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NIGER: ENFIN, UNE GUERRE JOHN MCCAIN N’AIME PAS

NIGER: ENFIN, UNE GUERRE JOHN MCCAIN N’AIME PAS

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07.11.2017

News a d’abord fait le point sur la mésaventure du Niger aux Etats-Unis le 4 octobre. « La vraie nouvelle ici est que les Etats-Unis ont des forces au Niger, où ils mènent des opérations secrètes », a tweeté l’auteur. « Hashtag America First ».

Les médias officiels ont ignoré l’embuscade des forces spéciales américaines, jusqu’à ce que l’histoire gagne la traction anti-Trump. Aucun mot n’est venu de John McCain. Dans trois semaines, le sénateur de l’Arizona fait l’histoire. McCain, qui n’a jamais connu une guerre qu’il n’avait pas envie de poursuivre, s’interroge sur la folie au Niger.

Le sénateur d’Arizona peut courir mais ne peut pas se cacher de la pollution qu’il a laissée sur son chemin politique. Les républicains ont sagement rejeté la guerre au Kosovo; McCain a abandonné la loyauté du parti pour demander des bombes d’en haut et « plus de bottes sur le terrain. » À la perspective de la guerre avec l’Iran, McCain a éclaté en chanson, « Bombe-bombe, bombe-bombe-Iran ». ce goule de guerre sourit. Avant cela, McCain a promis une guerre de 100 ans en Irak.

Le chauvinisme du sénateur McCain a englobé la Syrie, la Géorgie, le Mali, le Nigeria et la Chine. Lorsque les États-Unis ne pouvaient pas changer de régime, comme ils l’ont fait en Afghanistan et en Libye, McCain appelait typiquement un «ami de l’Amérique» imaginé contre un «ennemi de l’Amérique». McCain a de nombreux amis imaginaires.

Là où son pays cible était au-delà de l’intimidation américaine (Russie), l’idée de la reprise d’une guerre froide était une option que McCain aimait. Il fulmine actuellement sur un léger retard dans les sanctions contre la Russie. Quand tous les efforts pour apprivoiser le monde échouent militairement, McCain est partial à l’idée des troupes de l’ONU agissant comme ses substituts, disons au Soudan.

Aucune guerre ne rend Johnny un garçon triste. Mais maintenant, il envisage une assignation à comparaître sur le Niger.

CENTRALISATEUR GLOBAL

Jouer au Niger, ce sont les intérêts de la politique étrangère américaine, ancrés en permanence et immuables. Les observateurs attentifs détecteront un modèle familier. Encore une fois, le parti pris américain est partout dirigé vers un État central puissant et démesuré. Cette vanité a mis nos forces sur une trajectoire de collision avec les intérêts tribaux que l’Amérique cherche à apprivoiser.

En effet, la politique étrangère américaine bafoue souvent l’autorité locale. Il désavoue certainement les séparatistes et décourage généralement toute dévolution significative du pouvoir. Né d’une confédération lâche d’États indépendants, l’Amérique représente maintenant l’État centralisé fort. Nos dirigeants interchangeables s’efforcent de voir la même chose dans les terres tribales du Moyen-Orient et de l’Afrique.

MEDDLING DANS LA GUERRE CIVILE DU YEMEN

Au Yémen, l’Amérique s’efforce d’imposer une autorité centrale sur les «cheikks du chahut». Au Sud seulement, le Yémen compte 14 principautés. Les sécessionnistes du Sud sont en guerre avec le nord depuis au moins 139 ans. Là, «même l’eau embouteillée», note l’économiste, «s’appelle« Sud ». Il n’y a pas de Yémen unifié. N’a jamais ete.

Dans cette mêlée, les États-Unis ont pataugé. Notre colosse de la politique étrangère est si stupide et dangereux qu’il imagine que l’Amérique combat Al-Qaïda en soutenant la coalition menée par l’Arabie saoudite pour vaincre les rebelles Houthi du Nord. Les rebelles Houthi du nord, cependant, portent clairement plusieurs chapeaux. Plus encore que la coalition envahissante, les rebelles sont de la communauté et souvent pour la communauté.

Comme le remarquent les partenaires émirati américains au Yémen, «Motiver les recrues à aller vers le nord est une tâche ardue, même avec le paiement de primes. Ceux qui étaient heureux de se battre pour leur propre maison semblent ne pas vouloir se battre pour quelqu’un d’autre. « 

Est-ce que l’armée de l’Empire se limiterait à ce mandat constitutionnel: se battre pour la maison et le foyer et pas plus. Hélas, nos soldats ont été propagandisés pour confondre la lutte pour la liberté américaine avec des combats au Niger, au Burkina Faso (oui, je sais) et au Mali.

