • L’initiation de l’effondrement global de l’Empire anglo-sioniste.
  • L’immense bulle économique dont la taille sans cesse croissante est le meilleur indicateur de l’ampleur de l’énorme explosion qu’elle entraînera inévitablement.
  • L’implosion de la société américaine due à une combinaison de plusieurs crises systémiques profondes – effondrement économique, tensions raciales, pauvreté de masse, aliénation, absence de protections sociales, etc.
  • La pandémie de COVID-19 – alias «c’est comme la grippe saisonnière !!» – qui ne fait qu’exacerber tous les autres facteurs majeurs énumérés ci-dessus.
  • Enfin, il est difficile d’imaginer à quoi ressemblera la prochaine élection présidentielle américaine, mais une chose est sûre : d’ici novembre, nous connaîtrons déjà une tempête parfaite – l’élection ne fonctionnera que comme une source d’énergie qui alimentera encore plus cette tempête déjà parfaite.

Certes, il s’agit d’évolutions véritablement importantes, historiques, dont l’importance ne peut être surestimée. Ce ne sont cependant pas les seuls développements très graves. Il existe, en effet, plusieurs zones de tensions politiques sévères qui pourraient également entraîner une explosion majeure, bien que «seulement» régionale !

J’en énumérerai quelques-unes, en commençant par la plus visible :

Turquie

Erdogan ne sert à rien de bon. Encore une fois. Quelle grosse surprise, non ? Chaque fois que j’entends quelqu’un écrire quelque chose sur Erdogan rêvant de devenir le sultan d’un nouvel empire ottoman, j’ai tendance à rouler des yeux car c’est un cliché. Pourtant, on ne peut nier que ce cliché est vrai – l’idéologie néo-ottomane est définitivement bien vivante en Turquie et Erdogan veut clairement «monter ce cheval». Alors, énumérons quelques-unes des choses auxquelles les Turcs ont participé :

  1. Syrie : les Turcs ont clairement traîné les pieds dans le nord de la Syrie où, du moins selon l’accord conclu entre Erdogan et Poutine, les «mauvais terroristes» auraient dû partir il y a longtemps et la route principale aurait dû être sous la protection conjointe des forces russes et turques. Eh bien, la Turquie a fait une partie de cela, mais pas tout, et les «mauvais terroristes» sont toujours très présents dans le nord de la Syrie. En fait, ils ont récemment tenté d’attaquer la base des forces aérospatiales russes à Khmeimim. Ils ont échoué, mais c’est toujours quelque chose dont les Turcs doivent répondre puisque l’attaque est venue d’une zone qu’ils contrôlent. Protéger les terroristes en échange de promesses d’immunité contre leurs attaques a été tenté à plusieurs reprises dans le passé et n’a jamais fonctionné – tôt ou tard, les groupes terroristes échappent toujours au contrôle de leurs maîtres et se retournent même contre eux. Cela arrive maintenant à la Turquie.
  2. Libye : les Turcs sont également profondément impliqués dans la guerre civile libyenne. En fait, «profondément impliqué» ne donne pas assez de crédit à l’armée turque qui a utilisé des drones de fabrication turque avec une efficacité dévastatrice contre les forces du maréchal Khalifa Belqasim Haftar, le commandant de l’armée nationale libyenne basée à Tobrouk et qui est soutenue par la Russie et l’Égypte. Seul le déploiement rapide – et plutôt mystérieux – des défenses aériennes russes et d’un certain nombre de MiG-29 non identifiés a finalement réussi à faire tomber suffisamment de drones turcs pour les forcer à faire une pause. Les Égyptiens ont clairement indiqué qu’ils n’autoriseront jamais le soi-disant «gouvernement d’accord national» à prendre Syrte ou toute terre à l’est de Syrte. Le Parlement libyen – de l’Est de la Libye – a maintenant donné à l’Égypte l’autorisation officielle d’intervenir directement en Libye. Cela fait d’une sorte d’intervention égyptienne une chose presque certaine.
  3. Sainte Sophie : et juste pour s’assurer qu’il y a suffisamment de sources de tension, les Turcs ont maintenant déclaré que la cathédrale Sainte-Sophie d’Istanbul ne sera plus un musée ouvert à tous, mais une mosquée. Maintenant, la marionnette de la CIA, modestement connue sous le nom de «Sa très divine sainteté, archevêque de Constantinople, de la Nouvelle Rome et patriarche œcuménique», Bartholomew devrait être l’adversaire le plus virulent de ce mouvement, mais tout ce qu’il peut faire est de marmonner des arguments non pertinents – il voulait rentrer dans l’histoire comme le patriarche qui a patronné le schisme ukrainien et, à la place, il restera  comme le patriarche qui n’a rien fait pour empêcher les Ottomans de s’emparer de l’un des sites les plus sacrés du monde orthodoxe. À vrai dire, il n’aurait probablement pas pu empêcher cela car la décision d’Erdogan est entièrement en rapport avec les prochaines élections en Turquie, mais il aurait certainement pu essayer un peu mieux. Idem pour le chef du patriarcat de Moscou et, d’ailleurs, le gouvernement russe, qui a exprimé des choses vagues comme inquiétude, consternation, condamnation molle, mais qui n’a vraiment rien fait pour sanctionner Erdogan après son geste.
Aparté

Ce que les Turcs viennent de faire est une honte, pas seulement pour la Turquie elle-même, qui, encore une fois, prouve que la version ottomane de l'islam est particulièrement toxique et dangereuse. C'est aussi une honte pour le monde musulman tout entier qui, à quelques exceptions notables près, telles que le cheikh Imran Hosein, n'a rien fait pour empêcher cela et, le cas échéant, a approuvé cette décision. Enfin, c'est une honte pour l'ensemble du monde orthodoxe car cela prouve que l'ensemble de la communauté orthodoxe mondiale a moins de pertinence et d'importance aux yeux du dirigeant turc que le résultat de ses élections locales. La Russie, en particulier, aurait le genre de muscle politique nécessaire pour infliger toutes sortes de formes douloureuses de représailles contre la Turquie et pourtant la Russie ne fait rien. C'est un triste témoin de l'extrême faiblesse de la foi orthodoxe dans le monde moderne

Ajoutez à cela toutes les sources «traditionnelles» d’instabilité autour de la Turquie, y compris le problème kurde toujours non résolu – car insoluble ! – les tensions entre la Turquie, l’Irak et l’Iran, le soutien discret de la Turquie aux factions anti-russes dans les différents États ex-soviétiques et la confrontation constante avec la Grèce.

La Turquie reste l’un des États les plus dangereux de la planète, même si la plupart des gens n’en sont pas conscients. Certes, au cours des dernières années, elle a perdu une grande partie de sa superbe, mais elle dispose toujours de nombreux atouts formidables, y compris une très forte capacité nationale de fabrication d’armes, qu’elle peut utiliser pour un vaste éventail d’interventions politiques et militaires néfastes.

Égypte

Voilà un autre pays qui fait régulièrement la une des journaux puis disparaît du radar du public. Pourtant, en ce moment, l’Égypte est confrontée non pas à une, mais à  deux guerres possibles !

  1. Libye : comme je l’ai mentionné ci-dessus, en cas d’affrontement ouvert entre la Turquie et l’Égypte en Libye, il pourrait y avoir une escalade rapide dans laquelle les premiers affrontements militaires pourraient se transformer en affrontements sur la Méditerranée orientale et même en éventuelles frappes contre des objectifs militaires clés en Turquie et en Égypte. La seule bonne nouvelle ici est qu’il y a beaucoup d’acteurs majeurs qui n’ont pas besoin d’une guerre en Méditerranée orientale et / ou au Moyen-Orient. Après tout, s’il s’agissait d’une véritable confrontation militaire entre la Turquie et l’Égypte, alors vous pouvez être à peu près sûr que l’OTAN, le CENTCOM, la Grèce, Israël et la Russie auraient tous des préoccupations majeures. En outre, il est difficile d’imaginer quel genre de «victoire» militaire la Turquie ou l’Égypte pourraient espérer. À l’heure actuelle, la situation est très tendue, mais nous pouvons espérer que toutes les parties se rendront compte qu’une solution négociée, même temporaire, est préférable à une guerre à grande échelle.
  2. Éthiopie : l’Égypte a un problème potentiellement beaucoup plus important que celui de la Libye à résoudre. Il s’agit de la construction par l’Éthiopie du «Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD)» sur le Nil Bleu. Bien que personne ne sache vraiment quel sera l’impact final de ce barrage sur le Soudan et l’Égypte, il est assez clair qu’une civilisation bâtie le long du Nil sera confrontée à une menace majeure pour son mode de vie si la façon dont le Nil s’écoule est perturbée de façon importante, ce que ce barrage fera certainement.

Des deux conflits possibles que j’ai mentionnés ci-dessus, c’est le deuxième qui m’inquiète le plus. En fin de compte, ni la Turquie ni l’Égypte ne pourront décider de ce qui se passe en Libye, qui est surtout une sorte d ‘«échiquier» multi-joueurs où les «grands» – États-Unis, France, Russie – décideront finalement du résultat. Dans le cas du barrage en Éthiopie, les acteurs locaux auront probablement un mot décisif à dire, d’autant plus que les deux parties considèrent qu’il s’agit d’une question existentielle importante pour eux.

Si vous regardez une carte de la région, vous verrez que la distance entre la frontière égyptienne et l’emplacement du barrage à la frontière entre l’Éthiopie et le Soudan est longue d’environ 1 200 km ou 745 miles. En cas de confrontation militaire entre les deux pays, cette distance décidera à peu près de la forme de la guerre que nous verrons : principalement des frappes aériennes et de missiles.

