Archives pour la catégorie Union Européenne

1989-2019. Vu de Vilnius, Riga et Tallinn : de la Voie balte au retour dans le concert des nations

L’Europe trois décennies après l’ouverture du rideau de fer

1989-2019. Vu de Vilnius, Riga et Tallinn : de la Voie balte au retour dans le concert des nations

Par Céline BAYOU, le 15 septembre 2019      

Céline Bayou est rédactrice en chef du site Regard sur l’Est (www.regard-est.com), chargée de cours à l’INALCO et à l’IRIS.

  • Partager

Eblouissante de maîtrise, C. Bayou trace avec une grande clarté les années 1989-2019 dans les trois pays baltes. Après avoir été incorporés de force à l’Union soviétique à la faveur de la Seconde Guerre mondiale, les Baltes se sont battus pour restaurer leur indépendance et reconstruire des Etats, dans un contexte marqué par une inquiétude sécuritaire à l’égard de la Russie.

LA commémoration, le 23 août 2019, du 30e anniversaire de la Voie (ou Chaîne) balte s’apparente à une mise en abyme. Il s’agissait en effet, en 1989, de commémorer le 50e anniversaire de la signature, le 23 août 1939, du Pacte Molotov-Ribbentrop qui avait scellé le sort de ces trois États, apparus (ou réapparus pour la Lituanie) sur la scène internationale en 1918. Cette commémoration avait pris la forme d’une chaîne humaine qui, de Tallinn à Vilnius sur 600 km, avait réuni près de 2 millions de manifestants pacifiques, désireux de rappeler au monde que l’incorporation de leurs pays au sein de l’Union soviétique à l’issue de la Seconde Guerre mondiale n’avait en aucun cas été volontaire et souhaitée. Aux termes du Pacte germano-soviétique et de son protocole secret, A. Hitler et J. Staline avaient en effet défini les zones d’influence de l’Allemagne et de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) à l’issue de la guerre. En 1989, il s’agissait donc de dénoncer 1939. En 2019, il s’agit de célébrer la formidable initiative populaire qui, symboliquement mais aussi politiquement et psychologiquement, a donné le coup d’envoi aux Révolutions chantantes baltes. Ces protestations non violentes ont conduit à la reconnaissance du protocole secret et de ses conséquences ; elles se sont inscrites dans les mouvements qui ont mené à la fin de l’URSS (8 décembre 1991) ainsi qu’à la reconnaissance internationale de ces trois États. Mais 1989 n’a de sens qu’au regard de 1939. Finalement, il s’agit en 2019 de rappeler les 80 ans du Pacte germano-soviétique de 1939, la commémoration de son 50ème anniversaire en 1989 et le lancement simultané d’une révolution pacifique. En 1999, lors de la commémoration des dix ans de la Voie balte, celle-ci était évoquée comme ayant précipité les pays baltes dans le XXIe siècle, par opposition au Pacte germano-soviétique qui incarnait le XXe, avec son cortège de guerres, génocides et domination de grandes puissances décidant du sort des petits États [1].

1989-2019. Vu de Vilnius, Riga et Tallinn : de la Voie balte au retour dans le concert des nations

Céline Bayou, Rédactrice en chef du site Regard sur l’EstCrédit photographique : Céline Bayou

La spécificité des années qui se sont écoulées depuis 1989 tient au fait que ces trois pays n’ont pas eu à se lancer dans la construction de nouveaux États. Issues de processus qui ne relèvent pas de sécessions ou de décolonisations, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie se sont attelées à la tâche de rétablir des souverainetés étatiques préexistantes dont la légitimité ne cesse depuis d’être rappelée [2]. On comprend bien, dès lors, le poids accordé à la mémoire dans ces pays, manifesté notamment par ces fameuses commémorations. Simultanément, les trois pays n’ont jamais perdu de vue la fragilité de leur situation : la consolidation de leurs souverainetés à partir de 1991 devait de ce fait intervenir sans délai. Les choix de transitions tant politiques qu’économiques ou sociales ont tous été faits avec un sentiment aigu d’urgence.

La détermination des élites politiques et des populations a aidé à cette révolution copernicienne : il allait de soi qu’il s’agissait de reconstruire des États démocratiques politiquement et libéraux économiquement. Ces options se sont traduites par la double priorité accordée aux projets d’adhésion à l’OTAN et à l’Union européenne. Toutes actions qui permettent aujourd’hui d’appréhender ces pays comme solidement réinscrits sur la carte de l’Europe et du monde.

Restaurer l’indépendance

Intégrés à l’URSS en août 1940 à l’issue d’un processus formellement contestable, puis occupés par les troupes allemandes de l’été 1941 à 1944, les trois pays sont ensuite annexés par l’URSS qui, après avoir fait refluer les nazis, crée ces trois « Républiques socialistes soviétiques » que la communauté internationale s’abstient de reconnaître, sans pour autant intervenir. La résistance sur ces territoires adopte diverses formes au cours des 45 ans que durera cette annexion/occupation [3] jusqu’à ce que, au début des années 1980, la contestation politique des Baltes s’exprime notamment sur les questions environnementales, mémorielles, voire religieuses (en Lituanie). À partir de 1985 et de l’arrivée au pouvoir d’un nouveau Secrétaire général du PC de l’URSS, le mouvement s’intensifie et s’accélère : en lançant les réformes contenues dans les mots d’ordre de perestroïka et de glasnost, Mikhail Gorbatchev ouvre une boîte de Pandore. Les Baltes y puisent, en se centrant d’abord sur les pages blanches de l’histoire. La multiplication des « Manifestations du calendrier » l’atteste : ces rassemblements d’abord timides puis de plus en plus suivis et nombreux ont pour objet de commémorer pacifiquement des pages tragiques de l’histoire de ces pays tout au long de la période stalinienne [4]. Dans les trois républiques, des projets jugés nocifs pour l’environnement (la construction d’un nouveau barrage sur la Daugava en Lettonie, le développement d’une mine de phosphate dans le nord-est de l’Estonie, l’installation d’un 3e réacteur sur la centrale nucléaire d’Ignalina en Lituanie) rassemblent en masse des populations qui savent qu’elles ne pourraient pas descendre dans la rue avec des slogans ouvertement politiques. Mais, lorsque les autorités soviétiques décident d’abandonner leurs projets de barrage et de réacteur, c’est la stupeur : une manifestation pacifique peut donc faire reculer Moscou ! Parallèlement, des expérimentations économiques sont testées en Estonie, vue comme un laboratoire efficace et de taille contrôlable. Les premières sociétés à capital mixte avec des pays non socialistes y sont créées, et l’autonomie des entreprises y est inaugurée [5]. Politiquement et économiquement, la mécanique est enclenchée.

En avril 1988, le Front populaire estonien de soutien à la perestroïka est créé, avec la bénédiction de M. Gorbatchev qui y voit un moyen de pression sur la vieille garde du PC d’Estonie, peu encline à adhérer au mouvement de réformes. En septembre de la même année, 250 000 Estoniens se réunissent pour le Festival du chant, dans une euphorie indescriptible. La tectonique est similaire en Lettonie et en Lituanie qui se dotent également de Fronts populaires (baptisé Sajūdis en Lituanie). Lors des premières élections libres organisées en mars 1989 en URSS, ces trois mouvements l’emportent largement dans leurs républiques respectives et envoient des députés réformateurs, autonomistes, voire demain indépendantistes, au Congrès des députés du peuple de l’URSS.

Le vote par les parlements baltes de lois stipulant la prééminence de leurs langues nationales sur le russe, puis affirmant celle de leurs législations sur celle de l’Union, la demande d’un accroissement de l’autonomie économique et celle d’une conscription des jeunes hommes effectuée dans les limites territoriales des républiques baltes s’inscrivent rapidement dans les mouvements qui commencent aussi à ébranler le reste de l’Europe centrale. En 1990, les parlements de chacune des républiques (le 11 mars en Lituanie, le 30 mars en Estonie et le 4 mai en Lettonie) proclament l’indépendance, en précisant qu’il s’agit bien là du rétablissement des indépendances antérieures confisquées à partir de 1940. L’Estonie et la Lettonie assortissent ces déclarations de périodes de transition.

En admettant enfin, le 24 décembre 1989, l’existence du protocole secret du Pacte germano-soviétique, le Soviet suprême de l’URSS a ouvert la voie à la reconnaissance d’une violation du droit international. Mais les autorités soviétiques continuent à considérer les demandes baltes sous l’angle constitutionnel interne et s’y opposent, avec la violence que l’on sait (blocus économique à l’encontre de la Lituanie, intervention des unités spéciales du ministère soviétique de l’Intérieur en Lituanie puis en Lettonie en janvier 1991, provoquant la mort de 14 personnes à Vilnius, puis 5 à Riga).

La vacance de pouvoir engendrée à Moscou par le putsch d’août 1991 est immédiatement saisie par les Républiques fédérées. Les républiques baltes sont d’ailleurs encouragées par Boris Eltsine, qui veut saisir l’opportunité de faire exister une Russie elle aussi en voie de détachement de l’URSS moribonde. Le 20 août 1991, la Lituanie réaffirme son indépendance et le Parlement estonien vote en faveur de la restauration de la sienne, suivie par la Lettonie le lendemain. Au cours de la dernière semaine du mois d’août, la Russie et les pays nordiques reconnaissent ces indépendances les uns après les autres. La Communauté européenne fait de même le 27 août 1991, puis l’URSS s’y résout le 6 septembre 1991 et établit des relations diplomatiques avec chacun des trois pays en octobre 1991. Le 17 septembre 1991, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie ont été admises à l’ONU.

Cette séquence laisse jusqu’à aujourd’hui ouverte l’interprétation des responsabilités au regard de la chute de l’URSS : l’indépendance juridique et effective des pays baltes a été obtenue grâce à la chute de l’URSS, mais les révolutions chantantes baltes, en accélérant le processus de démocratisation au sein de l’Union, ont sapé les fondations de l’Empire soviétique [6].

Reconstruire les États

L’impératif de continuité étatique s’est imposé dès avant la restauration des indépendances baltes : la préexistence de ces trois pays les rendait légitimes sous l’angle le moins contestable possible, à savoir juridique. Dès lors, la période courant de 1944 à 1991 ne pouvait apparaître que comme une parenthèse malheureuse et subie.

Les textes des Constitutions ont pris une valeur symbolique essentielle au cours de ce mouvement de restauration étatique : en Lettonie, quitte à l’amender régulièrement (avec force débats à chaque fois) afin de la mettre à l’ordre du jour, la Loi fondamentale de 1922 a été restaurée et est entrée en vigueur le 6 juillet 1993. En Estonie, la Constitution adoptée par référendum le 28 juin 1992 comporte des éléments des Constitutions de 1920 et 1938 (elle crée ainsi un Parlement monocaméral, sur le modèle du texte de 1920, et conserve la fonction présidentielle de la Constitution de 1938). La Lituanie, qui pouvait se prévaloir d’une indépendance beaucoup plus longue et ancienne que ses deux voisines, a vu un texte nouveau entrer en vigueur le 2 novembre 1992 mais ne manque pas de rappeler régulièrement ce principe de continuité de l’État. En 2018, les trois pays ont d’ailleurs marqué avec insistance le Centenaire qui de leur indépendance, qui du rétablissement de cette dernière.

Simultanément, il s’est agi de recréer des appareils d’État et des élites politiques, au terme d’un choix résolu en faveur de personnalités jugées non compromises par l’ancien système. Cette option s’est traduite par une tendance marquée au « jeunisme » au cours des années 1990, la virginité politique apparaissant préférable à l’expérience. Certaines personnalités issues de la diaspora ont également fait leur retour. En Lituanie, Valdas Adamkus a ainsi été élu chef de l’État en 1998, après avoir passé près de 50 ans aux États-Unis. Durant ses deux mandats (jusqu’en 2009), il s’est entouré d’autres personnalités issues de la diaspora. En Lettonie, Vaira Viķe-Freiberga a connu un destin comparable, en étant élue à la présidence de 1999 à 2007, après 53 ans passés en exil. À ceux qui ont tenté de mettre en cause sa légitimité à diriger un pays dans lequel elle n’avait passé que moins de dix ans au total (dont sa prime enfance), elle a opposé son « droit de primogéniture » [7]. Dans cette réorganisation politique, certains comme Dainis Īvāns, président du Front populaire letton de 1988 à 1990 et acteur incontournable de l’indépendance de son pays, ont rapidement renoncé à prendre des responsabilités, dénonçant au passage les compromissions et trahisons de certaines des nouvelles élites. Bref, le jeu politique classique s’est rapidement mis en place, caractérisé dans les trois pays par le foisonnement de petits partis politiques se créant, disparaissant, réapparaissant sous d’autres noms et dirigés par tel ou tel chef de file n’hésitant pas à sauter d’une formation à une autre, ainsi que par la succession de coalitions gouvernementales à la durée de vie particulièrement brève. Les années 1990 et le début des années 2000 sont celles de la stabilité dans l’instabilité. Cette effervescence politique n’a de fait créé aucune fragilité, la grande majorité des partis défendant les mêmes priorités, à savoir des transitions rapides et déterminées vers la démocratie et le pluralisme politique et vers le libéralisme et l’ouverture économiques.