En fin de compte, tous les endroits choisis par l’Amérique sont trop complexes pour être saisis par l’esprit prosaïque des États-Unis, car nous sommes instruits de voir des sociétés différentes des nôtres à travers un prisme d’anges et de démons.

Plus encore qu’au Moyen-Orient, l’Afrique est déchirée par des intérêts et des dynamiques tribaux. Ceux-ci, McCain ou CENTCOM (le Commandement Central des Etats-Unis) n’ont aucun espoir de compréhension, parce qu’ils sont attachés à l’idée que leur propre maison (l’Amérique) n’est rien d’autre qu’une idée, et jamais une communauté de chair et de sang. des personnes partageant un patrimoine précieux.

ET MAINTENANT, NIGER

À leur crédit, la fidélité des Africains n’est pas de déraciner les propositions politiques – la démocratie, les droits de l’homme, le mariage homosexuel et les salles de bains communes – mais les uns envers les autres. Ils vont tuer pour le clan et la famille. (Et ils s’entretuent aussi.)

Le Niger n’est pas différent. On vous dit que les Américains et les Français renforcent les forces locales du Niger contre le mythique ISIS. Balivernes. Ce n’est jamais le cas. En Afrique, comme en Afghanistan ou en Irak, les conflits sont régionaux, tribaux, anciens, voire anciens.

Tongo-Tongo, le village nigérien qui a tendu une embuscade à nos bérets verts sans méfiance, n’avait pas été «infiltré» par des forces hostiles; c’est le point de vue du gouvernement central du Niger, lui-même un développement très récent. Si le passé est un prologue, il est juste de supposer que le gouvernement du Niger est investi dans le développement en tant qu’état client français et américain avec tous les avantages qui en découlent.

Les villageois ont probablement appris à ne pas attendre que l’État leur fournisse des retombées. Les villageois de Tongo-Tongo ont incité nos forces à forger, donnant juste assez de temps à leurs bienfaiteurs militants pour créer une embuscade dans une zone d’abattage.

Imaginer! Les locaux n’apprécient pas particulièrement la visite des patrouilleurs américains et français et de leurs marionnettes nigériennes.

Encore une fois, le Niger dépend fortement des pots-de-vin de l’Occident (l’aide étrangère, nous l’appelons). Nous récompensons Niamey (la capitale) pour jouer à des jeux de guerre avec nous. C’est un autre cas d’une terre tribale islamique, si multiethnique, dont les gens ne veulent pas d’Américains là-bas. (Et même si les gens de la région nous voulaient là-bas, l’Amérique n’a rien à faire là-bas.) Les déplorables ont voté contre le concept de rendre le Niger, le Burkina Faso et le Mali encore meilleurs.)

Donc, si la haine de John McCain envers le président Trump a poussé le plus chaud des bellicistes américains à remettre en question l’intervention américaine au Niger, c’est une bonne chose.

 

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Phoenix 2.0 – Après le Vietnam, c’est le tour de l’Afghanistan

Phoenix 2.0 – Après le Vietnam, c’est le tour de l’Afghanistan


Moon of Alabama
Moon of Alabama

Par Moon of Alabama – Le 24 octobre 2017

La semaine dernière, le nouveau chef de la CIA, Mike Pompeo, a émis en public la menace de faire de la CIA une « agence beaucoup plus féroce ». Son premier pas dans cette direction a été de libérer les gangs de tueurs parrainés par la CIA contre le peuple afghan.

La C.I.A. étend ses opérations secrètes en Afghanistan, en envoyant de petites équipes d’officiers et de mercenaires bien entraînés soutenir les forces afghanes pour poursuivre et éliminer les militants talibans dans tout le pays (…)

(…)

Cette initiative de la C.I.A. permettra d’augmenter le nombre des missions effectuées par les unités militaires, ce qui signifie qu’une plus grande partie du rôle des États-Unis dans les combats en Afghanistan sera cachée au public.

Cela ne va pas être une simple campagne contre-insurrectionnelle, même si certains ne manqueront pas de l’affirmer. Une campagne anti-insurrectionnelle doit intégrer plusieurs éléments : la politique, la sécurité, l’économie et l’information. Elle ne peut réussir que si elle soutient une autorité légitime.

Le gouvernement afghan actuel a peu de légitimité. Il a été soudoyé par l’ambassade des États-Unis après qu’une immense fraude électorale, connue de tous, a menacé de se transformer en chaos total. En août, le directeur de la CIA, Pompeo, a rencontré le président afghan Ashraf Ghani pour discuter probablement du nouveau plan. Mais la campagne annoncée aujourd’hui n’a pas de composante politique ni économique. Une campagne centrée uniquement sur la « sécurité » aboutira à une hasardeuse expédition de tortures et de meurtres hors-sol, qui n’aura pas de résultat positif.