Le principal problème ici, pour les deux parties, est qu’aucune n’a le type de force aérienne ou de missiles qui lui permettrait de frapper efficacement l’autre pays. Cependant, cela pourrait changer très rapidement, surtout si la Russie vend à l’Égypte 24 de ses chasseurs multi-rôles avancés Su-35, et encore plus si la Russie rajoute quelques missiles air-sol capables dans le colis – la livraison du premier Sukhoi semble imminente. Ensuite, il y a ce «petit détail» du Soudan coincé entre les deux combattants : Khartoum ne peut tout simplement pas détourner le regard et prétendre que tout va bien si deux de ses principaux voisins décident de se battre dans l’espace aérien soudanais.

En théorie, l’Égypte pourrait également essayer de monter une attaque depuis la mer Rouge, mais pour le moment, la marine égyptienne ne dispose pas du genre de matériel coup de poing qui lui permettrait de frapper efficacement l’Éthiopie, en particulier avec la présence de l’Érythrée entre la mer Rouge et l’Éthiopie.

Mais cela pourrait également changer, d’autant plus que l’Égypte a accepté d’acheter les deux navires d’assaut amphibie de classe Gamal Abdel Nasser (ex-Mistral) et les porte-hélicoptères qui, bien que n’étant pas l’idéal, renforceraient certainement les capacités de commandement et de contrôle de l’Égypte, surtout si les Égyptiens réussissent à déployer des AWACS et des avions d’attaque, hélicoptères ou même à voilure fixe légère V / STOL, sur ces navires. En pratique, cependant, je pense que les Égyptiens pourraient engager ces navires beaucoup plus efficacement en Libye qu’ils ne le feraient en mer Rouge – d’autant plus que ces navires sont mal défendus contre les frappes de missiles.

Enfin, non seulement le barrage GERD est défendu par des systèmes de défense aérienne et quelques avions de l’armée de l’air décents, même s’ils vieillissent, un barrage est une cible assez difficile à détruire il est grand, fort et a un grand volume qui, à lui seul, contribue également à la «solidité» face aux attaques.

Il y a donc des raisons d’espérer qu’un conflit peut être évité, mais il sera très difficile d’amener les deux parties à s’entendre par des compromis sur des questions que les deux parties considèrent comme vitales pour leur sécurité nationale.

L’Ukraine

Oui, l’Ukraine. Encore. Cette folie qui a commencé avec l’Euromaïdan ne s’est pas arrêtée, loin de là. En fait, depuis l’élection de Zelenskii, l’Ukraine est devenue une sorte de maison de fous qui serait carrément hilarante si elle n’était pas aussi tragique et même horrible pour des millions d’Ukrainiens. Je vous épargnerai tous les détails, mais nous pouvons résumer le principal développement de ces derniers mois en disant que «Zelenskii a complètement perdu le contrôle du pays». Mais cela ne commencerait même pas à couvrir la réalité de cette situation.

D’une part, la guerre des mots entre Trump et Biden à propos du scandale de l’Ukrainegate a maintenant «infecté» la scène politique ukrainienne et chaque partie est d’abord occupée avec ce que l’on appelle localement «la Relation publique occulte», à savoir essayer de dénicher autant de saloperies que possible contre votre adversaire. Zelenskii est si faible que, étonnamment, Porochenko, auparavant presque totalement discrédité, a maintenant fait un retour en force et a obtenu le soutien de nombreux nationalistes influents. La dernière « bombe informationnelle » incroyable – mais vraie ! – a été déclenchée par un membre de la Rada ukrainienne, Andrei Derkach, qui a publié un enregistrement de Joe Biden et Porochenko discutant des avantages et des inconvénients de l’organisation d’une attaque terroriste en Crimée – voir ici pour plus de détails sur cette histoire incroyable. Cela fait à la fois de Biden et de Porochenko des «sponsors du terrorisme», ce qui n’est guère une surprise, mais quand même.

D’autres nouvelles «juteuses» sur le Banderastan occupé par les nazis incluent un Zelenskii peut-être père d’un enfant avec une de ses assistantes, et des attaques brutales contre les membres d’un petit – mais en croissance – parti d’opposition «Sharii» que les autorités ont non seulement ignorées, mais très probablement commandées en premier lieu. Ce n’est pas mon propos ici de discuter de toutes les subtilités toxiques de la politique interne ukronazie, je n’examinerai donc qu’un des dangers majeurs résultant de cette dynamique : on parle à nouveau de guerre avec la Russie.

D’accord, nous avons tous entendu les mêmes rumeurs depuis des années maintenant, et pourtant aucune attaque ukrainienne réelle et soutenue contre les républiques du Donbass (LDNR) ou, encore moins, la Crimée n’a jamais eu lieu – il y a eu des frappes d’artillerie et des attaques de diversion constantes, mais celles-ci restent en dessous du seuil de la guerre ouverte. Mais ce que nous entendons aujourd’hui est un peu différent : un nombre croissant d’observateurs ukrainiens et même polonais ont déclaré que la Russie attaquerait cet été ou en septembre, utilisant peut-être des manœuvres militaires pour déplacer des forces vers la frontière ukrainienne et attaquer. Selon la personne à qui vous le demandez, une telle attaque pourrait provenir de la Biélorussie et / ou du centre de la Russie – certains s’inquiètent même d’une opération amphibie russe contre le littoral ukrainien et des villes comme Marioupol, Nikolaev, Kherson ou Odessa.

Aparté

Les Ukronazis sont vraiment incroyables. D'abord, ils ont coupé toute l'électricité et même l'eau de la Crimée, puis ils déclarent que la Russie devra l'envahir pour reprendre le contrôle de l'approvisionnement en eau. L’idée que la Russie résoudra le problème de l’eau de la Crimée par des moyens pacifiques et technologiques est, semble-t-il, tout à fait impensable pour les dirigeants ukrainiens. Dans le monde réel, cependant, la Russie a un programme complet pour résoudre globalement les problèmes d’eau de la Crimée. Ce programme a commencé par la pose de conduites d'eau, l'amélioration du système d'irrigation de la Crimée, l'utilisation d'avions spéciaux pour déclencher la pluie et pourrait même inclure la création d'une usine de dessalement. La simple vérité est que la Russie peut facilement rendre la Crimée complètement indépendante de tout ce qui est ukrainien.

Et pour aggraver les choses, le chef de la marine ukrainienne, qui existe essentiellement sur le papier, a maintenant déclaré qu’un nouveau missile ukrainien, le Neptune, pourrait atteindre Sébastopol. Le problème n’est pas le missile lui-même – c’est une version modernisée d’un vieux design soviétique, il est lent et donc facile à abattre, mais le genre de «bruit de fond mental» créé par ce type de discours de guerre.

D’un point de vue purement militaire, la Russie n’a même pas à déplacer de troupes pour vaincre les forces armées ukrainiennes : tout ce que la Russie a à faire est d’utiliser ses puissantes armes à longue portée et ses moyens de frappe de reconnaissance pour d’abord décapiter, puis désorganiser et enfin détruire l’armée ukrainienne. La supériorité de la Russie dans les airs, sur l’eau et sur terre est telle que les Ukrainiens n’ont aucune chance au monde de survivre à une telle attaque, sans même imaginer de vaincre la Russie. Les Ukrainiens savent tous que, après tout, leurs forces armées n’ont même pas pu faire face aux forces relativement minuscules et infiniment plus faibles du LDNR – du moins par rapport aux forces russes régulières.

Pourtant, les Ukrainiens ont un avantage sur la Russie : s’il serait extrêmement dangereux d’essayer, ils doivent se rendre compte que, contrairement à leurs attaques sur le Donbass, s’ils osaient attaquer la Crimée, le président Poutine n’aurait pas d’autre option que d’ordonner une sorte de frappe de représailles.

Toute attaque ou frappe ukrainienne sur la Crimée échouerait probablement car tous les missiles seraient interceptés bien avant qu’ils ne puissent atteindre leurs objectifs, mais même dans ce cas, la pression sur Poutine pour y mettre un terme serait énorme. Ce qui signifie qu’il ne serait pas faux de dire que quiconque est au pouvoir à Kiev peut forcer la Russie à intervenir ouvertement. Cela signifie que dans ce cas précis, le côté le plus faible peut avoir au moins un certain degré de domination dans l’escalade.

Maintenant, l’Ukraine ne peut certainement pas réaliser de surprise stratégique, ni même de surprise tactique, mais, encore une fois, le succès réel de toute frappe ukrainienne contre la Crimée n’exige pas que les cibles désignées de la frappe soient détruites, tout ce qui est nécessaire, dans certains hypothèses au moins, est la capacité de faire deux choses :

  • Obliger la Russie à intervenir ouvertement
  • Choisir l’heure, le lieu et le mode d’attaque les plus problématiques pour la partie russe

Enfin, je suggérerais que nous examinions cette question du point de vue de l’Empire anglo-sioniste. À bien des égards, sinon la plupart, le Banderastan, créé par l’Occident en Ukraine, a perdu son utilité. L’US Navy n’obtiendra pas de base navale en Crimée qui est maintenant perdue à jamais – c’est maintenant l’un des endroits les mieux défendus de la planète, la Russie n’est pas intervenue ouvertement dans la guerre civile, les forces ukronazies ont été complètement battues par les Novorussiens et en termes économiques, l’Ukraine n’est rien d’autre qu’un grand trou noir qui ne pourra que s’approfondir. Ce qui pourrait suggérer à certains des élites dirigeantes américaines que déclencher une guerre perdante contre la Russie pourrait être la meilleure – et peut-être la seule – chose que leur horrible créature puisse faire pour eux. Pourquoi ?