En matière économique, ces pays sont d’ailleurs rapidement apparus comme les parangons du libéralisme. C’est ainsi qu’on a pu évoquer au milieu des années 2000 des « tigres baltes » en croissance exponentielle, jusqu’à ce que la surchauffe interne et la crise financière internationale de 2008 ne vienne déstabiliser ces édifices. Ils n’ont pour autant pas voulu dévier de leurs trajectoires libérales. Le remède à la crise a été l’austérité, avec l’assentiment d’électeurs renouvelant leur accord avec les mesures pourtant sévères qui leur étaient infligées. Le rejet de la planification socialiste s’est accompagné d’une adhésion totale au capitalisme mondialisé, quitte à sacrifier socialement certaines populations. Le credo libéral, légèrement modéré en Lituanie, s’est d’autant plus ancré dans les mentalités qu’il s’agissait d’aller vite pour consolider l’indépendance. L’Estonie a en outre fait le choix d’une transition numérique déclinée à tous les niveaux de la société et accompagnée notamment de la mise en place d’un e-gouvernement [8]. Associé à l’idée de transition démocratique et de modernité, ce basculement fait désormais de ce pays un modèle en la matière, qui suscite l’intérêt d’autres pays à la fois en termes d’exemplarité et d’opportunités de coopération.

Les pays baltes comptent nombre de monuments et musées en mémoire de la terreur communisteLettonie, à Cēsis, monument en mémoire de la terreur communiste (1940-1991). Crédit photographique : Céline Bayou

Lettonie, conflits de mémoiresLettonie, conflits de mémoires : chaque année, des milliers de russophones de Lettonie se rassemblent à Riga le 9 mai pour célébrer la fin de la Grande Guerre patriotique. Pour nombre de Lettons, cette date est avant tout perçue comme marquant le début de la seconde occupation soviétique. Crédit photographique : Céline Bayou

La présence d’importantes minorités russophones a d’emblée mobilisé ces pays : fallait-il intégrer ces populations qui, pour la plupart, ne maîtrisaient pas la langue vernaculaire ou, au contraire, établir des États basés sur une conditionnalité ethnique et linguistique ? À la veille des indépendances, les Lituaniens ethniques représentaient 79,5 % de la population présente sur le territoire de la République éponyme, les Estoniens 61,5 % et les Lettons 52 % seulement. Autant Vilnius n’a pas eu de difficulté, en 1991, à adopter l’« option zéro » consistant à déclarer Lituanienne toute personne résidant sur place, autant ce choix s’est avéré moins évident pour Tallinn et Riga. L’Estonie et la Lettonie, conscientes d’être passées près de la disparition, ont alors pris la décision de n’accorder la citoyenneté qu’à ceux pouvant prouver qu’ils avaient été citoyens estoniens ou lettons jusqu’au début des occupations, ainsi qu’à leurs descendants. Les autres, immigrés russophones arrivés durant la période soviétique, ont été invités à passer un examen de naturalisation, consistant en une série d’épreuves de langue, connaissance de l’histoire et des institutions. Ce choix de créer des ethno-États a souvent été critiqué, notamment en Russie mais aussi dans le reste de l’Europe, pour avoir ostracisé une partie de la population mise de fait en demeure de prouver sa loyauté à l’égard du nouvel État. C’est ainsi que quelques centaines de milliers de personnes vivant dans ces deux pays ont aujourd’hui encore le statut de « non-citoyens », qui leur vaut l’édition d’un passeport spécifique et la privation de quelques droits (accès à certains emplois de la fonction publique, droit de vote). Yves Plasseraud note toutefois que ce choix a aussi permis à cette ancienne catégorie dominante (à défaut d’avoir jamais été numériquement majoritaire) de se penser en tant que nouvelle minorité et de se constituer en tant que telle, évitant ainsi des malentendus qui auraient pu mener à des conflits [9].

Cette problématique, en phase d’extinction par évolution démographique naturelle [10], laisse progressivement place à celle, qui lui est corrélée, liée à l’émigration massive depuis le début des années 2000. Ces départs d’une population plutôt jeune et généralement bien formée qui souhaite voir le monde et ne résiste pas à l’attraction des salaires plus élevés sont devenus un motif d’inquiétude pour les trois pays. La Lituanie a par exemple perdu 20 % de sa population depuis 1989 en raison de l’émigration. Les conséquences économiques sont désormais visibles, la pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs s’accompagnant d’une pression sur les salaires suffisante pour mettre en péril certaines entreprises mais pas pour inviter les expatriés à rentrer. Angoissés au début des années 1990 par la menace d’une disparition liée à l’immigration régulière de populations russophones dans le cadre soviétique, les trois pays sont aujourd’hui confrontés à un autre risque d’effacement, par effusion cette fois.

La barrière psychologique qui inviterait les autorités à favoriser l’immigration pour pallier ce déficit n’a pas encore été franchie, sans doute parce qu’elle ne résoudrait rien à cette angoisse existentielle : les économies baltes ont certes besoin de force de travail [11], mais les identités baltes ont besoin d’Estoniens, de Lettons et de Lituaniens. Les deux ethno-nations que sont l’Estonie et la Lettonie pourraient trouver ici une limite à leur modèle.

La priorité euro-atlantique et l’obsession sécuritaire

Élèves modèles de la transition post-socialiste, les trois pays se sont d’emblée positionnés du côté des anciennes démocraties populaires, cet « Occident kidnappé » [12] qui les démarquait définitivement de l’ensemble post-soviétique. Leur retour à l’Europe n’a pu que susciter l’admiration et l’étonnement, après quelque 45 ans d’incorporation à l’Union soviétique qu’ils se sont méthodiquement employés à faire oublier. Leur succès ne doit rien au hasard, résultant bien d’une volonté constante d’être définitivement reconnus comme des Européens à part entière [13].

Dès le début des années 1990, le rapprochement des structures euro-atlantiques a été une priorité de la politique étrangère des trois pays, parce que perçue comme condition sine qua non à la consolidation de leurs indépendances [14]. Si les coalitions gouvernementales se sont succédées à un rythme effréné, aucune n’a jamais remis en cause les deux mots d’ordre immuables, à savoir l’adhésion à la Communauté – puis à l’Union – européenne, ainsi que celle à l’OTAN – le retour à l’Europe étant perçu comme synonyme de retour à l’Occident. Cette quête pour une double adhésion aux structures euro-atlantiques a généré une sorte de feuille de route de la transition, le modèle des démocraties occidentales s’imposant vite comme principe normatif.

En 1997, la Commission européenne a désigné les pays aptes, selon elle, à entamer des négociations d’adhésion à l’UE : l’Estonie a été autorisée à lancer ces négociations dès 1998, tandis que la Lettonie et la Lituanie, d’abord jugées insuffisamment préparées, n’ont pu débuter le processus qu’un an plus tard. Ce retard, officiellement justifié par de moindres performances économiques attestant l’engagement des pays sur la voie de la transition, était surtout lié à deux conditions imposées par Bruxelles : la modification d’une législation très restrictive concernant la naturalisation en Lettonie, et l’engagement à fermer la centrale nucléaire d’Ignalina en Lituanie. La communication confuse de Bruxelles sur ces choix a contribué à accroître la concurrence entre les trois pays : satisfaite d’être jugée la meilleure élève, l’Estonie n’a pas manqué de souligner avec une pointe de condescendance qu’elle n’avait pas à payer les erreurs des deux autres. Ces dernières, qualifiant la décision bruxelloise de douche froide, l’ont surtout interprétée comme un reproche implicite concernant leur mode de transition économique, mâtiné de quelques mesures sociales que n’avait pas choisies Tallinn. Comme si Bruxelles voulait ainsi récompenser l’ultra-libéralisme estonien. Si cet épisode n’a pas eu d’implication majeure sur le processus (au final, les trois pays ont adhéré simultanément à l’Union, le 1er mai 2004), il n’a pas contribué à resserrer les liens mutuels entre trois pays plus souvent concurrents que solidaires [15]. Depuis leur adhésion, les États baltes se distinguent par leur europhilie et leur volonté de s’inscrire dans le premier cercle de convergences européennes : ils ont adhéré à l’euro, respectivement en 2011 (Estonie), 2014 (Lettonie) et 2015 (Lituanie), ainsi qu’à l’espace Schengen (décembre 2007). Ils respectent scrupuleusement les critères de Maastricht [16] et les sondages confirment leur satisfaction concernant leur appartenance à l’UE.

Les pays baltes ne se sont en outre jamais départis de leur appétence pour l’OTAN, et aucun discours n’a pu les convaincre que l’appartenance à l’Union européenne pourrait être une garantie de sécurité suffisante à leur pérennité. Perpétuellement angoissés par leur proximité géographique et historique avec ce grand voisin russe qu’ils n’ont jamais cessé de considérer comme une menace, ils ont constamment fait valoir que l’unique garantie pouvant les prémunir d’un potentiel nouvel effacement de la scène internationale était l’Alliance atlantique. Là encore, l’urgence a prévalu, justifiée par la nécessité de combler un vide sécuritaire dont aurait pu profiter la Russie. L’idée de neutralité, expérimentée durant les années 1930, a été d’emblée rejetée pour cette raison même. Dès le retrait, en 1993-1994, des troupes ex-soviétiques de leurs territoires, les trois pays n’ont eu de cesse de courtiser Washington afin d’être admis au sein de l’Alliance. Ce fut chose faite en mars 2004, soit quelques semaines avant leur adhésion à l’Union européenne, le 1er mai 2004.

Mais cela n’a pas suffi à calmer leurs angoisses, surtout depuis la guerre russo-géorgienne de l’été 2008, puis l’annexion de la Crimée en mars 2014 et le déclenchement de la guerre du Donbass. Même si les conditions sont incomparables, ils n’ont pas manqué de poser la question fatale : serons-nous les prochains ? Leur insistance a été payée de retour puisque, depuis 2017, les pays de l’Alliance déploient sur une base rotationnelle des contingents de 300 hommes armés dans chacun des trois pays, dans le cadre de l’enhanced Forward Presence (eFP). Cette politique de dissuasion consentie par l’OTAN est mal perçue par la Russie qui, elle, se sent agressée par l’élargissement de l’Alliance. Elle ne répond en outre qu’à une partie de la menace perçue, qui se décline également sous les angles de la cybersécurité, de la manipulation de l’information et des populations russophones, ainsi que des interdépendances économiques et énergétiques. La Présidente estonienne, Kersti Kaljulaid, aime d’ailleurs à préciser que ce que menace avant tout la Russie, ce sont les valeurs européennes. Ce fort atlantisme balte limite en outre l’adhésion des pays aux projets de renforcement de la défense européenne, plutôt perçus de Tallinn à Vilnius comme pouvant concurrencer l’OTAN et inciter les États-Unis à se retirer du continent européen.

*

L’aboutissement historique et mémoriel atteint en 2019 par la commémoration de la Voie balte de 1989, commémorant elle-même le Pacte germano-soviétique de 1939, est une véritable invitation au bilan pour les pays baltes : parcourus par cette interrogation existentielle, ils trouvent là l’occasion de se réjouir sans doute du succès de parcours qui leur ont permis de consolider leurs indépendances. Les politiques menées dans ces pays les ont bien réancrés sur les scènes européenne et internationale, grâce à trente années d’efforts acharnés et à une loyauté constante vis-à-vis de Bruxelles comme de Washington, c’est-à-dire vis-à-vis de normes et de valeurs qu’ils ont tous trois décidé de faire leurs. Rien n’était pourtant gagné pour des pays si petits en taille et population, et à l’existence étatique si brève pour deux d’entre eux.