La campagne sera une aubaine pour les talibans. Elle tuera probablement quelques insurgés alignés sur les talibans ici et là, mais elle aliènera beaucoup d’Afghans. La plupart des combattants talibans sont des locaux. Les tuer crée de nouvelles recrues locales pour l’insurrection. Et cela lui apportera également une meilleure couverture de la population pour les opérations futures.

Une campagne similaire a eu lieu pendant la guerre du Vietnam sous le nom d’Opération Phoenix. À l’époque, quelque 50 000 Sud-Vietnamiens, tous « soupçonnés de communisme », ont été tués par les gangs de la CIA qui écumaient le pays :

L’Opération [Phoenix] a été conçue pour identifier et « neutraliser » (via l’infiltration, la capture, le contre-terrorisme, l’interrogatoire et l’assassinat) l’infrastructure du Front de Libération Nationale du Vietnam du Sud (FLN ou Viet Cong). La CIA l’a décrite comme « un ensemble de programmes qui visaient à attaquer et détruire l’infrastructure politique vietcong ». Les deux principales composantes du programme étaient les Unités de reconnaissance provinciales (UPR) et les centres d’interrogation régionaux. Les UPR devaient tuer ou capturer des membres présumés du FLN, ainsi que des civils censés avoir des informations sur les activités du FLN. Beaucoup de ces personnes ont ensuite été emmenées dans des centres d’interrogatoire où la plupart auraient été torturées dans le but d’obtenir des renseignements sur les activités des Viet Cong dans la région. L’information obtenue dans ces centres était ensuite transmise aux commandants militaires qui l’utilisaient pour envoyer les UPR dans de nouvelles missions d’enlèvements et d’assassinats.

Le programme Phoenix avait été intégré dans un programme de développement politique et économique civil plus large appelé CORDS. Les historiens sont largement arrivés à la conclusion que Phoenix n’avait pas atteint ses objectifs malgré le souci de l’intégrer à un contexte plus large. Le soutien passif de la population pour les Viet Cong a augmenté à cause de la campagne. Depuis quelques années, la RAND Corporation du Pentagone déploie des efforts révisionnistes pour modifier la vision de cette opération.

La campagne qui vient d’être annoncée ressemble à Phoenix mais n’a aucune composante politique. Elle n’est pas conçue pour pacifier les insurgés mais pour éliminer la résistance une bonne fois pour toutes :

La nouvelle opération sera dirigée par de petites unités connues sous le nom d’équipes de poursuite antiterroriste. Elles sont gérées par des officiers paramilitaires de la C.I.A. appartenant à la Division des activités spéciales de l’Agence et par des agents de la Direction nationale de la sécurité, le service de renseignement afghan ; elles incluent des troupes américaines d’élite du Commandement des opérations spéciales interarmées. La majorité des forces appartiennent cependant à la milice afghane.

Il y a seulement quelques douzaines d’officiers dans la division des activités spéciales de la CIA qui peuvent participer activement à une telle campagne. Le début de l’article laisse penser que les « sociétés paramilitaires privées » joueront un rôle important. Au mois d’août, Eric Prince, l’ancien chef de la société privée de mercenaires Blackwater, a fait du lobbying auprès de l’administration Trump pour que la guerre en Afghanistan soit menée par des entreprises paramilitaires. On peut donc penser que Prince et d’autres rejetons de Blackwater seront impliqués dans la nouvelle campagne de la CIA. C’est la Direction Nationale afghane de la Sécurité (DNS) qui sera chargée de faire l’essentiel du travail de renseignement sur le terrain.

La DNS a été créée par la CIA à partir d’éléments de l’ancienne Alliance du Nord, les opposants aux Talibans d’origine. À la fin des années 1990, l’Alliance du Nord dirigée par Ahmed Shah Massoud était financée par la CIA. Le chef des renseignements de Shah Massoud, Amrullah Saleh, qui a la double nationalité, a été formé par la CIA. Après l’invasion américaine en Afghanistan, Saleh a dirigé le nouveau service de renseignement, la DNS. Puis, le président Hamid Karzaï a limogé Saleh en 2010 parce qu’il s’opposait à ses efforts pour se réconcilier avec les talibans. En mars 2017, le président actuel, Ashraf Ghani, a nommé M. Saleh au poste de ministre d’État à la réforme de la sécurité. Saleh a démissionné (?) en juin après que Ghani a conclu un accord de paix avec Gulbuddin Hekmatyar, un chef de guerre opposé au gouvernement et ancien allié des talibans.

Saleh est un Tadjik pur et dur, et un extrémiste impitoyable. Il se méfie des Pachtounes, le principal groupe ethnique d’Afghanistan et la base populaire des talibans. Saleh a récemment fondé son propre parti politique. Il a évidemment de plus larges ambitions. Il a toujours eu d’excellentes relations avec la CIA, et tout particulièrement avec son centre anti-terroriste radical. Il est fort probable qu’il a participé à la planification de cette nouvelle campagne.