Eh bien, d’une part, une telle guerre sera sanglante, même si elle est courte. Deuxièmement, étant donné qu’il est extrêmement improbable que les Russes veuillent occuper une partie de ce qui est aujourd’hui l’Ukraine tenue par les nazis, cela signifie que même une défaite militaire totale n’entraînerait pas nécessairement une disparition complète du Banderastan actuel. Oui, davantage de régions de l’Est et du Sud pourraient essayer de saisir cette occasion pour se lever et se libérer, et si cela se produisait, la Russie pourrait offrir le genre d’aide qu’elle a offerte aux Novorussiens, mais je ne pense pas que quiconque croit sérieusement que des chars russes seront vus à Kiev ou, encore moins, à Lvov  – pour ne pas parler de Varsovie ou de Riga. Ainsi, une défaite militaire contre la Russie ne serait pas une perte totale pour le Banderastan et cela pourrait même donner une dynamique bénéfique à la puissance ukronazie consolidée qui pourrait sortir d’un tel conflit. En fait, si cela devait arriver, j’attends pleinement des Ukronazis qu’ils déclarent une sorte de djihad pour libérer l’Ukraine occupée par les Moskals. Cela signifie que le bain de sang initial serait suivi d’une guérilla entre la Russie et l’Ukraine, qui pourrait durer très longtemps et être également très indésirable pour la Russie.

Aparté 

Pendant mes études, j'ai eu l'honneur et le privilège d'étudier avec un merveilleux colonel de l'armée pakistanaise qui est devenu un bon ami. Un jour, c'était vers 1991, j'ai demandé à mon ami quelle serait la stratégie pakistanaise lors d'une éventuelle guerre contre l'Inde. Il m'a répondu : "Regardez, nous savons tous que l'Inde est beaucoup plus forte et plus grande que le Pakistan, mais ce que nous savons tous aussi, c'est que s'ils nous attaquent, nous pouvons les faire saigner du nez méchamment". C'est exactement ce que pourrait être la stratégie ukrainienne: faire saigner du nez la Russie. Militairement, c'est impossible, bien sûr, mais en termes politiques, toute guerre ouverte contre l'Ukraine serait un désastre pour la Russie. Ce serait aussi un désastre pour l'Ukraine, mais les marionnettistes des Ukronazis à Kiev ne se soucient pas plus du peuple ukrainien que du peuple russe : tout ce qu'ils veulent, c'est faire abondamment saigner les Russes du nez.

En résumé, c’est un scénario possible qui pourrait aboutir à une catastrophe régionale : quiconque est au pouvoir en Ukraine commencerait par se rendre compte que le projet d’un  Banderastan ukronazi a déjà échoué et que ni l’UE ni, encore moins, les États-Unis ne sont prêts à continuer de jeter de l’argent dans le trou noir des Ukies. De plus, les politiciens ukrainiens intelligents se rendront compte que ni Porochenko ni Zelensii n’ont «livré» les «marchandises» attendues à l’Empire. Ensuite, les pays vassaux des États-unis en Europe de l’Est – dirigés par la Pologne et les mini-états de la Baltique – se rendent également compte que l’argent de l’UE s’épuise et que loin d’avoir réalisé de réels progrès économiques, bien loin du «miracle» espéré, ils deviennent également de plus en plus insignifiants pour leurs maîtres dans l’UE et aux États-Unis. Et, croyez-moi, les dirigeants politiques de ces États vassaux américains ont réalisé il y a longtemps qu’une guerre entre la Russie et l’Ukraine serait une opportunité fantastique pour eux de reprendre une certaine valeur aux yeux de leurs suzerains impériaux dans l’UE et aux US. Pour les gens qui pensent comme eux, même une tentative de frappe de Neptune contre Sébastopol serait un moyen rapide et tout à fait raisonnable de forcer la main de Poutine.

Enfin, nous pouvons maintenant regarder la situation en Russie

Russie

On pourrait penser qu’après la victoire massive remportée par le Kremlin avec le vote sur les modifications de la Constitution russe, la situation politique en Russie serait idyllique, du moins comparée au naufrage du Titanic de «l’Occident collectif». Hélas, c’est loin d’être le cas. Voici quelques-uns des facteurs qui contribuent à une situation potentiellement dangereuse en Russie.

  1. Comme je l’ai mentionné dans le passé, outre l’opposition «officielle» (prétendue) à la Douma, il y a maintenant deux oppositions «non-système» très distinctes à Poutine : les bons vieux «libéraux», que j’appelle parfois la 5e colonne, et les relativement nouveaux haineux de Poutine «nationalistes-roses» que j’ai baptisés, quelque peu ironiquement, je l’admets, comme une 6e colonne. Ruslan Ostashko les appelle des «émo-marxistes», et c’est aussi une précision très perspicace. Ce qui est si frappant, c’est que, si les 5e et 6e colonnes russes se détestent, leurs leaders détestent encore plus Poutine. Beaucoup d’entre eux détestent également le peuple russe parce qu’il ne «comprend pas» – du moins à leurs yeux – et parce que le peuple vote à maintes reprises pour Poutine. Inutile de dire que ces «5e et 6e colonnes», que nous appellerons pour la suite «5 et 6c» déclarent que l’élection a été volée, que des millions de votes n’ont pas été comptés du tout, tandis que d’autres ont été comptés plusieurs fois. Selon ces 5 et 6c, il est littéralement impensable que Poutine obtienne un tel soutien, la seule explication est que les élections ont été truquées. Alors que la somme totale des voix de ces 5 et 6c n’est probablement pas suffisante pour vraiment menacer Poutine ou la société russe, le Kremlin doit être très prudent dans la manière dont il gère ces groupes, d’autant plus que la situation de la société russe se dégrade clairement.
  2. La Russie a des problèmes objectifs, réels, qui ne peuvent être simplement ignorés. La plupart des Russes préféreraient clairement un État beaucoup plus social et économiquement actif. La réalité est que le système politique actuel en Russie se soucie peu du «petit peuple». La façon dont le Kremlin et les «grandes entreprises» russes sont enchevêtrées est affligeante pour beaucoup de Russes, et je suis d’accord avec eux. En outre, si les sanctions occidentales ont bien préparé la Russie à la crise actuelle, il reste vrai que la Russie ne fonctionne pas dans un environnement très favorable. Les revenus sont en baisse dans de nombreux secteurs et la pandémie CODID-19 a également eu un effet dévastateur sur les petites entreprises russes. Et si la question du virus COVID-19 n’a pas été aussi désespérément politisée en Russie qu’en Occident, beaucoup de mes contacts me rapportent que beaucoup de gens estiment que le Kremlin et les autorités de Moscou ont mal géré la crise. Ainsi, alors que l’opposition non systémique des 5 et 6c ne peut pas vraiment menacer la Russie, il y a suffisamment de ce que j’appellerais des «tendances toxiques et potentiellement dangereuses» au sein de la société russe qui pourraient se transformer en une menace beaucoup plus grande si une crise éclatait soudainement – y compris une crise déclenchée par une provocation ukrainienne toujours possible.
  3. De plus en plus de Russes, y compris les partisans de Poutine, sont frustrés par ce qu’ils perçoivent comme une politique étrangère russe boiteuse et franchement flasque. Cela ne signifie pas nécessairement qu’ils ne sont pas d’accord avec la manière dont Poutine traite les grands problèmes – disons la Crimée, la Syrie ou les bruits de sabre de l’Occident – mais ils sont particulièrement frustrés par ce qu’ils perçoivent comme des réponses russes boiteuses contre de petites provocations. Par exemple, le Congrès américain et l’administration Trump ont continué à imposer des sanctions et des accusations stupides contre la Russie sur une base quasi-quotidienne, mais la Russie ne fait vraiment pas grand-chose à ce sujet, malgré le fait qu’il existe de nombreuses options dans sa «Boîte à outils» politique pour vraiment faire payer aux États-Unis cette attitude. Une autre chose qui irrite les Russes est cette manière arrogante, condescendante et carrément grossière dont les politiciens occidentaux – et leurs journalistes stipendiés en Russie –  interviennent constamment dans les affaires internes russes sans jamais être sérieusement inquiétés pour cela. Bien sûr, certains personnages et organismes particulièrement nocifs ont été expulsés de Russie, mais pas assez pour envoyer un message clair aux ennemis de la Russie.
  4. Et, pour aggraver les choses, il y a de sérieux problèmes entre la Russie et ses supposés alliés, en particulier la Biélorussie et le Kazakhstan. Rien de vraiment critique ne s’est encore produit, mais la situation politique en Biélorussie s’aggrave de jour en jour, grâce, d’une part, à la politique inepte de Loukachenko et, d’autre part, à une résurgence du nationalisme kazakh, apparemment avec l’approbation du gouvernement central. Non seulement la déstabilisation de deux grands alliés russes est une mauvaise chose en soi, mais elle soulève également la question de savoir comment Poutine peut traiter, par exemple, la Turquie ou la Pologne, alors qu’elle ne peut même pas stabiliser la situation en Biélorussie et au Kazakhstan.

Dans une large mesure, je partage également bon nombre de ces frustrations et je conviens qu’il est temps que Poutine et la Russie adoptent une posture beaucoup plus proactive envers un Occident éternellement hostile.

Mon problème avec la 5e colonne est qu’elle est composée de russophobes enragés qui détestent leur propre nation et qui ne sont que des prostituées consentantes de l’Empire anglo-sioniste. Ils veulent que la Russie devienne une sorte «d’autre Pologne seulement plus à l’Est» ou quelque chose d’aussi insipide et sans intérêt.

Mon problème avec la 6ecolonne est qu’elle déteste beaucoup plus Poutine qu’elle n’aime la Russie, ce qui se constate régulièrement en prédisant soit un coup d’État, soit une révolution, ou un soulèvement populaire ou tout autre événement sanglant que la Russie ne peut tout simplement pas se permettre pour deux raisons principales :

  1. La Russie s’est presque détruite deux fois au cours du siècle dernier : en 1917 et en 1991. Chaque fois, le prix payé par le peuple russe a été absolument horrible et la nation russe ne peut tout simplement pas se permettre un autre conflit interne majeur.
  2. La Russie est en guerre contre l’Empire, et bien que cette guerre reste à peu près 80% information et idéologie, environ 15% économique et seulement 5% une guerre réelle, il reste que c’est une guerre totale, existentielle, pour la survie : soit l’Empire disparaît, soit la Russie disparaît. Il s’agit donc d’une situation où toute action qui affaiblit votre État, votre pays et son dirigeant se rapproche toujours dangereusement de la trahison.