Mais c’est également en 2019 que la scène politique estonienne a procédé à un virage inattendu, permettant à un parti d’extrême-droite, EKRE, d’entrer au gouvernement en avril 2019. Résultat des alliances politiques tout autant que du vote des électeurs [17], ce tournant a indéniablement contribué à modifier l’image de bon élève européen de l’Estonie. Avant de conclure à un choix véritablement eurosceptique et nationaliste, peut-être convient-il de rapprocher cette situation inédite de la montée en puissance, depuis 2016, de partis politiques moins libéraux économiquement dans les deux pays voisins. Si chaque cas est spécifique, tous semblent révéler une attente d’inflexion sociale. Les « success stories » baltes ont laissé du monde sur le bord du chemin et les laissés pour compte de ces transitions menées tambour battant, étrangement silencieux jusque-là, commencent peut-être à vouloir faire entendre leur voix. Les statistiques attestent notamment le creusement inexorable des inégalités régionales dans ces pays. Mais elles montrent aussi que les États baltes demeurent parmi les plus europhiles d’Europe. Reste donc à comprendre la nature exacte du tournant que les Baltes semblent avoir commencé à opérer. Le cas estonien, extrême, peut même être lu comme une forme de normalisation dans une Europe traversée par les populismes [18], ce qui, finalement, permet aussi de conclure à la consolidation de la trajectoire balte : l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie sont des États européens comme les autres, en proie aux mêmes doutes et interrogations.

Copyright 2019-Bayou/Diploweb.com
Mots-clés : Estonie Lettonie Lituanie Russie GéopolitiqueHistoire1989Union soviétique (URSS)BaltesEurope géographique2019

https://www.diploweb.com/1989-2019-Vu-de-Vilnius-Riga-et-Tallinn-de-la-Voie-balte-au-retour-dans-le-concert-des-nations.html

Publicités

Négociations sur le transit du gaz russe à Bruxelles : comment l’UE se chauffera-t-elle cet hiver ?

Négociations sur le transit du gaz russe à Bruxelles : comment l’UE se chauffera-t-elle cet hiver ?

20 sept. 2019, 16:30

Négociations sur le transit du gaz russe à Bruxelles : comment l'UE se chauffera-t-elle cet hiver ?

© Sergei Karpukhin Source: ReutersProduction de tuyaux de grand diamètre pour le géant gazier russe Gazprom à l’usine de tuyaux de Zagorsk , près de Moscou, le 29 mai 2017 (image d’illustration).

Kiev et Moscou ont eu à Bruxelles de nouvelles négociations qualifiées de «constructives», mais qui n’ont pas abouti à un accord sur le transit du gaz russe vers l’UE via l’Ukraine, ce qui suscite des inquiétudes sur l’approvisionnement cet hiver.

Une réunion trilatérale entre la Russie, l’Ukraine et l’Union européenne pour de nouvelles négociations autour du transit de gaz russe s’est déroulée à Bruxelles le 19 septembre.

Notre envoyée spéciale Katia Pecnik était sur place pour rendre compte de l’événement.

Malgré des discussions qualifiées de «constructives» par les participants, ces derniers n’ont cependant pas pu aboutir à un accord sur l’acheminement du gaz russe dans les pays de l’Union européenne via l’Ukraine, suscitant des inquiétudes sur l’approvisionnement de l’Europe cet hiver.

L’enjeu : chauffer l’Europe cet hiver

«Le sentiment d’urgence était très présent dans la salle», a commenté le Commissaire européen en charge de l’Energie, Maros Sefcovic, lors d’une conférence de presse. Et pour cause. L’accord de transit entre la Russie et l’Ukraine arrive à son terme fin 2019 et ces deux pays, dont les relations étaient tendues ces dernières années – mais qui semblent se réchauffer récemment – ne parviennent pas à se mettre d’accord pour la suite. 

L’arrivée au pouvoir à Kiev de Volodymyr Zelensky en mai a enclenché une nouvelle dynamique entre les deux pays. Mais comme l’explique notre journaliste, ces tensions conjuguées à des «dettes importantes» de Kiev ont entraîné une diminution des livraisons de gaz russe passant par l’Ukraine.Lire aussiPoutine et Zelensky ont discuté de la résolution du conflit en Ukraine, selon le Kremlin

Fin 2019, deux gazoducs contournant le territoire ukrainien – le germano-russe Nord Stream 2 et le turco-russe Turkish Stream – sont censés entrer en service, ce qui priverait Kiev d’une manne financière conséquente.

«Je suis sûr que nous trouverons toutes les solutions pour que l’approvisionnement en gaz ne soit pas interrompu à compter du 1er janvier», a déclaré de son côté le ministre russe de l’Energie Alexandre Novak.

Le ministre ukrainien de l’Energie, Oleksiy Orjel, a lui averti ce 19 septembre que «le risque de ne pas signer d’accord restait d’actualité». Il a souligné qu’en cas d’absence d’accord avec les Russes, l’Ukraine «serait prête à approvisionner ses consommateurs cet hiver grâce à ses réserves de gaz».

Se voulant rassurant, le Commissaire européen en charge de l’Energie a fait savoir que l’Union européenne et l’Ukraine étaient «bien préparées à toute éventualité» à propos des risques de perturbation dans l’approvisionnement de l’Europe. «Nous avons des stocks importants», a-t-il déclaré.

Lire aussi : Pour le patron de Gazprom, Nord Stream 2 a passé «un point de non-retour» et sera bientôt en service

International

Raconter l’actualité

https://francais.rt.com/international/65933-negociation-sur-transit-gaz-russe-bruxelles-comment-ue-se-chauffera-cet-hiver

L’Union européenne ne veut pas financer seule les soldats de l’AMISOM

17 SEPTEMBRE 2019

L’Union européenne ne veut pas financer seule les soldats de l’AMISOM

Emmanuelle Stroesser / ACTUALITÉ2CORNE DE L’AFRIQUESTABILISATION / PAIX / AMISOMfinancement européenSomalie / 0 Comments

(B2) L’Union européenne ne peut pas continuer à financer seule les primes des soldats de l’AMISOM. C’est le message martelé par la diplomatie française notamment aux Nations unies

Soldats ougandais de l’AMISOM, juillet 2018 (Crédit : AMISOM)

Les propos de Anne Gueguen, la numéro 2 de la représentation française à New York, lors d’une réunion du Conseil de sécurité à l’ONU le 21 août consacrée à la situation en Somalie sonnent comme un avertissement. Même s’ils ont été exprimés seulement par la représentante permanente adjointe française, ils sont partagés par d’autres pays, selon nos informations.

« L’Union européenne ne peut pas continuer à financer seule les primes des soldats de l’AMISOM », indique Anne Gueguen, représentante permanente adjointe. Il faut « envoyer un message clair aux autres partenaires de la Somalie sur la nécessité de contribuer au financement de l’AMISOM ». Et plus précisément des soldes des troupes de l’AMISOM. Un message en direction des pays du Golfe ou de la Chine.

Le soutien financier de l’Union européenne à la force de maintien de la paix africaine en Somalie (AMISOM) est en effet « significatif » : 400 millions d’euros pour la période 2019-2020 et un soutien de 20 millions d’euros au profit des forces de sécurité somaliennes. Soit plus de la moitié du soutien européen aux missions africaines de maintien de la paix (lire : 800 millions pour les tâches de maintien de la paix de l’Union africaine). L’Union européenne « entend poursuivre cet appui à l’AMISOM ». Mais pas toute seule et pas sans conditions. « Ce soutien doit s’inscrire dans le contexte de la transition et dans le cadre d’engagements mutuels que chaque partie doit respecter. »

(Emmanuelle Stroesser)

NB : Une résolution de l’ONU avait déjà lancé l’appel en juillet 2018. Et les Européens avaient averti l’Union africaine qu’ils ne voulaient plus maintenir un robinet de financement ouvert sans avoir encadrement plus strict de ces missions de maintien de la paix (lire : L’Europe veut bien s’engager pour la paix et sécurité en Afrique mais pas sans conditions).

Télécharger : discours + compte-rendu de la réunionFacebookTwitterLinkedInWhatsAppPrintFriendlyPrintPartager

Emmanuelle Stroesser

Journaliste pour des magazines et la presse, Emmanuelle s’est spécialisée dans les questions humanitaires, de développement, d’asile et de migrations et de droits de l’Homme

https://www.bruxelles2.eu/2019/09/17/lunion-europeenne-ne-peut-pas-financer-seule-les-soldats-de-lamisom/

Le Parlement européen insiste pour conserver le backstop irlandais

Le Parlement européen insiste pour conserver le backstop irlandais

Par : Alexandra Brzozowski et Benjamin Fox | EURACTIV.com | translated by Nathanaël Herman

 13 sept. 2019

[EPA-EFE/STEPHANIE LECOCQ]

Langues : English | Deutsch

Commentaires Imprimer      

Il n’y aura pas d’accord sur le Brexit sans le backstop irlandais, a soutenu le président du Parlement européen, David Sassoli. L’Europe est toutefois prête à établir une proposition dans laquelle seule l’Irlande du Nord resterait dans le navire européen.

Le Conseil européen des 16 et 17 octobre signera la dernière chance de Londres de conclure un accord avant le Brexit prévu le 31 octobre.

Pour qu’un accord entre l’UE et le Royaume-Uni soit effectif, il doit d’abord passer par le Parlement européen qui doit l’approuver.

Le « backstop », filet de sécurité empêchant le retour d’une frontière physique entre les deux Irlandes, est le problème majeur qui se pose pour conclure un accord.

Boris Johnson s’oppose au filet de sécurité, pourtant approuvé par Theresa May, craignant qu’il piège le Royaume-Uni dans une union douanière continue avec l’UE et qu’un accord sur « l’ensemble de l’Irlande » soit établi et que la Grande-Bretagne soit ainsi séparée de l’Irlande du Nord.

« Nous voulons un accord, mais nous savons qu’un accord sans le backstop est voué à l’échec », a déclaré David Sassoli, lors d’une conférence faisant suite à une réunion avec Michel Barnier, négociateur de l’UE au sujet du Brexit. « Un accord sans le backstop n’est pas envisageable. C’est impossible ».

« J’aimerais préciser que le Royaume-Uni n’a rien présenté de concret, du moins aucune proposition avec laquelle nous pourrions travailler », soutient-il.

« Nous voulons bien revenir à la proposition initiale de l’UE, selon laquelle le filet de sécurité ne s’appliquera qu’à l’Irlande du Nord ».

Le président de Parlement européen et membre du Parti démocrate italien s’est exprimé au lendemain de la visite à Bruxelles du nouveau négociateur du Royaume-Uni, David Frost. Ce dernier se rendait dans la capitale européenne pour mener un troisième cycle de négociations s’étalant sur deux semaines. De son côté, Boris Johnson et ses ministres maintiennent que les discussions sont toujours en cours, mais aux yeux de plusieurs représentants de l’UE, aucune proposition concrète n’a été faite.

« Jusqu’à présent — et je voudrais insister sur ce point — le Royaume-Uni n’a rien proposé de concret et rien qui ne soit juridiquement envisageable », a-t-il affirmé.

La semaine dernière, les législateurs britanniques ont adopté un projet de loi forçant Boris Johnson à demander une prolongation du Brexit jusqu’en janvier 2020, et ce, à l’aube du sommet européen prévu en octobre.

La Chambre de communes est le théâtre de scènes chaotiques, notamment la suspension du Parlement par l’administration Johnson jusqu’au 14 octobre, date à laquelle la Reine donnera le « discours du Trône » présentant le nouveau programme parlementaire. Cette décision a été contestée devant les tribunaux, les députés accusant Johnson de ne pas leur permettre d’examiner les plans du gouvernement sur le Brexit

Si les tribunaux en Angleterre et en Irlande du Nord ont jugé le report du Brexit comme étant légal, tel n’était pas le cas de la juridiction écossaise. La Cour Suprême du Royaume-Uni rendra une décision finale et contraignante à ce sujet après les auditions qui débuteront mardi prochain.

Les eurodéputés ont rédigé une motion sur le Brexit qui sera débattue et votée lors de la prochaine session plénière du Parlement européen à Strasbourg pour « approuver le travail accompli jusqu’à présent et souligner l’unité du côté de l’UE et des institutions ».

Le projet de résolution suggère que les députés européens sont ouverts à une prolongation, bien que David Sassoli ait déclaré que cela ne pourrait se faire que si le Royaume-Uni organisait une élection ou un référendum. Le texte stipule également que s’il n’y a pas d’accord, le Royaume-Uni sera entièrement responsable du départ, ce qui peut être interprété comme une réponse aux politiques britanniques qui ont accusé l’UE d’être intransigeante et de ne pas vouloir faire de compromis dans les négociations.

Macron donne un mois à Johnson pour trouver une alternative au backstop

Le président français Emmanuel Macron a renvoyé la balle dans le camp de Boris Johnson lors de sa visite à l’Élysée, en lui demandant de présenter des propositions détaillées pour repenser le filet de sécurité. Et éviter que le Royaume-Uni sorte de l’UE sans accord.