À l’heure actuelle, la plus grande bénédiction pour la Russie est que ni la 5e ni la 6e colonne n’ont réussi à produire, ne serait-ce qu’à moitié, une personnalité politique crédible qui semble au moins marginalement capable d’offrir des solutions réalistes. Un certain nombre de partisans de la 5e colonne ont décidé d’émigrer et de quitter ce qu’ils considèrent comme le «Mordor de Poutine». Hélas, je ne vois aucun flux de partisans de la 6e colonne quitter la Russie, ce qui en fait objectivement un outil beaucoup plus utile pour des agences comme la CIA qui n’hésiteront pas à infiltrer même un mouvement politique supposé anti-américain si cela peut affaiblir la Russie en général, ou Poutine en particulier.

À l’heure actuelle, les services de sécurité russes font un excellent travail pour contrer toutes ces menaces, y compris la menace terroriste wahhabite toujours très réelle. Cependant, compte tenu de la situation politique internationale plutôt instable et même dangereuse, cela pourrait changer si toutes les forces qui haïssent Poutine et ce qu’elles appellent le «Poutinisme» unissent leurs forces ou frappent simplement en même temps.

Conclusion

Il existe, bien sûr, de nombreux autres points chauds potentiels sur la planète, notamment l’Inde, le Pakistan et la Chine, la mer de Chine méridionale, le golfe Persique, la péninsule coréenne et bien d’autres. Ainsi, ce qui précède n’est qu’un échantillon d’une liste beaucoup plus longue.

Les énormes changements qui se produisent sous nos yeux sont réels. Mais nous ne devons pas suivre l’exemple des médias pro-système et nous concentrer uniquement sur un ou deux sujets «brûlants», surtout pas lorsqu’il y a de nombreux dangers très réels. Cela étant dit, il ne fait aucun doute que ce qui se passera dans les prochains mois aux États-Unis est de loin le développement le plus important qui soit, qui façonnera l’avenir de notre planète, quoi qu’il se passe réellement. Et je ne parle pas du non-choix totalement symbolique entre Biden et Trump.

Je fais référence à la manière dont la société américaine gérera une coalition de minorités anti-américaines virulentes qui détestent ce pays et tout ce que, bon ou mauvais il représentait dans le passé. À l’heure actuelle, les élites américaines commettent un suicide national non seulement en échouant à s’opposer, mais aussi en soutenant activement les voyous de BLM et tout ce qu’ils représentent. BLM & Co. me rappellent les Ukronazis dont la principale expression de l’identité nationale est de haïr tout ce qui est russe – les voyous de BLM font la même chose, toute leur vision du monde est une pure haine du mâle blanc hétéro et de la civilisation occidentale. Et tout comme les Ukies se régalent d’histoires sur les «anciens Ukrs», les gens de BLM imaginent qu’ils vont d’une manière ou d’une autre transformer les États-Unis en un type de Wakanda avant d’expulser – ou pire – tous ceux qui ne sont pas prêts à abandonner leur pays à des gangs de voyous analphabètes en itinérance.

Alors que la Russie doit faire face au potentiel de la violence interne, les États-Unis sont déjà confrontés à une insurrection dangereuse et violente qui risque de s’aggraver avec l’explosion de la crise économique déclenchée par la pandémie.

Jusqu’à présent, les effets de cette crise ont été quelque peu atténués par une combinaison de dénégations politiques sur la nature de la menace – «oh, quelle absurdité, c’est comme la grippe saisonnière !», de distribution massive d’argent qui n’a aidé que temporairement, et par l’existence d’une énorme bulle financière qui ne fera qu’empirer les choses, mais qui peut temporairement créer l’illusion que les choses ne sont pas aussi mauvaises qu’elles le sont réellement.

On dit que la nature a horreur du vide. C’est vrai. Il est également vrai que l’effondrement de l’Empire a maintenant créé plusieurs vides qui seront comblés par de nouveaux acteurs, mais rien ne garantit que cette transition sera pacifique. Ainsi, pendant que nous regardons de très grands arbres brûler, nous ne devons pas oublier que derrière ces arbres il y a une grande forêt qui peut également s’enflammer, créant un feu de forêt beaucoup plus grand que les arbres que nous voyons brûler aujourd’hui.

The Saker

Traduit par jj, relu par Hervé pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/larbre-en-feu-qui-cache-la-foret-sombre-et-dangereuse

Europa Orientalis

Europa Orientalis

9 Juillet 2020

Cela n’a évidemment pas fait la Une des médias mais il se passe des choses fort intéressantes dans l’Est du Vieux continent, case importante de notre Grand jeu.

On sait que la Hongrie de l’abominable Orban des neiges a tendance à sortir des clous depuis un certain nombre d’années : refus répété d’obtempérer aux injonctions euronouilliques, opposition aux sanctions contre la Russie, participation précoce aux Nouvelles routes de la Soie… Dans les salles de contrôle impériales de Washington et de Bruxelles, la petite ampoule rouge de Budapest clignote avec insistance, provoquant un agacement récurrent.

Les dernières nouvelles ne feront rien pour les rassurer. En avril, alors que l’Europe occidentale se débattait dans les affres pandémiques, un très important accord tripartite voyait le jour sur les bords du beau Danube bleu : la Chine financerait la construction d’une ligne TGV entre Belgrade et Budapest. Les acteurs n’ont pas perdu de temps et ont finalisé le montage financier il y a deux semaines.PUBLICITÉ

Le projet est considérable à plus d’un titre :

  • Il s’agit du deuxième plus gros projet d’infrastructure de l’histoire en Hongrie après la centrale nucléaire russe de Paks. Moscou et maintenant Pékin : chez les Magyars, l’UE et les Etats-Unis sont aux abonnés absents.
  • C’est le premier grand projet lié aux routes de la Soie financé par la Chine au sein de l’Union européenne.
  • L’objectif est, à terme, de relier le port « chinois » du Pirée en Grèce.
  • La ligne renforcera l’axe Hongrie-Serbie, pays européens parmi les plus favorables à la Russie et à la multipolarité.

Si on y ajoute les autres Etats (en rose sur la carte) entretenant plutôt de bonnes relations avec la Russie, les « alliances » de revers de Moscou sur le Vieux continent commencent à prendre une forme intéressante. Est-ce tout à fait un hasard si c’est précisément par ce corridor amical que passera l’extension du Turk Stream ?

La dernière fois que nous en avions parlé, les dirigeants serbe et bulgare venaient « de se rencontrer pour inspecter l’avancement des travaux du Balkan Stream, la branche du Turk Stream à destination du Sud-est européen. La construction a pris un peu de retard pour cause de coronavirus mais Borissov, devenu russogazolâtre, veut le tube fin prêt pour la fin de l’année. »

Budapest entre officiellement dans la danse ! Le 19 juin, l’autorité de régulation du pays a entériné la construction du tronçon entre la Hongrie et la Serbie qui devrait être terminé d’ici octobre 2021. Le fidèle lecteur de nos Chroniques, lui, en avait eu la prédiction il y a tout juste un an : « La Serbie, via Gastrans, compagnie appartenant à Gazprom, vient de recevoir une première livraison de 7 000 tonnes de tubes afin de construire une connexion avec la Hongrie. » Il n’y a pas de fumée sans feu… ni de tubes sans gazoduc.

Balkans qui rient, Ukraine qui pleure ? Cette dernière a en tout cas définitivement fait une croix sur les juteux frais de transit et autres ristournes gazières, qui lui seraient pourtant fortement nécessaires vu l’état de son économie. Puisqu’on parle du paradis post-maïdanite, il s’y passe d’ailleurs des choses très curieuses.

Nous avons plusieurs fois expliqué que l’élection de Zelensky était un message de la population pour tourner la page du putsch, mais que la junte installée par Washington en 2014 tentait désespérément de s’accrocher aux branches et de torpiller toute tentative de dégel entre Kiev et Moscou. La camarilla impériale fait cependant grise mine depuis quelques semaines. Si les infos dont on va parler n’ont pas fait le tour du globe, elles n’en sont pas moins importantes, indiquant peut-être un intéressant changement de direction.

Le 25 juin, une commission parlementaire refusait d’accepter la nomination au poste de ministre de l’Education d’un certain Serhiy Shkarlet. Le gouvernement passait outre et l’imposait quand même. La chose serait sans intérêt si le sieur Serhiy n’avait été membre et même candidat de l’honni Parti des Régions de Ianoukovitch, l’ancien président renversé par le coup d’Etat. Diantre ! un russophile à l’Education alors que, en son temps, Svoboda avait rêvé de faire de ce ministère un instrument de l’ukrainisation forcée. On comprend que certains soient perturbés…

A peu près au même moment, l’ex-mentor de Zelensky, Kolomoiski, remportait un contrat public pour la fourniture de kérosène à l’armée de l’air. Si l’accord paraît certes quelque peu improbe, c’est autre chose qui fait s’arracher les cheveux des maïdanites, qui tient en la personne de l’oligarque lui-même. En novembre, nous évoquions ce personnage sulfureux :

En Ukraine, le rapprochement entre le nouveau président et la Russie, que nous avons évoqué à plusieurs reprises, inquiète les officines médiatiques occidentales. Le nom d’Igor Kolomoiski n’est pas inconnu des lecteurs de nos Chroniques : autrefois grand argentier des bataillons nationalistes, il avait au fil du temps mis de l’eau dans son bortsch, comme en mai dernier où, dans un discours remarqué, il se lâchait en diatribes contre le FMI et les Occidentaux : « C’est votre jeu, votre géopolitique. Vous n’en avez rien à faire de l’Ukraine. Vous voulez atteindre la Russie et l’Ukraine n’est qu’un prétexte. »

Il a remis ça il y a dix jours, au grand dam du New York Times qui s’en étrangle de rage : « Les Russes sont plus forts, nous devons améliorer nos relations avec eux. Les gens veulent la paix et une bonne vie, ils ne veulent plus être en guerre. Et vous, Américains, vous nous forcez à être en guerre, sans même nous en donner les moyens. Vous [l’UE et l’OTAN] ne nous aurez pas, il n’y a aucun intérêt à perdre du temps en discussions vides. Les prêts du FMI pourraient facilement être remplacés par des prêts russes. Nous prendrons 100 milliards de dollars de la Russie, je pense qu’elle serait ravie de nous les donner aujourd’hui (…) S’ils sont intelligents avec nous, nous irons du côté des Russes. Leurs tanks seront positionnés près de Varsovie, votre OTAN chiera dans son froc et devra acheter des Pampers. » Clair et sans ambages…

Le bonhomme inquiète d’autant plus le camp impérial que son groupe média, 1+1, accueille parmi ses actionnaires Viktor Medvechuk, pro-russe notoire, d’ailleurs sanctionné par le camp autoproclamé du Bien après l’annexion de la Crimée. Il n’en fallait pas plus pour provoquer les cris d’orfraie : Zelensky est un pion de Moscou, ma bonne dame !

En cette fatale dernière semaine de juin, la junte maïdanite allait d’ailleurs boire le calice jusqu’à la lie. Et on ne sera pas tout à fait surpris de savoir que c’est Micha qui, de nouveau, a mis les pieds dans le plat. Nous annoncions son retour il y a trois mois :

S’il est quelqu’un qui, en tant que pion impérial, a participé à toutes les vicissitudes du Grand jeu dans le pourtour russe ces dernières années, c’est bien Mikhaïl Saakachvili.

Géorgien arrivé au pouvoir par la révolution sorosienne de 2003, déclencheur de la désastreuse (pour lui) guerre de 2008 qui a torpillé la marche de son pays vers l’OTAN, ses nombreux abus le poussent finalement à se sauver du Caucase pour gagner des cieux plus cléments. En 2014, il revient sous les projecteurs en Ukraine, suite au putsch organisé par Washington. Mais là encore, la romance tourne court […]

Après son expulsion définitive d’Ukraine, on pouvait se dire que le multi-fugitif avait enfin compris et profiterait d’une retraire dorée dans quelque fac américaine. Détrompez-vous, Micha est de retour !

A la surprise générale, le néo-président ukrainien Zelensky vient en effet de lui offrir le poste de vice-Premier ministre. « Surprise » n’est pas un faible mot, car le retour de l’éléphant dans le magasin de porcelaine risque de faire des vagues en tous sens.

Son antagonisme avec Poutine est légendaire et l’on peut s’étonner du choix de Zelensky. On sait que depuis son accession au pouvoir, celui-ci avait lentement dégelé les relations avec Moscou. Le mois dernier, le remaniement ministériel, voulu par lui, avait entraîné un torrent de lamentations des officines impériales (ici ou ici) : trop pro-russe, pas assez pro-occidental. La nomination du boutefeu géorgien vient maintenant brouiller les pistes. A moins que ce soit un moyen de désamorcer l’opposition qui ne manquera pas de pousser les hauts cris quand un plan d’ouverture vis-à-vis du Donbass sera officialisé ? L’avenir nous le dira.

Le Kremlin est de toute façon bien moins embêté par cette promotion que ne l’est le baby Deep State ukrainien au service de Washington. Si ce dernier partage avec Saakachvili une même détestation de la Russie, d’insurmontables conflits d’égo rendent la situation explosive. Ainsi avec Arsen Avakov, inamovible ministre de l’Intérieur de la junte depuis le putsch de 2014 et conservé à son poste par Zelensky. Une réunion officielle restée dans toutes les mémoires avait vu Micha le qualifier ouvertement de « voleur » et Avakov lui répliquer en lui balançant un verre d’eau au visage.

Les prochains mois risquent d’être sportifs du côté de Kiev…

Bingo, ça n’a pas traîné. Dans une interview à la télé, l’éléphant du Caucase a médusé les russophobes, restés sans voix :

« La Russie est largement devant l’Ukraine en terme de réformes. Les problèmes y sont réglés bien plus vite et avec plus d’efficacité qu’ici (…) Les Russes nous battent sur le front des réformes. » Et, histoire de bien remuer le couteau dans la plaie : « L’Etat ukrainien n’existe pas. La société est divisée en groupes et en clans, dirigés par des bureaucrates et leurs patrons. C’est comme si, ici, les gens naissaient avec des puces électroniques leur assignant d’entrée tel rôle au service de tel groupe. » Aux dernières nouvelles, Chocochenko en a fait une jaunisse.

Au-delà de l’anecdote, ces nouvelles semblent indiquer du côté de Kiev un profond changement, presque intellectuel. La russophobie primaire, sport national de la junte déchue, paraît ne plus être de mise, même chez un agité du bocal comme Saakachvili. A suivre…

Dans la mythologie grecque, Momos était la déesse du sarcasme et de la moquerie. Il semble bien que la belle se soit réveillée de son sommeil olympien pour jeter son dévolu sur l’Europe de l’est. Alors que l’Ukraine s’apaise peu à peu, le flambeau de la névrose a été reprise par sa voisine septentrionale. En mai, nous revenions sur la situation en Biélorussie :

Le trublion Loukachenko n’en finit pas de faire des siennes, et nous ne parlons pas ici de ses mesures quelques peu folkloriques pour lutter contre le coronavirus, au premier rang desquelles la consommation apparemment nécessaire et suffisante de vodka.

Si le président biélorusse est vu comme un allié de Moscou, les frictions entre ces deux-là ne sont pas nouvelles. Elles surgissent régulièrement, souvent causées par une querelle sur le prix du gaz ou du pétrole, dans un contexte plus général de vraie-fausse intégration entre les deux pays. Tout rentre généralement dans l’ordre quand le grand frère russe accepte de faire une ristourne. Jusqu’à la prochaine crise…

Justement, le Kremlin vient peut-être de se lasser définitivement de Loukachenko, d’autant plus que le sémillant moustachu n’a pas désavoué les appels du pied de l’OTAN en février dernier, quelques jours après avoir reçu en grande pompe le pompeux Pompeo à Minsk. Cette tactique habituelle pour faire monter les enchères commence sans doute à exaspérer Moscou. Ceci pourrait expliquer une petite nouvelle passée inaperçue mais susceptible de peser lourd à l’avenir sur cette case importante de l’échiquier eurasiatique.

Les prochaines élections présidentielles auront lieu fin août et un nouveau candidat est apparu. Le nom de Viktor Babariko ne vous dit sans doute rien mais, tout récemment, il était encore président du conseil d’administration de BelGazpromBank qui, comme son nom l’indique, est liée au géant gazier russe. S’il se défend d’être l’homme de Moscou, son parcours professionnel doit tout de même instiller quelques doutes dans l’esprit de Pompeo & Co.

Peut-il gagner ? Loukachenko, qui se présente pour la sixième (!) fois, avait l’habitude de verrouiller l’appareil pour atteindre des scores soviétiques mais il semble que ce ne sera plus le cas cette année. L’économie s’écroule, la nomenklatura n’est plus avec lui et il traverse une crise de légitimité sans précédent. Si l’ami Babariko remporte l’élection, verra-t-on un rapprochement supplémentaire voire une intégration avec la Russie ? Beaucoup de questions et peu de réponses pour l’instant…

Là non plus, ça n’a pas traîné : Babariko a tout simplement été arrêté ! Les faits se sont déroulés le 18 juin, le jour même où il a annoncé avoir les 100 000 signatures nécessaires pour participer à la présidentielle, provoquant d’énormes manifestations à Minsk.

Sentant qu’il y était allé un peu fort, mais préférant doubler la mise plutôt que revenir en arrière, Loukachenko (qui est évidemment le seul à avoir ses 100 000 signatures) a crié au complot. Et là, notre divine Momos a dû écrire le script de la tragi-comédie : le liderissimo moustachu accuse sans rire la Russie et la Pologne d’être derrière les tentatives de déstabilisation. Ce serait bien la première fois que Moscou et Varsovie se retrouvent dans le même camp !

Ironie de l’histoire, Loukachenko, qui a tenté pendant des années de se présenter comme l’intermédiaire entre Est et Ouest, risque maintenant de se mettre tout le monde à dos, Russie comme Occident. Pour sa population, c’est déjà fait, et deux hypothèses s’offrent à nous.

S’il « gagne » l’élection et parvient à contenir la colère populaire en restant au pouvoir, il sera vraisemblablement obligé de faire amende honorable et d’aller à son Canossa moscovite. Le pays est profondément dépendant de la Russie, notamment sur le plan énergétique, et toute tentative de diversifier son approvisionnement (voir les récentes œillades à tonton Sam) n’est que symbolique, comme le reconnaît lui-même un think tank impérial.

S’il est débordé par un soulèvement populaire, il sera très intéressant de voir dans quel sens celui-ci ira : pro-russe ou pro-occidental ? Nous avons vu il y a quelques années que les inénarrables ONG américaines avaient une présence non-négligeable en Biélorussie, même s’il ne faut sans doute pas y exagérer leur importance. Dans le même temps, la population est majoritairement russophone et russophile et un scénario à l’ukrainienne semble difficilement envisageable.

Il reste un mois jour pour jour avant les élections. Il sera à suivre avec attention…

***

Un très grand merci aux fidèles lecteurs qui continuent de faire des dons au blog. Votre générosité m’honore, croyez-le bien.

Avec gratitude.Tag(s) : #Europe#Ukraine#Russie

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2020/07/europa-orientalis.html

UNE REVENANTE

Une revenante

26 Juin 2020

Qui ne se souvient de Victoria Nuland, dont l’heure de gloire sonna lors d’un glacial hiver il y a de cela quelques années ?