Le chef du Parlement a ajouté que l’UE serait également prête à rouvrir la déclaration politique qui accompagne l’accord de retrait et définit les relations futures entre l’UE et le Royaume-Uni pour en faire un document juridiquement contraignant.

Toutefois, il s’est montré sceptique sur l’avancement des pourparlers à la suite de l’évaluation des négociations sur le Brexit faite par Michel Barnier. « Malheureusement, les signaux que nous recevons ne sont pas bons, les négociations semblent s’enliser et nous le déplorons. »

https://www.euractiv.fr/section/royaume-uni-en-europe/news/irish-backstop-must-be-part-of-brexit-deal-says-eu-parliament-chief/

Langues : English | Deutsch

  

  

Le Brexit, l’UE et la démocratie

Le Brexit, l’UE et la démocratie

par Thierry Meyssan

Pour Thierry Meyssan, la politique de Boris Johnson se situe dans la parfaite continuité de l’histoire britannique. Si l’on se réfère aux écrits du Premier ministre britannique et non à ses propos de campagne, elle est bien plus guidée par le danger ressenti face à la naissance d’un État supranational continental que par une volonté d’indépendance économique.RÉSEAU VOLTAIRE | DAMAS (SYRIE) | 10 SEPTEMBRE 2019 عربيDEUTSCHESPAÑOLITALIANOPORTUGUÊSROMÂNĂРУССКИЙTÜRKÇEENGLISH

+
JPEG - 43.2 ko

Lors de la dissolution de l’URSS, la France et l’Allemagne tentèrent de conserver leur place dans le monde en résolvant le problème de leur taille face au géant états-unien. Ils décidèrent donc de réunifier les deux Allemagnes et de se fondre ensemble dans un État supranational : l’Union européenne. Forts de leur expériences de coopération inter-étatique, ils crurent possible de construire cet État supranational malgré le diktat du secrétaire d’État James Baker d’élargissement forcé à l’Est.

Durant les débats sur le Traité de Maastricht, les gaullistes opposèrent le « supranationalisme européen » au « souverainisme ». Ils assimilaient le cadre national à la démocratie et l’échelle européenne à la bureaucratie. Au contraire le président François Mitterrand et le chancelier Helmut Kohl, pour vaincre leur résistance, commencèrent par confondre le souverainisme démocratique (seul le peuple est souverain) et le souverainisme nationaliste (la nation est le seul cadre connu pour exercer un pouvoir démocratique). Puis, ils assimilèrent toute forme de « souverainisme » à du « chauvinisme » (le fait de considérer excellent tout ce qui est national et de mépriser tout ce qui est étranger).

Ce Traité fut adopté et transforma un système de coopération inter-étatique (la Communauté économique européenne) en État supranational (l’UE), alors même qu’il n’existait toujours pas de « nation européenne ».

On récrivit l’Histoire à la fois pour assimiler le nationalisme à la guerre et pour effacer les traces des politiques chauvines anti-Russe. La France et l’Allemagne créèrent une chaîne de télévision binationale, Arte, dont les programmes devaient présenter le nazisme et le soviétisme comme deux régimes totalitaires produits par le même nationalisme. On confondit le nationalisme allemand avec le racialisme nazi (bien qu’il soit incompatible avec l’idée nationale germanique fondée sur la langue et non pas sur la race). Et on effaça les traces des efforts soviétiques pour sceller une alliance anti-nazie. De la sorte, on changea la signification de l’Accord de Munich et du Pacte Molotov-Ribbentrop [1].

Trente ans plus tard, les institutions conçues à 6 et développées à 12 se sont avérées ingérables à 28 comme l’avaient anticipé les États-Unis. L’Union européenne est devenue un géant économique, mais il n’y a toujours pas de nation européenne. Les peuples européens ont largement perdu leur souveraineté démocratique, et leurs États ont perdu leur souveraineté nationale, mais il n’y a toujours pas d’ambition politique commune.

Il suffit de demander à un soldat de l’embryon d’armée européenne s’il est prêt à « mourir pour Bruxelles » et d’observer son air interloqué pour mesurer l’ampleur de la méprise : il n’est prêt à donner sa vie que pour sa nation, pas pour l’Union européenne.

-
-
-

Le mythe, selon lequel « L’UE, c’est la paix », lui aura valu le Prix Nobel de la paix en 2012, mais
 Gibraltar est toujours une colonie britannique en territoire espagnol [2] ;
 l’Irlande du Nord, une autre colonie en territoire irlandais ;
 et surtout, le Nord de Chypre est toujours occupé par l’armée turque [3].

La France et l’Allemagne ont cru, à tort, qu’avec le temps, les particularisme britanniques issus de l’Histoire se dissoudraient dans l’État supranational. C’était oublier que le Royaume-Uni n’est pas une République égalitaire, mais une Monarchie parlementaire de classe.

En raison des restes de son empire colonial en Europe de l’Ouest, le Royaume-Uni n’a jamais pu adhérer au projet franco-allemand d’État supranational. Il a refusé des pans entiers du Traité de Maastricht dont sa monnaie supranationale, l’euro. Sa logique interne le poussait irrésistiblement à renforcer son alliance avec les États-Unis, dont il partage la même culture qu’une partie des élites. Il lui paraissait plus efficace de conserver son influence dans le monde en s’appuyant sur la force militaire de Washington, plutôt que sur la force économique de Bruxelles. C’est pourquoi en 2000, l’administration Bush envisagea d’inclure le Royaume-Uni dans l’Alena et d’organiser sa sortie de l’UE [4].

Le fait est que le Parlement britannique n’a jamais choisi entre les deux côtés de l’Atlantique. Il aura fallu attendre le référendum de 2016 pour que le peuple tranche en choisissant le Brexit. Mais l’éventuelle sortie britannique de l’UE a ouvert à nouveau une plaie que l’on avait oubliée. La création d’une frontière douanière entre les deux Irlandes remet en cause l’accord de paix irlandais (dit « Accord du Vendredi saint ») entre la République d’Irlande et le Royaume-Uni. Or, celui-ci a été conçu non pas pour régler le problème, mais pour le geler (en ayant recours au principe religieux de la consociatio).

Le système politique britannique est fondé sur la bipolarité. Il s’inscrit physiquement dans les bancs de la Chambre des Communes, où les députés sont assis face à face et non pas en hémicycle. Or, le Brexit pose à la fois deux questions existentielles : l’appartenance ou non à l’UE et le maintien ou non de la colonisation en Irlande du Nord. Chacun a pu constater au cours des trois dernières années, que la Chambre ne pouvait dégager aucune majorité sur l’une des quatre options possibles. Cette situation a gravement affecté l’économie britannique. Selon un rapport confidentiel de Coalition, les commissions bancaires se gagnent de moins en moins à la City et désormais de plus en plus à Wall Street. La suprématie financière britannique décline depuis 2008 et est en train de s’effondrer.

Le système politique britannique est pragmatique. Il n’a jamais été pensé en tant que tel et n’a jamais été rédigé. Il est le fruit de mille ans d’affrontements et de rapports de force. Selon l’état actuel de la tradition constitutionnelle, le monarque ne dispose du pouvoir que lorsque la survie de la nation est en jeu [5]. C’est pourquoi la Reine a décidé de suspendre (« proroger ») le Parlement pour permettre à son Premier ministre de débloquer la situation. En temps normal, la Reine n’a le droit de suspendre le Parlement que pour des motifs techniques (une élection par exemple) et surtout pas pour mettre la démocratie entre parenthèses.

Il est très intéressant d’observer l’émotion provoquée au Royaume-Uni par la décision de la Reine. Tous ceux qui se sont opposés au Brexit réalisent qu’ils ont passé trois ans en discussions stériles et ont atteint la limite de la démocratie. Certains, y compris sur le continent européen, découvrent avec stupeur que la démocratie suppose l’égalité de tous les citoyens et est donc incompatible avec ce qui reste d’une monarchie de classe.

Cette méprise renvoie elle-même à la création des instances européennes sur le modèle imaginé par Winston Churchill. Il n’a jamais été question pour lui ni d’unir des démocraties, ni de créer un État supranational démocratique, mais de prévenir l’existence d’une puissance hégémonique sur le continent européen. C’est-à-dire à la fois d’empêcher l’Allemagne de se relever et de faire face à l’Union soviétique [6]. Contrairement aux slogans qu’il a admirablement maniés, ce n’était pas par opposition au modèle communiste, mais pour poursuivre la politique qu’il avait mené durant la Seconde Guerre mondiale : affaiblir les deux principales puissances continentales, l’Allemagne et l’URSS, qu’il laissa se battre seules l’une contre l’autre de juin 1941 à septembre 1943 sans intervention d’aucune armée britannique, colonies comprises.

Il n’est donc pas étonnant que François Mitterrand, qui participa aux côtés de Winston Churchill au Congrès fondateur de La Haye en 1948, ne se soit pas inquiété du déficit démocratique de l’État supranational qu’il imagina avec Helmut Kohl lors de la dissolution de l’URSS.

JPEG - 29.6 ko

Boris Johnson est un pur produit d’Eton College, bien que partiellement élevé aux États-Unis (il a renoncé en 1996 à la nationalité US pour se présenter à la Chambre des Communes). C’est un disciple des deux grandes figures de l’Empire britannique. D’abord de Benjamin Disraeli, le Premier ministre de la reine Victoria. Il lui a emprunté sa conception du « conservatisme une nation » (Conservatism One Nation) : la richesse confère une responsabilité sociale ; l’élite (upper class) a le devoir de donner du travail aux classes pauvres afin que chacun reste à sa place. Ensuite de Winston Churchill auquel il a consacré un livre [7].

Theresa May avait successivement envisagé trois pistes différentes pour compenser la sortie de l’UE : devenir l’agent de change du yuan chinois en Occident, renforcer la « relation spéciale » avec Washington [8], et raviver le Commonwealth (Global Britain). Boris Johnson, quant à lui, est dans la continuité de ses modèles en se focalisant sur la « relations spéciale » avec les États-Unis et en se jetant dans les bras du président Trump lors du G7 bien qu’il ne partage ses vues ni en économie, ni en politique internationale. Il est également logique qu’il ait effrontément menti contre la Russie à l’occasion de l’affaire Skripal [9] et qu’il souhaite non seulement le retrait britannique de l’UE quel qu’en soit le prix, mais prioritairement le sabotage de cette aventure supranationale continentale.

Si Boris Johnson devait rester Premier ministre, la politique internationale de la « Perfide Albion » serait de conseiller Washington et d’insuffler des conflits entre Bruxelles et Moscou.Thierry Meyssan

<img src="https://www.voltairenet.org/rien.gif" alt="
Facebook
Twitter
Delicious
Seenthis
Digg
RSS

[1] « Petite leçon d’histoire à Justin Trudeau », par Michael Jabara Carley, Traduction Mouhamadou Mourtada Fall, Strategic Culture Foundation (Russie) , Réseau Voltaire, 7 septembre 2019.

[2] « Pour l’UE, Gibraltar est désormais une « colonie » de la Couronne », Réseau Voltaire, 3 février 2019.

[3] « Près de 200 000 Chypriotes ne pourront pas voter aux élections européennes », Réseau Voltaire, 16 mai 2019.

[4The Impact on the U.S. Economy of Including the United Kingdom in a Free Trade Arrangement With the United States, Canada, and Mexico, United States International Trade Commission, 2000.

[5] « Elizabeth II suspend le Parlement britannique », Réseau Voltaire, 28 août 2019.

[6] « Discours de Fulton sur le « rideau de fer » », « Discours de Winston Churchill sur les États-Unis d’Europe », par Winston Churchill, Réseau Voltaire, 5 mars et 19 septembre 1946.

[7The Churchill Factor : How One Man Made History, Boris Johnson, Riverhead Books (2014).

[8] “Theresa May addresses US Republican leaders”, by Theresa May, Voltaire Network, 27 January 2017.

[9] « Les experts militaires britanniques contredisent Theresa May », Réseau Voltaire, 3 avril 2018. « L’affaire Skripal : le mensonge de trop ? », par Michael Jabara Carley, Traduction Jean-Marc Chicot, Strategic Culture Foundation (Russie) , Réseau Voltaire, 23 avril 2018.

https://www.voltairenet.org/article207543.html

Un ex-analyste de la CIA explique comment Trump et la Russie peuvent s’entendre

Vladimir Poutine et Donald Trump

Un ex-analyste de la CIA explique comment Trump et la Russie peuvent s’entendre

© Sputnik . Mikhael KlimentyevINTERNATIONAL17:43 17.08.2019(mis à jour 18:06 17.08.2019)URL courte114

Malgré les rhétoriques qui font parfois penser que les États-Unis et la Russie se trouvent au seuil de la Troisième guerre mondiale, la situation n’est pas pire que cela, et il existe plusieurs moyens d’éviter une confrontation, écrit le National Interest.