En décembre 2013, Victoria Nuland distribuait des cookies aux manifestants. Deux mois plus tard, lors d’une conversation téléphonique avec l’ambassadeur américain à Kiev, enregistrée et rendue publique par les facétieux services secrets russes, la représentante de l’administration Obama ne distribue plus des petits gâteaux mais les futurs postes de ministres, faisant et défaisant le gouvernement ukrainien ! C’est à cette occasion que, en désaccord avec Berlin sur l’attribution d’un ou deux maroquins, elle prononce son fameux « Que l’UE aille se faire foutre ! ».

Émergeant de leur léthargie, les dirigeants européens froncent un sourcil, déclarent haut et fort que ces paroles sont inacceptables puis, sans doute épuisés par leur audace, retombent dans leur somnolence. Que de hauts responsables états-uniens misent sur le renversement à venir du gouvernement légal et décident du futur de l’Ukraine ne semble pas les gêner plus que cela…PUBLICITÉ

Désormais, la course au putsch est lancée. Victoria « Fuck the EU » Nuland a clairement annoncé la couleur : les États-Unis ont investi, depuis 1991, cinq milliards de dollars afin de « promouvoir le développement des institutions démocratiques et établir une bonne gouvernance », autrement dit installer un régime ami à Kiev. Le Maïdan est le moment ou jamais d’arracher l’Ukraine à la sphère russe et de l’arrimer à la communauté atlantique. En filigrane, évidemment, l’avancée de l’Otan vers la Russie, objectif depuis toujours des stratèges américains.

Il est vrai que la dame a un parcours impérial de toute beauté. Mariée au néo-cons Robert Kagan, Victoria Nuland a d’abord été adjointe de Madeleine « Kosovo » Albright, puis ambassadrice permanente de Bush Jr à l’OTAN, conseillère pour la politique étrangère de Dick Cheney, envoyée spéciale de l’hilarante Clinton et enfin secrétaire d’Etat assistante pour l’Europe et l’Eurasie sous l’administration Obama. Démocrates, Républicains, tout y passe du moment que c’est pour la cause supérieure. Elle connaît son Grand jeu sur le bout des doigts…

Le départ de Barack à frites et l’élection de Trump ont été, on l’imagine aisément, une bien mauvaise nouvelle pour cette russophobe affirmée, même si elle flâne dans divers think tanks et reste membre du directoire du N.E.D, dont la passion pour les regime change n’est plus à démontrer.

Sortie de son cryo-sommeil, la gorgone vient de publier une diatribe contre l’abominable Poutine des neiges où elle ressasse les habituels poncifs éculés. La Russie est faible mais elle a profité de l’impotence du leadership américain (sous Donaldinho, évidemment) pour perpétrer ses malfaisantes agressions : violer la loi internationale, les traités sur le contrôle des armements, la souveraineté de ses voisins et l’intégrité des élections aux Etats-Unis et même, pourquoi pas après tout, en Europe ! Mais l’ours qui fait si peur n’est en réalité qu’un colosse aux pieds d’argile qui prie pour que le camp du Bien mette fin aux sanctions.

Dans cet indigeste laïus apparaissaient quelques menaces voilées : renforcement du flanc oriental de l’OTAN, appui à l’Ukraine, maintien des forces américaines en Syrie pour que « Poutine ne devienne pas le maître du Moyen-Orient » etc. Et enfin, un véritable petit morceau d’anthologie que ne renierait pas Soros :

« Les Etats-Unis et leurs alliés devraient résister aux tentatives de Poutine de couper sa population du monde extérieur (!) et parler directement aux Russes à propos des bénéfices qu’ils pourraient retirer à travailler ensemble et du prix qu’ils ont payé à cause de la répudiation du libéralisme par Poutine ». C’est beau comme du Walt Disney, même s’il ne faut pas être grand clerc pour y voir un encouragement à l’élaboration d’une « révolution colorée »…

La perpétuelle politique de « changement de régime » est de plus en plus décriée dans certains secteurs états-unien – témoin, ce remarquable article qui montre la réussite très aléatoire de ces manigances (39% de succès, principalement à une autre époque et dans des pays relativement faibles) et les effets néfastes à long terme pour l’influence américaine (dont les organismes, innocents comme coupables, sont maintenant systématiquement surveillés/expulsés). Cela n’empêche apparemment pas l’amie Nuland de fantasmer un nouveau Maïdan plus à l’est.

Ces inepties infantiles ont au moins un mérite : montrer que la politique impériale ne changera jamais vis-à-vis de Moscou. Si l’on en doutait encore, il suffit de lire les recommandations du Republican Study Committee, groupe rassemblant plusieurs faucons du parti Républicain à la Chambre des représentants. Dans un rapport de 120 pages sobrement intitulé « Renforcer l’Amérique et contrer les menaces globales », la camarilla appelle à l’adoption par le Congrès des « plus dures sanctions de l’histoire » contre la Russie, l’Iran et la Chine.

Si ce document n’est qu’un ensemble préconisations parfois outrancières (comme celle de qualifier sans rire la Russie d’« Etat soutenant le terrorisme ») et non une proposition de loi, il montre l’état d’esprit fanatique qui règne chez les élites illuminées et déclinantes outre-Atlantique. Il n’y aura jamais de reset américano-russe, il ne peut y en avoir…

Et l’on se demande parfois si le Kremlin l’a tout a fait intégré. L’approche jugée trop conciliante de Poutine envers Washington est un vieux serpent de mer qui refait surface à intervalles réguliers, et fait s’arracher les cheveux à une flopée de sites alternatifs depuis fort longtemps. Sans aller jusque là, on peut effectivement s’interroger sur la retenue de Vladimirovitch vis-à-vis d’un empire qui tente pourtant de lui faire subir toutes les avanies et n’a aucune intention de s’accommoder de lui.

Il y a trois mois, Moscou avait une occasion en or de faire payer la monnaie de sa pièce à l’aigle, embourbé dans la dégringolade des cours du pétrole. Pourtant, sans que l’on sache trop pourquoi, Poutine a une nouvelle fois refusé de franchir le Rubicon. Si ce geste de bonne volonté visait à alléger les sanctions, notamment contre Rosneft, il s’est fourré le doigt dans l’œil. Le Heartland ne peut et ne pourra jamais rien attendre de la thalassocratie impériale.

Errare humanum est, perseverare diabolicumTag(s) : #Etats-Unis#Russie

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2020/06/une-revenante.html

rififi-a-kiev

22 Mai 2020

22 Mai 2020

Début avril, trois ex-ambassadeurs américains en Ukraine ont signé une mignonne tribune appelant la Russie à abandonner le Donbass en échange de la levée des sanctions occidentales. Si le ton général n’est pas vindicatif, plutôt conciliant même, les éléments de langage et autres clichés sont enfilés à la chaîne tels des perles : Poutine regrette amèrement son « agression », les sanctions coûtent très cher à la Russie et le poids financier du conflit ukrainien lui est presque insupportable.

Une analyse remarquée de Foreign Policy – la revue alterne le pire et le meilleur ces derniers temps – balaie d’un revers cette jolie fable, démontant point par point ces « vœux pieux ». L’auteur fusille l’argumentaire des ambassadeurs qui surestime la pression des sanctions, sous-estime les raisons stratégiques russes et passe complètement à côté du fait que c’est Kiev, non Moscou, qui capitulera probablement la première.

Les sanctions ne coûtent à la Russie que 0,2% de son PIB annuel (et non 1% comme l’affirment les plénipotentiaires) et le Kremlin peut compter sur ses énormes réserves d’or, de devises étrangères et son Fonds de richesse pour faire le dos rond. D’autant que, nous en avions parlé il y a peu, le régime de changes flottants du rouble est également un amortisseur conséquent.PUBLICITÉ

L’article continue en mettant les pieds dans le plat, expliquant les véritables tenants et aboutissants stratégiques du conflit comme nous l’avions fait nous-même il y a bien longtemps :

11 mai 2014 : Poutine ne reconnaît pas le référendum séparatiste du Donbass

C’est l’une des clés permettant de comprendre la stratégie de Poutine en Ukraine et pourtant, elle n’est jamais relevée. Et pour cause ! Ce serait revenir sur plus d’un an de désinformation systématique de nos faiseurs d’opinion qui se rengorgent sur le « danger russe » et « l’invasion russe de l’Ukraine » (alors qu’un môme de 5 ans pourrait comprendre que si la Russie voulait vraiment conquérir l’est ukrainien, ça aurait été torché en cinq jours, certainement pas un an et demi !). Comment expliquer que Poutine n’a pas reconnu le désir d’auto-détermination des séparatistes pro-russes du Donbass si l’on affirme dans le même temps qu’il cherche à annexer le Donbass ? Aïe, voilà un os pour nos propagandistes en herbe… Alors on évacue purement et simplement l’une des deux contradictions. Ce faisant, on condamne le public à ne rien comprendre à ce qui se passe là-bas.

Petit retour en arrière.

Après le putsch, le nouveau régime au pouvoir à Kiev est pro-occidental et, suivant le désir de ses parrains américains, veut prendre le chemin de l’OTAN (plus que de l’UE d’ailleurs, ce qui montre l’imbécilité des dirigeants européens, bonnes poires dans toute cette affaire). A Moscou, on tremble. Perdre la base navale de Sébastopol, verrou stratégique de la Mer noire et ouverture sur la Méditerranée, pire, voir cette base devenir américaine ! Et voir l’OTAN s’installer aux portes de la Russie, alors que promesse avait été faite en 1991 à Gorbatchev que l’alliance militaire n’avancerait pas vers l’Est. Impossible… La réaction de Poutine sera fulgurante (notons qu’il est en réaction dans toute cette affaire, pas en expansion) et se fera sur deux axes :

  • récupérer la Crimée et la rattacher à la Russie.
  • créer un conflit gelé en Ukraine même, paralysant Kiev et l’empêchant d’entrer dans l’OTAN.