Pris aujourd’hui dans «une spirale de perception des menaces», les États-Unis et la Russie risquent de commettre les fautes qui ont mené les grandes puissances du début du siècle passé à la Première Guerre mondiale, estime George Beebe, ancien analyste de la CIA sur la Russie dans un article publié dans le National Interest.

Le monument aux soldats du Corps expéditionnaire russe à Courcy

© SPUTNIK . IRINA KALASHNIKOVALa Russie peut-elle être «rayée des rangs des pays vainqueurs» de la Grande Guerre?

Effectivement, l’empereur allemand Guillaume II croyait alors que l’Empire britannique voulait l’attaquer et qu’il était prêt pour cela à s’unir avec la France. De leur côté, les Britanniques étaient persuadés que Guillaume II envisageait une alliance secrète avec la France et la Russie pour détruire leur empire. Par la suite, ces craintes se sont transformées en un conflit meurtrier qui a embrasé la totalité du continent, rappelle M.Beebe.

L’auteur constate que, de nos jours, la situation est presque la même: les Russes sont convaincus que Washington cherche à entourer leur pays de régimes fantoches et à renverser le gouvernement russe, tandis que les Américains croient que le Kremlin a essayé d’utiliser des hackers pour diviser leur société et détruire la démocratie américaine. En même temps, Washington qualifie les peurs de Moscou de «paranoïa» et le Kremlin accuse la Maison-Blanche de «russophobie».

Pour M.Beebe, il existe tout de même des recettes permettant d’éviter une aggravation de la crise actuelle.

Ne pas se faire d’illusions

L’Histoire prouve, poursuit l’auteur, que même les «ennemis jurés» peuvent parvenir à la compréhension mutuelle. Pour cela, il faut en premier lieu éviter les interprétations erronées et les malentendus.

John Bolton

© AP PHOTO/ EVAN VUCCIJohn Bolton trouve un nouveau responsable à la fin du FNI

«Pour mettre fin à la détérioration des relations, les deux parties doivent reconnaître ouvertement qu’elles sont concurrentes et déclarer que leur objectif n’est pas de nouer un partenariat, mais de maintenir leur concurrence dans des limites sûres et mutuellement respectées. Plutôt que de se concentrer sur les domaines peu nombreux dans lesquelles Washington et Moscou peuvent s’accorder, nous devrions énumérer les nombreux points de désaccord et exposer nos perceptions contraires», explique l’auteur.

Quitter l’Afghanistan

L’Asie centrale reste actuellement l’un des principaux points de désaccord entre Moscou et Washington, estime M.Beebe. Même si Vladimir Poutine a aidé les États-Unis en 2001 à déployer «temporairement» des bases militaires en Asie centrale, le Président russe a par la suite été déçu par la persistance de Washington à rester dans la région même après leur évident succès à chasser les Talibans* du pouvoir dans le pays. Finalement, la présence militaire américaine persistante dans la région a poussé la Chine et la Russie à renforcer leur coopération dans la région.

Côte sud du golfe Persique

© PHOTO. ROSCOSMOS/ANTON SHKAPLEROVL’apparition de la marine chinoise dans le Golfe, une perspective réelle?

Pour cette raison, estime l’auteur de l’article, le retrait américain d’Afghanistan pourrait non seulement inciter les acteurs régionaux à assumer une plus grande part de responsabilité dans la lutte contre l’extrémisme et le maintien de l’ordre, mais aussi poussera Pékin et Moscou à rivaliser pour l’influence en Asie centrale ce qui doit rééquilibrer la relation triangulaire entre les États-Unis, la Russie et la Chine, fortement axée sur la coopération entre Moscou et Pékin face à Washington.

Rôle de l’Europe

La troisième recette concerne l’Europe qui doit jouer le rôle de contrepoids pour établir et maintenir l’équilibre international alors que la Russie et la Chine cherchent à augmenter leur poids sur la scène internationale.

Hubert Védrine

© AFP 2019 LIONEL BONAVENTUREHubert Védrine: «Il faut réinventer nos rapports avec la Russie sans attendre Trump»

«Elle ne peut toutefois pas jouer ce rôle si des forces sécessionnistes continuent de détruire l’Otan et l’UE, menaçant de hâter la désintégration de l’Europe et la fin du couple transatlantique. Dans cette situation, la Russie se considère comme exclue du processus décisionnel en matière de sécurité européenne. Cela incite la Russie à exacerber les divisions sur le continent et à approfondir les fissures existantes ce qui réduit les chances qu’une Europe puisse jouer ce rôle d’équilibre», souligne M.Beebe.

Les États-Unis ne doivent pas manquer à leurs engagements vis-à-vis de l’Europe car cela ne fait qu’accentuer les divisions sur le continent en attisant les craintes des pays d’Europe orientale qui ont peur que l’Otan ne soit pas disposée ou capable de les défendre contre une éventuelle agression russe.

Le retour de l’Otan à sa stratégie initiale

Pour l’auteur de l’article, l’Otan doit se concentrer sur la défense collective pour ainsi rassurer la Pologne et les États baltes qui pensent que la Russie menace leur sécurité. Non seulement cela permettrait de réduire les tensions au sein de l’Alliance mais cela servirait aussi de message fort adressé à la Russie concernant les vraies intentions de l’Otan, c’est-à-dire de défendre ses États membres et tracer une ligne ferme contre une intervention russe.

L’Otan en Pologne

© REUTERS / INTS KALNINSLa diplomatie polonaise assure avoir trouvé le moyen d’«effrayer la Russie»

Cela démontrerait également l’intention de l’Alliance de ne pas admettre de nouveaux membres et ne pas organiser de manœuvres hors des frontières des pays de l’Alliance. Si cela est fait, l’Europe et la Russie auront un intérêt commun à contenir et gérer l’instabilité dans les États non membres de l’Otan et situés près de la Russie. Cela réduira au minimum les intentions de ces États de rechercher la création d’une alliance capable de menacer soit la Russie, soit l’Otan.

*Organisation terroriste interdite en Russie

https://fr.sputniknews.com/international/201908171041943388-un-ex-analyste-de-la-cia-explique-comment-trump-et-la-russie-peuvent-sentendre-/

Grèce : le retour de la droite signale le retour grec dans le grand jeu européen

EUROPE 14 AOÛT 2019

Grèce : le retour de la droite signale le retour grec dans le grand jeu européen

By: European People’s Party – CC BY 2.0

Du fait des bonnes relations du nouveau Premier ministre grec avec les dirigeants allemands et français, il est fort probable que la Grèce cherche à se poser comme un médiateur et un partenaire politique majeur pour Berlin et Paris.

Vous aimez cet article ? Partagez le !

Par Alexandre Massaux.

Avec 33 % des votes aux élections européennes et 40 % des votes aux législatives grecques, le parti de centre-droit libéral a réussi, en quelques mois, à accomplir un retour fulgurant sur la scène politique grecque. Pays mis à l’écart de la géopolitique européenne depuis la crise économique, la Grèce a l’opportunité de redevenir un acteur respecté dans les affaires européennes.

UN SOUTIEN ÉCONOMIQUE INTERNATIONAL

Avec une dette de 180% du PIB, la Grèce est le pays le plus endetté au monde après le Japon. Néanmoins, la victoire de la droite a rassuré les investisseurs, amenant des taux d’emprunt bas. Il est fort probable que le passé professionnel dans le monde des affaires de Kyriákos Mitsotákis ait joué un rôle dans la confiance accrue des marchés dans la Grèce.

Là encore, le fait que Nouvelle Démocratie soit un parti classique membre d’un parti européen majeur joue en sa faveur. Il faut rappeler que Syriza, le parti de Tsipras au pouvoir jusqu’en juillet 2019, était membre du parti européen GUE/NGL composé des différents partis communistes européens et de la France insoumise. Dès lors, l’image de la Grèce auprès des institutions européennes n’est plus la même. En outre, la Grèce faisant partie de l’Eurozone, elle est normalement soumise à une certaine discipline budgétaire (même si, ironiquement, les pays en dehors de l’Eurozone sont souvent plus rigoureux dans ce domaine) afin d’assurer la stabilité de la zone euro. Le retour au pouvoir d’un parti plus classique rassure sur sa capacité de faire des réformes.

UN ATOUT POUR LE PARTI POPULAIRE EUROPÉEN DANS LA PARTIE ORIENTALE DE L’UE

La victoire de Nouvelle Démocratie aux Européennes lui donne 8 sièges au parlement européen au sein du PPE qui rassemble les partis de « droite classique » pro-Europe. Ce qui la place à la 6ème place  dans le PPE après la CDU/CSU allemande, la plateforme civique polonaise, le parti libéral national roumain et ses alliés, le Fidesz hongrois et le parti conservateur espagnol. De plus, pour la première fois depuis son adhésion à l’Union européenne, la droite grecque possède plus de sièges que la droite française (7 pour les LR) et italienne classique (7 pour Forza Italia et ses alliés). Un comble quand on sait que le nombre de sièges est lié à la population des pays et que la France et l’Italie sont environ six fois plus peuplées que la Grèce estimée à 11 millions d’habitants.

Les partis dominants du PPE étant situés, à l’exception des conservateurs espagnols, dans les pays d’Europe centrale et orientale, une telle dynamique est favorable à Nouvelle Démocratie et à la Grèce : il est fort probable que le PPE concentre son activité dans une région de l’Europe où elle possède le gros de ses députés. De plus, il ne faut  pas oublier que le PPE, bien qu’affaibli, reste le premier parti européen. Ces deux tendances offrent l’occasion au nouveau gouvernement grec de faire entendre sa voix sur la scène européenne et la bonne relation entre le nouveau Premier ministre grec Kyriákos Mitsotákis et la nouvelle présidente de la commission européenne Ursula von der Leyen, issue du PPE comme Christine Lagarde, donne des relais non négligeables au nouveau gouvernement grec.

UN RÔLE EN MER MÉDITERRANÉE ACCRU AVEC LA FRANCE

Les Allemands ne sont pas seuls à pouvoir profiter du retour de la droite en Grèce : la France aussi. En effet, Emmanuel Macron souhaite mener une politique européenne en mer Méditerranée. Un souhait partagé par Mitsotákis qui entretient des liens cordiaux avec le président français. La France comme la Grèce étant deux pays ayant une importance stratégique pour la Méditerranée, un tel rapprochement n’est guère surprenant.

La Grèce occupe géopolitiquement une position clé pour l’Europe et l’UE : passage vers l’Orient turc, elle a été un des lieux de transit le plus important en matière de migrants (et donc la plus touchée par cette crise). De plus, le fait d’être frontalière avec une Turquie de plus en plus autoritaire sur la scène interne et internationale n’est pas sans conséquence. Les relations entre Athènes et Ankara sont tendues depuis des décennies et le gouvernement grec a besoin du soutien occidental pour faire face à la Turquie. Dès lors, l’implication en mer Méditerranée des autres puissances majeures (surtout d’un point de vue militaire) de l’UE est utile pour la Grèce.

AVEC LES MEMBRES DE L’UE PLUTÔT QU’AVEC LA RUSSIE

L’ancien Premier ministre Alexis Tsipras avait cherché des alliés extra-européens pour pouvoir peser sur les scènes européenne et internationale. Ainsi, un rapprochement avec le président Poutine avait pu être constaté afin de faire contrepoids aux puissances occidentales comme l’Allemagne et la France et surtout afin d’avoir un autre partenaire commercial. Cette position se rapproche de celle du gouvernement hongrois. En tant que frontière entre l’Occident et l’Orient, la Grèce est en effet tentée de diversifier ses relations.

Cependant, le retour de la droite est synonyme d’un tournant vers l’ouest avec une politique davantage pro-Union européenne. Du fait des bonnes relations du nouveau Premier ministre grec avec les dirigeants allemands et français, il est fort probable que la Grèce cherche à se poser comme un médiateur et un partenaire politique substantiel pour Berlin et Paris. Certes, la Grèce pèse peu économiquement face aux autres pays majeurs de l’Europe mais dans un continent où les extrêmes montent, Nouvelle Démocratie peut mettre en avant sa modération et sa capacité à discuter avec les partenaires européens.

https://www.contrepoints.org/2019/08/14/351318-grece-le-retour-de-la-droite-signale-le-retour-grec-dans-le-grand-jeu-europeen

L’Europe de l’Atlantique à l’Oural «n’a jamais été aussi nécessaire et urgente»

La ville de Goubkinsky dans l’Oural

L’Europe de l’Atlantique à l’Oural «n’a jamais été aussi nécessaire et urgente»

© Sputnik . Yevgeny BiyatovINTERNATIONAL16:54 08.08.2019(mis à jour 17:02 08.08.2019)URL courte6233

Compte tenu des transformations observées aujourd’hui à l’échelle internationale, le rapprochement entre la Russie et l’UE est «nécessaire et urgent» pour sauvegarder cette dernière, estime Caroline Galactéros, la Présidente de Geopragma dans un article publié dans Marianne.

La crise du détroit d’Ormuz, la politique états-unienne et d’autres événements de l’actualité internationale rendent possible un «nouveau partage du monde», écrit Caroline Galactéros, Présidente de Geopragma, Pôle français de géopolitique réaliste, dans son article publié dans le magazine d’actualité hebdomadaire Marianne. Selon elle, cela devrait «mobiliser les chancelleries occidentales» et «leur faire élaborer des politiques nouvelles».

L’Europe de l’Atlantique à l’Oural

D’après Mme Galactéros, l’une de ces politiques est le rapprochement entre Moscou et l’Union européenne.

« »L’Europe de l’Atlantique à l’Oural » — englobant la partie européenne de la Russie — n’a jamais été aussi nécessaire et urgente pour la sauvegarde de l’Union européenne, si cette dernière espère compter entre États-Unis et Chine et éviter le dépècement et la dévoration», explique-t-elle.

Néanmoins, selon Caroline Galactéros, un tel rapprochement demeure «ignominieux, inconcevable, indéfendable» aux dirigeants européens «piégés par une vision idéologique et faussée de leurs intérêts comme des nouveaux rapports de force du monde».

«L’angle mort»?

«C’est l’impensé, l’impensable, l’angle mort de la projection stratégique de l’Europe», écrit-elle, expliquant que l’avis des élites et institutions européennes est tel que la Russie, assimilée toujours à l’URSS, est «par principe vouée aux Gémonies, l’Amérique idéalisée, le péril chinois minimisé, l’Inde ignorée, le Moyen-Orient déformé et l’Afrique sous-estimée».

euro

© SPUTNIK . VLADIMIR TREFILOVLa diplomatie russe se prononce sur un passage à l’euro dans les transactions avec l’Europe«Les ravages de « la pensée magique » touchent malheureusement aussi la politique extérieure», estime Mme Galactéros.

Elle qualifie donc d’«urgent» d’établir «des bases d’une coexistence optimale entre les grands acteurs et ensembles régionaux» et d’arrêter de «croire en la chimère d’un magistère moral occidental ou simplement européen qui a volé en éclats».

«Dans un saisissant paradoxe, le dogmatisme moralisateur ne passe plus la rampe et une révolution pragmatique et éthique de la pensée stratégique occidentale s’impose», affirme-t-elle.

Ainsi, Mme Galactéros estime que la France est encore capable d’ «en prendre la tête et entrer en cohérence avec elle-même pour se protéger, compter et convaincre»

https://fr.sputniknews.com/international/201908081041898706-leurope-de-latlantique-a-loural-na-jamais-ete-aussi-necessaire-et-urgente/?utm_source=push&utm_medium=browser_notification&utm_campaign=sputnik_fr

Notes sur un durcissement général

Notes sur un durcissement général

Analyse

   vendredi 02 août 2019

   Forum

Un commentaire est associé à cet article. Vous pouvez le consulter et réagir à votre tour.

   Imprimer 2612

Notes sur un durcissement général

2 août 2019 – La situation générale de la Grande Crise de l’Effondrement du Système présente actuellement plusieurs facteurs, extérieurs et intérieurs, indiquant la poursuite de la montée de la tension entre les acteurs principaux. Nous insistons sur le fait de facteurs extérieurs et intérieurs, car les situations extérieures et intérieures de ces acteurs sont de plus en plus intimement liées et répondent à la même logique de cette montée de la tension.

• Dans le domaine extérieur, la crise iranienne est le centre de l’activité crisique. En fait de “crise iranienne”, il s’agit désormais d’une crise générale d’une zone stratégique géopolitique et géoéconomique, — le Golfe persique et le détroit d’Ormouz, – où les acteurs impliqués ont des positions de plus en plus diverses et indépendantes des habituelles sources de tension, principalement les USA qui perdent de plus en plus leur capacité d’imposer leur politique anti-iranienne.

• Cette diversité et cette indépendance se manifestent sous la forme d’un durcissement général à l’encontre de la poussée belliciste constante des USA. Ce durcissement est le fait de l’Iran, qui confirme sa position déjà affirmée avec force ; de la Russie, qui s’engage de plus en plus nettement au côté de l’Iran ; des pays européens, qui repoussent les injonctions US à participer à une “coalition” navale indirectement anti-iranienne dans le Golfe (France et Allemagne), ou qui tempère un engagement initial imposé par les USA (le Royaume-Uni).

• Dans le domaine intérieur, il y a un durcissement perceptible, du côté russe et chinois, face à des troubles internes ou très-voisins qui sont perçus comme des tentatives de déstabilisation venues de l’extérieur, que ce soit ou non le cas. Il s’agit d’une position d’opposition désormais active à ce qui est supposé être une agression du type regime changeévidemment développée par les USA.

L’arraisonnement du Stena Impero

L’arraisonnement le 19 juillet du Stena Impero, pétrolier britannique passant le détroit d’Ormouz, par un commando héliporté des forces spéciales des Gardiens de la Révolution iraniens, a marqué une étape importante dans la montée de la tension de la crise iranienne mais aussi, comme nous l’avons signalé, de l’élargissement de cette crise à une zone stratégique, géopolitique et géoéconomique.

(L’action iranienne vient après la saisie du pétrolier iranien Grace 1 par les Britanniques dans le détroit de Gibraltar, et constitue évidemment une riposte dans une situation où les Iraniens tiennent une ligne d’action inflexible, correspondant au maximalisme de la politique américaniste contre eux.)

On observera que cet “élargissement” de la crise, promptement accéléré par les USA, directement ou indirectement (par Britanniques interposés), n’est pas nécessairement un avantage pour ces mêmes USA. En un sens, l’élargissement revient à accepter les règles du jeu stratégiques de l’Iran qui, dès le début de cette phase crisique, a averti que toute attaque aérienne (des USA et/ou d’Israël essentiellement) déclencherait une riposte asymétrique, par diverses actions dont la plus probable et la plus importante du point de vue international serait très probablement la fermeture du détroit d’Ormouz et l’interruption de l’acheminement du pétrole. Ensuite, cet avertissement a été nuancé par des hypothèses de scénarios alternatifs (attaque des champs pétroliers saoudiens notamment) mais l’effet de communication est resté fixé sur Ormouz, qui est un point géographique à l’extrême signification symbolique.

Par cette simple mécanique de communication, effectivement, le champ de la crise s’est “élargi” vers l’espace naval Ormouz/Golfe avec les divers incidents qu’on a vus, dont la prise du Stena Impero est le dernier en date.

Le résultat de la perception qu’on a de l’évolution de la crise est que l’Iran s’est sorti de la position de pays assiégé et isolé qu’il avait au tout début de la séquence. Nous ignorons si quelqu’un l’a voulu ainsi, mais nous croyons que c’est bien le résultat : l’Iran n’est plus pressé sur ses côtes et dans son espace aérien, la crise se joue dans l’espace naval Ormouz/Golfe, et l’Iran y marque des points devant les pays du bloc-BAOqui se découvrent de plus en plus extrêmement divisés, et même entre USA et UK dans la mesure où les Britanniques ont été lancés dans l’affrontement par les USA, puis abandonnés par eux selon une habitude bien américaniste :

« Dans un mouvement auquel on est habitué, la mosaïque du pouvoir US a doublé l’incitation faite aux Britanniques de s’engager dans la “piraterie légale” anti-iranienne selon les conceptions de Bolton par une attitude plusieurs fois réaffirmé du secrétaire d’État Pompeo selon laquelle les USA se lavent les mains de la question des pétroliers arraisonnés, du seul ressort du Royaume-Uni. »

On peut se demander si les circonstances, et l’habituelle grossièreté de l’action maximaliste et faussaire des Bolton-Pompeo n’ont pas donné un avantage stratégique imprévu à l’Iran en desserrant l’étau autour de ce pays sans qu’il abandonne sa position extrêmement dure mais justifiée. Cette évolution a “internationalisé” la crise dans sens le plus critique, c’est-à-dire en offrant une aire stratégique importante où la discorde entre alliés peut se développer et ainsi conforter la position iranienne.

Cela justifie d’autant plus de connaître les détails de l’arraisonnement du Stena Imperoque nous donne Elijah J. Magnier le 31 juillet. On sait combien ce commentateur est proche, par ses sources, des Iraniens comme il est proche des Syriens. Les détails qu’il donne rendent compte à notre sens, de la position iranienne, comme s’il s’agissait d’une version “officieuse” ; où l’on voit que l’Iran veut montrer que son intervention a été délibérée, décidée au plus haut niveau, dans une parfaite coordination, et s’inscrivant dans un plan de riposte dure aux “pression maximales” des USA. On note qu’il est affirmé “en passant” que les sabotages de pétroliers, premier acte étendant la crise au Golfe et d’abord mise au crédit de la politique de provocation de Bolton-Pompeo/USA, sont présentés sans la moindre hésitation comme une initiative iranienne (« Le Corps des gardiens de la révolution islamique [CGRI] a envoyé de nombreux messages, en abattant un drone américain, en sabotant des tankers et en en capturant un»). Les Iraniens ont admis et conclu que l’extrême dureté de leur position est extrêmement payante …

Ci-dessous une partie du texte de E.J. Magnier (traduction de Dominique Muselet).

Pourquoi le HMS Montrose n’a-t-il pas tiré ?