Le premier volet est connu, inutile d’y revenir en détail. Un Khroutchev passablement bourré avait donné la Crimée à l’Ukraine d’un trait de plume, un soir de beuverie de 1954. Depuis la dislocation de l’URSS en 1991, la Russie louait (cher) la base de Sébastopol, accord qui était toujours susceptible d’être remis en question quand un gouvernement pro-US arrivait au pouvoir à Kiev. Suivant l’exemple occidental au Kosovo, Moscou a pris le prétexte (d’ailleurs réel) du droit à l’auto-détermination des peuples pour organiser le référendum de rattachement à la Russie. Apparemment, les Criméens ne s’en plaignent pas trop.

Mais c’est surtout le deuxième volet qui est intéressant. Poutine n’a aucune intention d’annexer l’est ukrainien, bien au contraire ! Son but était de créer un conflit gelé à l’intérieur des frontières ukrainiennes. Selon la charte de l’OTAN, un pays ayant un conflit ouvert ou gelé sur son territoire ne peut faire acte de candidature. Et ça, on le sait parfaitement à Moscou. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le cas de figure se présente. Trois pays de l’ex-URSS ont, sous la direction de gouvernements formés aux Etats-Unis, fait mine de vouloir entrer dans l’organisation atlantique : Géorgie, Moldavie et Ukraine. Moscou a alors activé/soutenu les minorités russes en lutte contre le gouvernement central, les conflits gelés dans ces trois pays (Ossétie et Abkhazie en Géorgie, Transnistrie en Moldavie et maintenant Donbass en Ukraine) les empêchant d’entrer dans l’OTAN. Ce que fait Poutine dans l’Est ukrainien n’est donc que la réplique de ce que la Russie a déjà fait ailleurs, il n’y a aucune surprise. Pour lui, il est donc hors de question d’accepter que le Donbass se rattache à la Russie, contrairement aux sornettes racontées ici et là : il le veut à l’intérieur des frontières ukrainiennes. Statut d’autonomie, armement, soutien diplomatique, aide humanitaire… tout ce que vous voulez, mais à l’intérieur des frontières ukrainiennes !

Cela explique pourquoi Poutine était bien embêté lorsque les séparatistes pro-russes ont organisé leur référendum. Il a d’abord tenté de les en dissuader, puis il a refusé d’en reconnaître les résultats. Cela explique aussi que, contrairement à ce qu’on pourrait penser, Poutine est mal vu par les pro-russes du Donbass ainsi que par les courants nationalistes russes qui rêvent tous d’une Novorossia indépendante ou de son rattachement à la Russie.

Vladimir Vladimirovitch fait un numéro d’équilibriste, soutenant suffisamment les séparatistes pour qu’ils ne se fassent pas annihiler tout en douchant assez cyniquement d’ailleurs leurs espoirs d’un rattachement à la Russie, éliminant les leaders séparatistes indépendantistes (Strelkov, Mozgovoi, Bezner) pour les remplacer par des chefs plus enclins à se contenter d’une large autonomie (Zakarchenko, Givi, Motorola), le tout alors que Kiev (et les Etats-Unis derrière) font tout pour faire déraper la situation et que certains bataillons néo-nazis (Azov, Aidar, Tornado etc.) bombardent sciemment les civils russophones. Pour l’instant, Poutine s’en sort avec une maestria peu commune, mais seul l’avenir nous dira si l’équilibriste est finalement arrivé de l’autre côté.

Tout comme la cause profonde du conflit syrien tient en deux mots – arc chiite -, la problématique de la crise ukrainienne se résume elle-aussi en deux mots : conflit gelé. Pendant des années, votre serviteur a prêché dans le désert, incompris des russophiles et russophobes primaires, persuadés qu’ils étaient, les uns que Poutine venait sauver les habitants du Donbass, les autres que l’abominable ours des neiges voulait envahir l’Ukraine puis, tant qu’on y est, l’Europe toute entière. Si le Kremlin a effectivement à cœur de protéger les russophones de l’Est du pays, ce n’était qu’en seconde instance : l’objectif premier a toujours été de créer un conflit gelé, torpillant l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN. Il est plaisant de commencer enfin à le lire de-ci de-là.

L’article de Foreign Policy conclut que, si l’un des duettistes jette l’éponge, ce sera vraisemblablement Kiev qui est, comme toujours, au bord du gouffre ; son économie est touchée de plein fouet par le coronavirus (baisse de 7,7% prévue cette année) et ses finances sont en capilotade. Mais ce sont surtout deux chiffres qui plient définitivement l’affaire : les dépenses liées au conflit du Donbass représentent peu ou prou 5,5% du PIB ukrainien, seulement 0,1% du PIB russe. N’en déplaise aux folâtres ambassadeurs, si l’un des deux doit rendre les armes, ce sera l’Ukraine.

Coïncidence amusante, un sondage mené en février matérialise ce rapport de force. 54% des Ukrainiens interrogés sont bien disposés à l’égard de la Russie contre 33% qui pensent le contraire, ce qui montre en creux, une fois de plus, à quel point le putsch du Maïdan a été contre-nature. De l’autre côté de la frontière par contre, les Russes sont de moins en moins bienveillants envers leur voisin : 41% (-15) contre 47% (+16). Tout un symbole…

Un malheur ne venant jamais seul, le panier de crabes à la kiévienne se déchire à gros coups de pince. Le parquet a ouvert une enquête sur le rôle de l’ex-président Porochenko dans le Bidengate. Les charges de « trahison » et « abus de pouvoir » n’ont pas du tout plu au roi du chocolat qui a hurlé sans rire au complot russe. En cause, un échange de bon procédé : tu vires le procureur en charge de l’enquête sur fiston Biden en échange d’un prêt d’un milliard de dollars.

Toujours est-il que le climat est délétère entre Poroclown et le nouveau président, dont les camps passent leur temps à s’envoyer des invectives. L’ancien chef de l’administration de Porochenko, lui, a eu une idée originale : réclamer 200 milliards de dollars à l’OTAN, rien que ça !

Admirez l’argumentaire : à la chute de l’URSS, Kiev a renoncé à l’arsenal nucléaire qui était présent sur son territoire. Cela a fait économiser d’énormes sommes à l’OTAN en terme de contrôle de la prolifération et il serait normal que l’Occident montre un peu sa gratitude par un gros chèque. A défaut d’entrer dans l’Alliance atlantique, autant la faire payer.

Ainsi va la vie dans le paradis post-maïdanite…Tag(s) : #Ukraine#Russie

Partager cet article

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2020/05/rififi-a-kiev.html

Il revient !


Il revient !

24 Avril 2020

S’il est quelqu’un qui, en tant que pion impérial, a participé à toutes les vicissitudes du Grand jeu dans le pourtour russe ces dernières années, c’est bien Mikhaïl Saakachvili.

Géorgien arrivé au pouvoir par la révolution sorosienne de 2003, déclencheur de la désastreuse (pour lui) guerre de 2008 qui a torpillé la marche de son pays vers l’OTAN, ses nombreux abus le poussent finalement à se sauver du Caucase pour gagner des cieux plus cléments. En 2014, il revient sous les projecteurs en Ukraine, suite au putsch organisé par Washington. Mais là encore, la romance tourne court, comme nous le rapportions il y a trois ans :

Comme si elle n’avait pas assez de problèmes, la junte post-Maïdan est d’ailleurs confrontée à une nouvelle difficulté, inattendue (ou presque) : l’inénarrable Saakachvili refait des siennes. L’ex-gouverneur d’Odessa, dépossédé de sa nationalité ukrainienne après l’avoir été de la géorgienne, poursuivi un peu partout par la justice, s’est lancé dans une croisade personnelle contre son ancien ami Poroclown. Comme au Moyen-Orient, comme partout, les pions de l’empire refluant se déchirent et l’imMonde en perd son latin :PUBLICITÉ

Le danger n’est évidemment pas comparable, mais le parallèle est frappant : défié depuis trois ans sur sa frontière orientale, où les séparatistes du Donbass soutenus par la Russie sont en terrain conquis, l’Etat ukrainien a subi un nouveau coup à son autorité et à sa crédibilité, dimanche 10 septembre, à plus de 1 000 km de là, sur sa frontière avec la Pologne.

La traversée du poste-frontière Medyka-Cheguyni par Mikheïl Saakachvili, dimanche 10 septembre, relève en partie du Grand-Guignol, indissociable de la stratégie du coup d’éclat permanent de l’ancien président géorgien (2003-2013) devenu opposant au président ukrainien, Petro Porochenko. Emportant à sa suite des dizaines de journalistes, des centaines de partisans et des soutiens aussi divers que la très populiste ancienne première ministre Ioulia Timochenko ou le député libéral et réformateur Mustafa Nayyem, M. Saakachvili a joué toute la journée à cache-cache avec les gardes-frontières ukrainiens.

En train, en bus, à pied, M. Saakachvili a tout tenté pour mettre à exécution sa promesse de rentrer en Ukraine, un mois et demi après la décision des autorités de Kiev de le priver de sa nationalité et de son passeport ukrainiens. C’est finalement dans la confusion et dans un climat de violence – certes limitée – que l’opération s’est achevée, lorsque les partisans de l’ancien président ont pris d’assaut le cordon de gardes-frontières déployé face à la frontière polonaise au prétexte d’empêcher l’accès à une route prétendument minée.

L’image de ces policiers bousculés, qui a tourné en boucle sur les sites ukrainiens et étrangers, est aussi désastreuse pour Kiev que le fut la décision, fin juillet, de priver « Micha » de sa nationalité ukrainienne, accordée en grande pompe en 2015 au moment de sa nomination au poste de gouverneur de la région d’Odessa. Le prétexte invoqué, celui d’irrégularités dans son dossier, n’avait trompé personne : la décision visait à écarter un rival.