« […] …“Je vous ordonne de ne pas intervenir dans mon opération. Le pétrolier est sous mon contrôle. Ne mettez pas votre vie en danger”. Voilà exactement ce que l’officier de la marine iranienne des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) a dit au commandant du Foxtrot 236 [le HMS Montrose]lorsque les forces spéciales iraniennes s’apprêtaient à aborder le pétrolier Stena Impero. Mais pourquoi a-t-il averti la marine britannique de “ne pas risquer la vie de ses soldats” ?
» Les radars de la marine britannique avaient découvert que des radars actifs de guidage de missiles les suivaient au moyen de radars semi-actifs depuis différentes plates-formes de lancement – des radars principaux qui pouvaient facilement engendrer une attaque intensive pour rendre le navire impuissant et éventuellement le détruire. Les missiles iraniens étaient prêts à être lancés si le commandant du navire britannique avait décidé d’ouvrir le feu sur les rapides vedettes iraniennes.
» Les lanceurs de missiles iraniens répartis tout au long de la côte iranienne qui surplombe le détroit d’Ormouz ciblaient quatre navires de guerre américains et le navire de guerre britannique et étaient prêts à attaquer. D’autres drones armés iraniens étaient dans les airs, également prêts à attaquer les cibles prévues. L’Iran n’a pas révélé, à ce jour, d’autres missiles plus sophistiqués qu’il a fabriqués et qu’il pourrait mettre en service en cas de guerre.
» Le commandant britannique du Foxtrot 236 de la Royal Navy a décidé de renoncer au Stena Impero et de laisser la diplomatie de son pays prendre la relève pour éviter les grandes pertes humaines inévitables dans une confrontation militaire.
» Cependant, le gouvernement britannique veut sauver la face. Il doit donc rejeter tout échange de pétroliers. La Royal Navy avait auparavant confisqué un superpétrolier iranien, Grace 1, à Gibraltar. Londres avait exacerbé le conflit avec l’Iran avec la décision du tribunal de Gibraltar de prolonger d’un mois l’arraisonnement du superpétrolier iranien à la demande des États-Unis.
» La seule solution envisageable est que le tribunal de Gibraltar s’abstienne de jeter encore plus d’huile sur le feu en mettant fin à la détention du Grace 1, une fois le délai d’un mois écoulé. Cela permettra à l’Iran de libérer Stena Impero du port de Bandar Abbas et de mettre fin à la crise.
» Pourquoi l’officier du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) a-t-il ordonné au commandant britannique de se tenir à l’écart alors que le HMS Montrose était à portée de main, avec quatre autres frégates américaines bien armées et prêtes à attaquer ?
» Lorsque les autorités britanniques ont décidé de prolonger la saisie du “Grace 1”, cela a sonné le glas de l’initiative d’Emanuel Bonne (l’envoyé présidentiel français) pour obtenir la libération du super tanker iranien. La décision du Royaume-Uni de torpiller l’initiative de son partenaire européen et de se conformer à la position étasunienne a montré la fragilité de l’unité de l’Europe. Londres a accepté d’être un instrument de la politique de Trump.
» C’est alors que le leader iranien Sayyed Ali Khamenei a ordonné au commandant du CGRI Hussein Salameh d’arrêter le premier navire britannique et de rendre coup pour coup. Après un soigneux passage en revue de tous les navires naviguant dans la zone, Salameh a été informé à propos du Stena Impero, mais aussi des cinq navires militaires occidentaux naviguant à proximité. Le commandant du CGRI a informé Sayyed Khamenei qui a répondu, selon une source bien informée: “N’aie pas peur, Dieu est avec toi. Ils n’oseront pas nous attaquer”.
» C’est ainsi que la décision a été prise, au plus haut niveau de la hiérarchie iranienne avec les directions spirituelle, militaire et politique toutes rassemblée sous le drapeau de la “protection de l’intérêt national et la sécurité du pays.”
» Malgré la position du Royaume-Uni, l’Europe ne tombera pas dans le piège américain et ne jouera pas le rôle de bouclier dans une guerre que Washington voudrait imposer au continent. Les compagnies pétrolières britanniques sont en train de modifier les immatriculations de leurs navires et de retirer le pavillon britannique pour pouvoir traverser le détroit d’Ormuz en toute sécurité. BP, le géant pétrolier britannique qui a été le premier à le faire, évite d’envoyer des navires dans la région, en utilisant des sous-traitants. C’est une manifestation flagrante de son manque de confiance dans la décision de son propre gouvernement, qui n’est pas dans l’intérêt du Royaume-Uni mais reflète plutôt un dévouement servile à la politique de l’administration Trump.
» Les propriétaires de pétroliers qui naviguent dans le golfe Persique s’assurent contre les risques de guerre. Ils doivent maintenant payer $185 000 de plus pour les super tankers, suite aux évènements de ces derniers mois.
» Le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) a envoyé de nombreux messages, en abattant un drone américain, en sabotant des tankers et en en capturant un. On peut les résumer en un seul : si l’Iran ne peut pas exporter pas son pétrole, aucun pays ne le fera. L’arrivée d’un nouveau navire de la Royal Navy britannique, le HMS Duncan, ne changera rien : il s’ajoutera à la liste des cibles dont les Iraniens disposeront dans le golfe Persique en cas de guerre. La décision américaine de révoquer l’accord nucléaire a non seulement rendu le Moyen-Orient moins sûr, mais elle a également provoqué l’entrée de la Russie dans les mers chaudes de la région : L’Iran a annoncé un exercice naval conjoint avec la Russie dans les prochains mois. L’Iran fait entrer les Russes dans ce qui était autrefois le “terrain de jeu naval” des États-Unis. De toute évidence, la “pression maximale” de Washington ne donne pas les résultats escomptés par les Américains.
» Tant que Trump sera au pouvoir, la situation au Moyen-Orient ne se stabilisera pas. Rares sont ceux qui, dans le monde, ont cru le secrétaire d’État Mike Pompeo quand il a dit que les sanctions étasuniennes paralysaient l’Iran à hauteur de 95 % et que l’influence de l’Iran au Moyen-Orient était sérieusement affectée par les mesures étasuniennes.
» L’Iran défie l’hégémonie américaine et est prêt à la guerre ; il défie ouvertement les États-Unis et le Royaume-Uni. Téhéran se félicite du soutien de la Chine et de la Russie et développe sa capacité de missiles pour compenser son manque de supériorité en mer et dans les airs.
» L’Iran compte sur ses missiles pour imposer ses règles d’engagement et défie les États-Unis ainsi que le Royaume-Uni et sa tradition impériale.
» Les États-Unis ne sont plus en mesure de dicter leur loi à l’Iran ni de lui “couper les ailes”. Téhéran est en train de développer sa technologie de missiles et sa capacité nucléaire. Il est prêt pour l’étape suivante, qui consiste en un nouveau retrait partiel de l’accord nucléaire en dépit des efforts de la France et de l’Allemagne pour se distancier de la position étasunienne. Le monde continuera à concentrer son attention sur cette partie du monde et à suivre anxieusement l’évolution du bras de fer entre les États-Unis et l’Iran. »

L’Europe en croisière

L’évolution crisique (passage à la zone Ormouz/Golfe) touche donc également les pays européens dans le sens où ils sont obligés de prendre des positions plus actives que de simples déclarations soutenant le traité JCPOA sans trop mettre en accusation les USA, pourtant porteurs massifs de l’essentiel sinon de l’exclusivité de la faute. Désormais, ils doivent se déterminer par rapport aux “pressions maximales” as usualdes USA, mais exercées sur eux-mêmes cette fois, pour qu’ils participent à la coalition que les USA rêvent d’établir dans le Golfe pour protéger sur la sacro-sainte liberté de navigation, c’est-à-dire exercer des “pressions (militaires) maximales” sur l’Iran, cela avec les navires de guerre des autres qu’ils commanderaient néanmoins.

Placés devant cette sollicitation pressante des USA, les Européens sont donc obligés de prendre position, c’est-à-dire de refuser une telle option qui serait aussitôt interprétée par les Iraniens comme une sorte de préparation à la belligérance. Les Européens se trouvent coincés entre les diverses “pressions maximales” et leur engagement sans aucun doute sincère dans le traité JCPOA. Il n’est nullement assuré que le calcul US (c’est-à-dire la dynamique habituelle de la brutalité sans le moindre discernement) donne le résultat exigé par l’exceptionnalisme américaniste… Pour l’instant, les Européens tiennent et il leur sera difficile de céder à leur habituel exercice de servilité volontaire, avec un partenaire américaniste qui fait tout pour que l’éventuelle acceptation de leur proposition ressemble à une humiliation maximale et une trahison de tous leurs engagements :

« Mais la stratégie décidée par Washington, consistant à mettre la pression sur ses alliés, ne semble pas porter ses fruits. Le 31 juillet, lors d’une conférence de presse à Berlin, Ulrike Demmer, une porte-parole du gouvernement allemand, a mis fin aux espoirs étasuniens. “La priorité doit être à notre avis les efforts diplomatiques et la désescalade”, a-t-elle rappelé, précisant que “le gouvernement allemand est réticent face à la proposition concrète des États-Unis et c’est pourquoi il n’a pas proposé d’y participer”.
» [Demmer] a par ailleurs indiqué que “l’approche globale” de la politique allemande vis-à-vis de l’Iran “différ[ait] nettement de l’approche actuelle des États-Unis”. Le ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas, avait enfoncé le clou dans la soirée alors qu’il se trouvait en visite à Varsovie. “[L’Allemagne] ne participera pas à la mission maritime présentée et planifiée par les États-Unis”, a-t-il martelé, considérant que “la stratégie de pression maximale est erronée”. Il a ajouté ne pas vouloir d’“une escalade militaire”, préférant continuer “à compter sur la diplomatie”. Une affirmation confirmée le même jour par le vice-chancelier allemand et ministre des Finances, Olaf Scholz, qui, dans un entretien à la  ZDF, avait estimé que cette opération n’était “pas une bonne idée”.
» De leur côté, les Français ne semblent pas non plus emballés par le projet américain. “Nous ne voulons pas contribuer à une force qui pourrait être perçue comme aggravant les tensions”, avait expliqué le ministre des Armée, Florence Parly, soulignant, le 26 juillet, qu’il ne s’agirait en aucun cas de déployer des moyens militaires supplémentaires dans la région. Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères, avait lui assuré que Paris, Londres et Berlin travaillaient conjointement à la mise en place d’une “mission de suivi et d’observation de la sécurité maritime dans le Golfe”. Une grande partie des Européens semblent donc préférer sauvegarder l’accord sur le nucléaire iranien conclu à Vienne en 2015, duquel les États-Unis s’étaient retirés de manière unilatérale en mai 2018, plutôt que de se lancer à corps perdu dans une entreprise susceptible de déboucher sur un désastre. »

… Pour les Britanniques, ils sont engagés dans ce qu’un de nos lecteurs nous signale être une “aporie”. (Voir le Forum d’un autre texte décrivant « un labyrinthe terminé par une impasse » [l’aporie en question], où l’on retrouve effectivement le parcours récent de l’intermède May-Johnson et de la Royal Navy.) Malgré les liens qui unissent Trump et Johnson, il nous paraît bien difficile que le Royaume-Uni risque une belligérance en accompagnant la coalition US dont les USA seraient par ailleurs, semble-t-il, opérationnellement absents sinon pour les commander… Par contre et connaissant les règles surprenantes de ce simulacre déguisé en tragédie-bouffe, Johnson pourrait peut-être s’entendre avec Trump, qui n’est pas insensible à la manœuvre distraiyante de faire trébucher ses principaux conseillers (Bolton-Pompeo) lorsque ces deux-là croient être en vue de la réalisation catastrophique d’une de leurs infamies.

Durcissement discret mais effectif de la Russie

Un événement important qui vient prendre discrètement sa place, c’est ce qui semble bien être un réel engagement opérationnel des Russes avec l’Iran. Comme le signale Magnier, il y a l’annonce de manœuvres navales conjointes entre Russes et Iraniens, “d’ici la fin de l’année” selon une source iranienne (sans que l’on sache s’il s’agit de la fin de l’année du calendrier grégorien, ou du calendrier iranien qui commence en mars) ; et ces manœuvres qui auront lieu dans l’Océan Indien, dans le Golfe Persique, et peut-être bien en Mer Caspienne, – ce qui implique un accord de réciprocité : la Russie soutient l’Iran dans sa crise dans le Golfe, l’Iran soutient la Russie sur son flanc Sud-Ouest avec ses embarras ukrainien et géorgien.

Spoutnik-français précise ceci : « La Russie et l’Iran ont signé un mémorandum de compréhension mutuelle visant à élargir les relations bilatérales, a annoncé Hossein Khanzadi, commandant de la Marine de la République islamique d’Iran. En visite officielle en Russie il a en outre souligné qu’un accord de ce type était sans précédent et que sa signature pouvait être qualifiée de “moment charnière dans les relations militaires entre Moscou et Téhéran”. »

Malgré sa discrétion et son profil réduit aux “opérationnels”, cet accord apparaît important dans les circonstances actuelles, et surtout il se place dans un contexte où nous distinguons un réel durcissement en Russie, vis-à-vis des pressions extérieures et de nouvelles pressions intérieures. La répression de la manifestation du 27 juillet a Moscou a été particulièrement lourde (plus de 1 000 interpellations), et les réactions aux critiques extérieures singulièrement vives quoique non sans argument, notamment après l’expression tweetée des préoccupations de la diplomatie française avec son cortège de Gilets-Jaunes (« En ce qui concerne les actions ‘disproportionnées’ de la police lors de manifestations, la France est malheureusement l’une des premières du monde »).

Cette réaction à l’encontre des Français a été répétée à plusieurs reprises, avec les précisions des “bavures” policières contre des journalistes, aussi bien que la mise à l’index de RT et de SpoutnikCela fait beaucoup de la part de la Russie de Poutine, souvent critiquée par ses opposants de droite pour la mollesse de ses réactions vis-à-vis des pressions extérieures portant sur les vertus nécessaires de la démocratie universelle. Il est possible de voir dans toutes ces circonstances, parallèlement à l’accord avec l’Iran, un durcissement russe qui s’accorde à l’évolution de la situation générale ; dans ce cas, on discutera un peu moins des vertus de la démocratie, pour agir un peu plus vivement contre ce qui est perçu comme une menace ontologique contre la sécurité et la souveraineté nationales de la Russie. Si c’est le cas, cela nous signale que l’on passe aux choses sérieuses.

De Hong Kong au Vénézuela

Ainsi mettrions-nous dans la même catégorie d’un “durcissement général” l’attitude chinoise d’une possible réaction contre les événements en cours à Hong Kong depuis une quinzaine. Cette réaction pourrait, dans certaines circonstances, prendre la forme d’une intervention armée. Que ceci soit fondé ou pas importe peu, mais il y a une similitude d’interprétation des Russes et des Chinois des événements signalés, tous perçus entièrement ou en partie comme des opérations de déstabilisation selon la technique du regime change ; et cette interprétation induit un durcissement, de la même sorte que celui des Iraniens, face à une direction américaniste perçue non seulement comme subversive mais comme étant devenue folle, d’une folie qui ne connaît plus de bornes ni de répit parce qu’elle est liée à la perception inconsciente (non reconnue et non acceptable) du déclin américaniste.

Le professeur à l’Université de Téhéran Seyed Mohammad Marandi, qui faisait partie de la délégation iranienne qui a aidé à négocier le traité JCPOA de 2015, explique rationnellement le cercle vicieux confinant à la folie (le “sentiment d’insécurité” conduisant à une paranoïa sans frein)qui affecte la direction US prise comme un tout, hors de toute question de personnes : « Les États-Unis, qui sont dans la dynamique d’un empire en déclin, sont de moins en moins tolérants à l’égard des voix dissidentes, mais je pense que cela expose aussi plus clairement le déclin des États-Unis et leur sentiment croissant d’insécurité »… Plus ils sont en déclin, plus ils veulent s’affirmer en voyant partout des menaces contre leur puissance, plus ils montrent combien ils sont devenus faibles du fait de leur déclin, plus leur déclin accélère : un tourbillon crisiqueprécipitant dans le trou noir de l’effondrement.

Cette dynamique explosive semble atteindre les limites de la tolérance pour ceux qui la subissent directement, – et même pour ceux qui la subissent indirectement, comme les Européens. A cause des actions US déclenchées sans aucune précaution ni la moindre conception tactique pour un but stratégique qui peut se rapporter soit au nihilisme soit à l’entropisation, sans aucune attention pour la légalité, sans aucune précaution pour les effets et les conséquences sur les équilibres et sur les alliances, naît et grandit ce phénomène constaté plus haut d’“élargissement” des crises conduisant à la confusion des faiseurs de crise (USA & le reste quand c’est le cas) et au désenclavement des situations d’assiégé et de solitaire de celui qui subissent l’agression. C’est le cas de l’Iran, ce pourrait être demain le cas du Vénézuela si Trump met sa menace à exécution de déployer un blocus naval contre ce pays, qui le conduirait à un risque d’une possible confrontation navale avec des pays tels que la Chine, la Russie et l’Iran ; là aussi, il y aurait “élargissement” de la crise comme on a vu plus haut pour l’Iran.

La situation intérieure des USA ne peut non plus, bien évidemment, être ignorée dans cette évolution, alors que la tension monte à l’approche de l’élection USA-2020 dans un climat de fracture du pays sans précédent, alors que les réflexions concernent désormais de manière ouverte des options de démembrement, de guerre civile ou de dictature des États-Unis. Ce climat agit d’une façon indirecte mais extrêmement puissante sur les pulsions paranoïaques de la politique extérieure. La dégradation de la situation depuis USA-2016 est proprement stupéfiante, alors que les avis des analystes capables de garder un peu de sang-froid étaient, durant la campagne échevelée USA-2016, qu’une fois l’élection faite s’opérerait un retour à un certain calme à l’intérieur du système politique et institutionnel des USA. Ainsi peut-il être admis qu’une étape importante, voire gigantesque, a été franchie entre USA-2016 et USA-2020, et bien entendu avec les conséquences de cet ébranlement sismique sur la direction US, et sur ce qui tient lieu de “politique extérieure” sont considérables.

La question de plus en plus pressante est de savoir jusqu’où les victimes de ce phénomène cosmique d’effondrement de l’“Empire” (dito, du Système) vont tenir avant de décider qu’il devient préférable, plutôt que de contenir les effets de la folie, plutôt de les accélérer dans l’espoir que la folie détruira le fou avant de déclencher des événements imprévisibles. L’attitude de l’Iran, qui n’est nullement passionnée ni affective, mais bien froidement calculée, n’est pas loin d’atteindre ce point, et les Russes et les Chinois ne sont plus très loin de l’Iran à cet égard. Lorsque nous y serons, il ne restera alors plus à l’Europe et à ses divers galopins qu’à singer l’un des épisodes d’Apollo : “Allo Bruxelles, nous avons un problème… ”

https://www.dedefensa.org/article/notes-sur-un-durcissement-general

ASSURER SEUL SA DÉFENSE ?

ACTUS – NEWSDÉFENSEG2S ASSOCIATION

G2SGénéral Desportes

ASSURER SEUL SA DÉFENSE ?


G2S

G2S5 JUILLET 2019

Soldats belges. Crédit : DR.

Pour le GDI (2S) Vincent DESPORTES, l’OTAN, tel que nous la connaissons, vit ses dernières années. Pris individuellement aucun pays, y compris la France, n’a les moyens d’assurer seul sa défense dans tous les domaines Il y a donc urgence à bâtir une défense de l’Europe avec les pays qui en partagent notre vision des enjeux.

LA DÉFENSE, OUTIL IMPÉRATIF DE L’AUTONOMIE EUROPÉENNE

Les Européens ont longtemps cru que, pour avoir éliminé la guerre sur leur propre sol, ils l’avaient éradiquée. La montée des tensions internationales, la renaissance des politiques de puissance, l’explosion du terrorisme les ramènent à la raison. La guerre a toujours un bel avenir et les rapports humains demeurent des rapports de force. Dès lors, raisonner seulement économie en acceptant le nanisme politique et militaire est une faute : on ne peut penser l’Europe sans espérer sa maturité stratégique, donc sans vouloir son autonomie, donc sans bâtir sa défense.

POURQUOI FAUT-IL CONSTRUIRE L’EUROPE DE LA DÉFENSE ?

C’est impératif d’abord, parce que, en termes de défense, l’échelle des nations européennes est dépassée. Une puissance moyenne ne peut plus se doter d’un système de défense cohérent, comme ce fut le cas jusqu’au milieu du XXe siècle. Pour deux raisons.

  • La première relève de l’expansion continue des domaines de conflictualités. La guerre n’abandonne jamais un espace dont elle s’est emparée. Il fallait hier être capable de combattre sur terre, puis sur mer ; les évolutions technologiques du XXe siècle ont imposé aux armées de détenir des capacités de combat dans la troisième dimension, air puis espace, et – pour certaines – nucléaires. Le XXIe siècle rajoute le cyberespace et il faudra demain se défendre dans tout nouvel espace conquis par l’homme. À l’expansion des espaces de guerre ne correspond nullement celui des budgets militaires de plus en plus chichement comptés. A supposer qu’il en ait la volonté politique, un État européen n’est plus en mesure de constituer en solo une capacité d’action substantielle dans les cinq espaces d’affrontement.
  • La deuxième raison relève de l’accroissement exponentiel du coût des équipements. Chaque nouvelle génération d’armement multiplie par 10 (et parfois davantage) le coût des systèmes d’armes alors même que les équipements sophistiqués fabriqués en petite série ont un coût prohibitif. Tout État est donc contraint de réduire son parc à chaque saut générationnel… ou d’accepter le décrochage technologique.

La conséquence ? Sauf pour les superpuissances dotées de vastes moyens budgétaires, le choix se fait entre un système de défense échantillonnaire, affaibli de déficiences capacitaires béantes, et le rétablissement de la cohérence et de l’exhaustivité à un niveau supranational. Pour les nations européennes, il est donc techniquement nécessaire de retrouver à ce niveau
les capacités manquantes au niveau national.

C’est ici qu’apparaît à nouveau la nécessité de l’Europe de la défense : ce niveau supranational doit être fiable. Or, si cela a été longtemps le cas de l’Alliance atlantique, c’est fini. Les Européens savent que leur défense ne vaut que par la garantie américaine… mais elle est devenue un mythe pernicieux.

Ils tentent de se rassurer : « la défense collective, c’est l’OTAN ». Exact, pour un certain temps encore… mais hasardeux !

Les États-Unis assurent la part majeure du budget de l’OTAN et quand ils seront définitivement tournés vers leur Ouest, il n’y aura plus de défense collective de l’Europe ! Ce « pivot stratégique » de l’Atlantique vers le Pacifique reflète la réalité du monde. Dans moins de vingt ans, la population américaine d’origine européenne sera devenue minoritaire et le vieux réflexe de défense de la « terre des ancêtres » aura disparu. Les États-Unis, affranchis de leur dépendance énergétique à l’égard du Proche-Orient, pourront certes connaître de brefs regains d’intérêt pour l’Europe mais soyons sans illusions : jamais plus le soldat RYAN ne viendra mourir sur une plage d’Europe… d’autant qu’il s’appellera RAMIREZ ! N’imaginons pas qu’une fois la page TRUMP tournée, le flot s’inversera : il s’agit d’une tendance lourde. Le découplage États-Unis/Europe est inéluctable : TRUMP n’est pas un accident de l’histoire.

Ne pouvant lier son destin à une puissance dont les intérêts stratégiques s’éloignent des siens, l’Europe doit prendre acte que l’OTAN n’est plus son assurance tous risques et réagir, vite : elle ne dispose plus que de quelques années pour construire son propre système de défense. À défaut, elle se trouvera fort démunie lorsque le dernier navire de l’US Navy aura quitté Anvers pour ramener à Baltimore le dernier soldat américain.

Enfin, soyons en sûrs, le monde a besoin d’Europe. Qu’on le veuille ou non, notre monde né le 26 juin 1945 à San Francisco est aujourd’hui moribond. Or, notre planète en ébullition, en mutation profonde, de moins en moins régulée par des organisations faiblissantes, notre planète a besoin d’Europe.
Une Europe née de l’entrechoquement sanglant des ambitions nationales, puis des Lumières, puis de massacres encore, une Europe devenue pôle de sagesse et d’équilibre, une Europe creuset et porteuse des valeurs humanistes, une Europe aux ambitions désormais raisonnables, facteur d’apaisement dans un monde qui court à nouveau vers le gouffre.

L’Europe doit jouer son rôle dans le monde. Mais pour cela elle doit être entendue, donc militairement forte. Car depuis que le monde existe, son histoire est ainsi faite : les valeurs ne valent que par la puissance de l’épée, la voix ne porte qu’en fonction du calibre des canons. Or aujourd’hui l’Europe, privée de puissance militaire commune, est un continent aphone. Cela explique que la France joue aujourd’hui un rôle plus important que l’Europe sur la scène internationale : elle peut s’engager concrètement, au cœur des crises. Sa voix porte bien davantage que celle de l’Europe.

QUEL MODÈLE POUR LA DÉFENSE DES PAYS EUROPÉENS ?

L’armée européenne est-elle la solution ? Elle est plutôt une Vision, mais une vision à long terme. En effet, une armée démocratique est nécessairement une armée de citoyens : tant qu’il n’y aura pas de citoyens européens, il n’y aura pas d’armée européenne. Celle-ci suppose une autorité politique légitime décidant pour les nations de l’intérêt stratégique commun, donc, si nécessaire, de l’engagement des forces – et de la mort… – au combat. Nous en sommes loin. Mais c’est une vision utile, un jalon ultime.

Il faut donc construire auparavant – et urgemment : il nous reste vingt ans tout au plus – une armée des nations européennes. Pas des 27 nations : nous n’avons plus le luxe du rêve. L’élargissement européen a été poussé par l’Oncle Sam pour dissoudre l’Europe dans l’espace : résultat brillamment atteint. De Paris à Budapest, les perceptions des menaces et des intérêts stratégiques, les cultures opérationnelles, sont trop divergentes pour que les pays de l’Union acceptent d’une seule voix de subordonner leur défense à la mise en commun de moyens dont ils auraient perdu la liberté d’emploi.

Le réalisme veut donc que l’on parte d’un noyau de nations souveraines capables de compromis stratégiques et d’érosion de leur autonomie au nom d’un intérêt supérieur accepté, dépassant les égoïsmes nationaux. Ce qui suppose une conscience claire de ce qui a été écrit plus haut, un volontarisme sans faille et un façonnage obstiné des opinions publiques pour le bien commun des citoyens. La solution aujourd’hui la plus prometteuse a fait ses preuves dans d’autres domaines – celui de la politique monétaire en particulier. C’est celle d’un Eurogroupe de défense, porté par les volontés conjointes de la France et de l’Allemagne, dans lequel les décisions seraient prises à la majorité qualifiée.

Dans un monde aux évolutions belligènes et en l’absence de capacité régulatrice internationale, il revient à l’Europe d’assumer sa défense commune. S’ils tiennent à leur civilisation, les Européens doivent se doter au plus tôt de moyens propres de défense : de manière réaliste, fermement mais pas à pas, en cessant de rêver à un ordre ancien définitivement disparu.

Peu importe, au fond, l’appellation. Ce dont l’Europe a besoin, c’est une défense de l’Europe, par l’Europe et pour l’Europe, disposant d’une capacité militaire autonome et intégrée, apte à défendre en autonomie ses intérêts et sa capacité à vivre comme elle l’entend.DéfenseÉtats-UnisEuropeG2SGénéral Desportes

https://theatrum-belli.com/assurer-seul-sa-defense/