Depuis, il vilipende régulièrement le gouvernement et l’accuse, à raison connaissant le panier de crabes ukrainien, de tous les maux. A Moscou, certains sont morts de rire…

Ayant réussi à revenir à Kiev, c’est finalement sur son toit (!) que le saltimbanque avait été arrêté par les forces de sécurité lancées par Porochenko :http://cdn.embedly.com/widgets/media.html?src=https%3A%2F%2Fwww.youtube.com%2Fembed%2Fu1DnQ0AeUpE%3Fwmode%3Dtransparent%26feature%3Doembed&wmode=transparent&display_name=YouTube&url=https%3A%2F%2Fwww.youtube.com%2Fwatch%3Fv%3Du1DnQ0AeUpE&image=https%3A%2F%2Fi.ytimg.com%2Fvi%2Fu1DnQ0AeUpE%2Fhqdefault.jpg&key=a42c510231f911e1a92e4040d3dc5c07&type=text%2Fhtml&schema=youtube

Après son expulsion définitive d’Ukraine, on pouvait se dire que le multi-fugitif avait enfin compris et profiterait d’une retraire dorée dans quelque fac américaine. Détrompez-vous, Micha est de retour !

A la surprise générale, le néo-président ukrainien Zelensky vient en effet de lui offrir le poste de vice-Premier ministre. « Surprise » n’est pas un faible mot, car le retour de l’éléphant dans le magasin de porcelaine risque de faire des vagues en tous sens.

Son antagonisme avec Poutine est légendaire et l’on peut s’étonner du choix de Zelensky. On sait que depuis son accession au pouvoir, celui-ci avait lentement dégelé les relations avec Moscou. Le mois dernier, le remaniement ministériel, voulu par lui, avait entraîné un torrent de lamentations des officines impériales (ici ou ici) : trop pro-russe, pas assez pro-occidental. La nomination du boutefeu géorgien vient maintenant brouiller les pistes. A moins que ce soit un moyen de désamorcer l’opposition qui ne manquera pas de pousser les hauts cris quand un plan d’ouverture vis-à-vis du Donbass sera officialisé ? L’avenir nous le dira.

Le Kremlin est de toute façon bien moins embêté par cette promotion que ne l’est le baby Deep State ukrainien au service de Washington. Si ce dernier partage avec Saakachvili une même détestation de la Russie, d’insurmontables conflits d’égo rendent la situation explosive. Ainsi avec Arsen Avakov, inamovible ministre de l’Intérieur de la junte depuis le putsch de 2014 et conservé à son poste par Zelensky. Une réunion officielle restée dans toutes les mémoires avait vu Micha le qualifier ouvertement de « voleur » et Avakov lui répliquer en lui balançant un verre d’eau au visage.

Les prochains mois risquent d’être sportifs du côté de Kiev…

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2020/04/il-revient.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail

Accord russo-ukrainien: une aubaine pour le gaz russe ?

Accord russo-ukrainien: une aubaine pour le gaz russe ?

Quentin PARES 1 avril 2020 ActualitéActualités analyséesEnergieMondialisation et enjeux Leave a comment

Le 30 décembre dernier, l’Ukraine et la Russie ont annoncé s’être mis d’accord sur un nouveau contrat gazier. Cet accord met fin à une décennie de conflit entre Gazprom et Naftogaz. Les deux compagnies se sont ainsi entendues sur un volume de gaz annuel de 65 Gm3 en 2020 puis 40 entre 2021 et 2024. Pourtant, quelques mois avant la date limite, très peu d’observateurs auraient pu parier sur la probabilité d’un tel accord. Retour sur les raisons qui ont conduit les deux parties à s’entendre.

Le gaz, vecteur de conflit entre l’Ukraine et la Russie depuis la fin de l’URSS

L'accord russo-ukrainien entérine la marginalisation de la route ukrainienne du gaz russe vers l'Europe
Depuis cette année, la route ukrainienne est devenue marginale dans l’approvisionnement du gaz russe vers l’Europe.

Depuis la disparition de l’URSS en 1991, le gaz est une pomme de discorde entre l’Ukraine et la Russie. Trois facteurs de conflit peuvent être ainsi identifiés : le transit, la question du prix et la dette gazière ukrainienne.

En matière de transit, la centralité du territoire ukrainien a contraint Moscou à s’acquitter de lourds frais de passage pour son gaz. Or, en l’absence de méthodes de calcul universelles, ces frais constituent un vecteur de tension. Côté russe, des frais de transit élevés sont ainsi synonymes de hausse des prix pour les consommateurs européens et donc de pertes de marché pour Gazprom. À l’inverse, côté ukrainien, le sujet est rapidement devenu un enjeu de souveraineté nationale. Les revenus du transit forment, en outre, le cœur de la manne financière de l’oligarchie ukrainienne.

À ce conflit sur le transit du gaz s’ajoute également la question du prix payé par le consommateur ukrainien. Longtemps bénéficiaires de prix subventionnés sous l’URSS, les ukrainiens ont en effet offert des concessions politiques en échange de rabais sur le prix du gaz. Selon cette logique, la Russie pouvait ainsi bénéficier d’une base navale à Sébastopol dans la Crimée ukrainienne. Or, cette politique prit fin en 2014 avec l’annexion de la Crimée entraînant pour Kiev une hausse rapide de sa facture gazière.

Enfin, le dialogue gazier russo-ukrainien fut longtemps l’otage de la question de la dette gazière. Du fait de la vétusté du réseau (selon Naftogaz) ou d’une politique délibérée de siphonnage (selon Gazprom), Kiev doit à l’entreprise russe plusieurs milliards de dollars (3,1 selon Kiev, 5,3 d’après Moscou). Pour mettre fin à ce contentieux, les deux parties ont fait appel à la Cour d’arbitrage de Stockholm. Cette dernière a donné raison à Naftogaz en 2017, provoquant ainsi l’ire de Moscou.

Un accord gazier a priori positif pour l’Ukraine à court terme…

Pour Kiev, l’accord signé le 30 décembre dernier est un pas important dans l’agenda réformiste du président Zelensky. L’accord gazier renforce en effet une récente embellie diplomatique  marquée par la libération de prisonniers ukrainiens et la reprise des négociations sous le format « Normandie ». Ce réchauffement diplomatique permet en retour au gouvernement ukrainien d’avoir les mains libres pour réformer un pays rongé par la corruption et le chômage.

L’accord gazier consacre cette politique réformiste. D’une part, la fin du monopole de Naftogaz a joué un rôle considérable pour rassurer Gazprom sur la question du siphonnage. D’autre part, l’accord autorise l’accès des tiers au réseau et ainsi fait jouer les vertus de la concurrence. Il faut également ajouter que l’accord facilite le recours aux « flux rebours » permettant à l’Ukraine de s’approvisionner auprès des autres pays européens.

Enfin, l’accord stipule que Gazprom doit payer 7,3 milliards de dollars en frais de transit. C’est 2% de plus que dans le contrat précédent. Autre succès : l’entreprise russe accepte de verser 3 milliards de dollars à l’Ukraine en échange d’un abandon de toutes poursuites juridiques. Pour le gouvernement Zelensky, il s’agit donc d’un accord positif tant sur le plan diplomatique que financier.

… mais en réalité très favorable à Gazprom sur le long-terme

Côté russe, en revanche, l’accord peut être à première vue considéré comme étant en demi-teinte. En effet, en cédant aux exigences financières du gouvernement ukrainien, Gazprom a révélé une certaine fébrilité face aux transformations du marché gazier européen. Confrontée à la nouvelle concurrence du GNL (gaz naturel liquéfié) américain, l’entreprise russe s’est retrouvée devant un véritable dilemme.

D’un côté, la Russie cherche à diversifier ses voies d’approvisionnement vers l’Europe. Elle a ainsi décidé de doubler la capacité du gazoduc North Stream (55 gm3) qui la relie à l’Allemagne (North Stream 2). Plus au Sud, elle cherche à contourner l’obstacle ukrainien en étendant le gazoduc TurkStream aux Balkans et à la Hongrie. Ce nouveau tracé permettra d’ailleurs d’alimenter la Roumanie sans passer par la Transnistrie, objet de contentieux avec la Moldavie.

Cependant, si le TurkStream a été inauguré en janvier 2020, ses extensions vers le Sud de l’Europe ne seront prêtes au mieux qu’à la fin 2021. En outre, le North Stream 2 a été retardé par des poursuites juridiques et par les sanctions américaines. On estime au début d’année 2021 la date de lancement du gazoduc. Dans ce contexte, Gazprom aurait pu rapidement se retrouver dans l’incapacité de fournir une partie de sa clientèle européenne. En cela, l’accord était donc impératif pour lui donner de la flexibilité jusqu’à ce que les gazoducs non-ukrainiens soient achevés.

On comprend dès lors mieux pourquoi Gazprom s’est montrée conciliante sur la question du transit et de la dette. Bien qu’en cédant sur le coût, elle a en réalité gagné sur la durée du contrat. S’achevant en 2024, celui-ci donne à Gazprom le temps de mettre en service ses nouveaux gazoducs et ainsi de se passer totalement de la route ukrainienne à partir de 2025.

L’entreprise russe sort donc renforcée de cet accord. Si elle s’est inclinée sur la question du transit, Gazprom n’en a pas moins gravé dans le marbre la marginalisation progressive de l’Ukraine comme route d’approvisionnement du gaz vers l’Europe.

Sources :

Simon Pirani et Jack Sharples, « The Russia-Ukraine gas transit deal: opening a new chapter », The Oxford Institute For Energy Studies, 26 février 2020.  

Céline Marangé, Angélique Palle et Sami Ramdani, « Le gazoduc North Stream 2 : enjeux politiques et stratégiques », IRSEM, décembre 2018.

Aurélie et Thierry Bros, Géopolitique du gaz russe : vecteur de pouvoir et enjeu économique, Les carnets de l’observatoire, novembre 2017.Share

About Quentin PARES

Quentin Pares est diplômé d’un Master 2 de Grenoble Ecole de Management (GEM) et est étudiant à l’IRIS. Il est spécialisé dans les questions énergétiques et d’économie internationale.

https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/mondialisation-enjeux/energie/43074-accord-russo-ukrainien-aubaine-gaz-russe