Dans le Nord de l’Afghanistan où il y a une certaine mixité ethnique, les milices locales dirigées par la Direction Nationale afghane de la Sécurité (DNS) se livreront probablement à un nettoyage ethnique à grande échelle. Dans le sud et l’est pachtoune, elles n’auront aucun soutien local car ces milices terrorisent le pays depuis pas mal de temps :

Cela fait des années que le principal travail des officiers paramilitaires de la C.I.A. dans le pays est la formation des milices afghanes. Le C.I.A. a également utilisé des membres de ces milices indigènes pour développer des réseaux d’informateurs et recueillir des renseignements.

(…)

Les commandos américains – qui font partie du programme Omega du Pentagone qui prête des forces d’opérations spéciales à la C.I.A. – permettent aux troupes conventionnelles de collaborer avec les milices afghanes lorsqu’elles ont besoin de soutien aérien ou d’évacuations médicales. […]

Les milices écument le pays depuis longtemps et ont été accusées de tuer aveuglément les civils afghans lors de raids et de frappes aériennes.

On sait déjà comment finira cette campagne. La CIA elle-même a peu ou pas de source d’information indépendante dans le pays. Elle dépendra de la Direction Nationale afghane de la Sécurité (DNS) truffée de proches tadjik de Saleh, et de membres des milices ethniques et tribales. Chacune de ces entités a son propre agenda. Une campagne de « sécurité » comme celle qui est planifiée dépend d’un bon renseignement. Qui, dans tel ou tel hameau, est membre des Talibans ? Faute de sources locales sûres, la milice, sous la direction de la CIA ou d’une société privée, aura recours à une torture extrêmement brutale. Ils vont supplicier les « informateurs » et les « suspects » jusqu’à ce qu’ils leur donnent les noms d’une nouvelle série de « suspects ». Répétez l’opération autant de fois que nécessaire 1 – à la fin, tous les « suspects » seront tués.

Le nouveau plan a été intentionnellement « fuité » au New York Times par « deux hauts fonctionnaires américains » qui présentent l’opération sous un jour positif :

La mission a été planifiée parce que nous savons tous que pour amener les talibans à la table des négociations – un élément clé de la stratégie de M. Trump pour le pays – les États-Unis doivent combattre les insurgés de manière offensive.

Cette affirmation n’a bien sûr aucun sens. Les États-Unis « combattent les insurgés de manière offensive » depuis des années déjà. Les talibans ont toujours été prêts à négocier. Leur principale condition pour un accord de paix est que les forces américaines mettent fin à leur occupation et quittent le pays. Les États-Unis ne veulent tout simplement pas le faire. Tuer plus de « suspects » d’être des sympathisants des talibans ne changera pas la position des talibans et ne rendra pas de sérieuses négociations plus probables.

Dans cinq ans, quand la brutalité indicible et la vanité de cette campagne seront sous les feux de la rampe, le NYT sera choqué, CHOQUÉ, qu’une telle campagne ait jamais pu avoir lieu.

Traduction : Dominique Muselet

Note

  1. En anglais : Rinse-repeat. C’est la formule qu’on trouve dans les notices des bouteilles de shampoing.

 

http://lesakerfrancophone.fr/phoenix-2-0-apres-le-vietnam-cest-le-tour-de-lafghanistan

La CIA, 70 ans de crime organisé

La CIA, 70 ans de crime organisé


Une interview de Douglas Valentine par Lars Schall – Le 22 septembre 2017 – Source Counterpunch

Un avion de la CIA s’écrase au Yucatan avec 3,7 tonnes de cocaïne à bord

Lars Schall : – Il y a 70 ans, le 18 septembre 1947, la Loi sur la sécurité nationale a créé la CIA. Douglas, vous dites que la CIA est « la branche du crime organisé du gouvernement étasunien ». Pourquoi donc ?

Douglas Valentine : – Tout ce que fait la CIA est illégal, c’est pourquoi le gouvernement lui fournit la protection du secret total. Alors que les gardiens du mythe que sont les médias présentent les États-Unis comme un bastion de paix et de démocratie, les agents de la CIA gèrent des organisations criminelles dans le monde entier. Par exemple, la CIA a engagé l’un des principaux trafiquants étasuniens, dans les années 1950 et 1960, dont le nom est Santo Trafficante, pour assassiner Fidel Castro. En échange, la CIA a permis à Trafficante d’importer des tonnes de stupéfiants aux États-Unis. La CIA créé des entreprises d’armement, de fret et de financement pour aider les organisations criminelles qui trafiquent la drogue à faire le sale boulot. L’argent de la mafia se mélange à l’argent de la CIA dans des banques offshore, au point que les deux deviennent indiscernables.

Mais le trafic de drogue n’est qu’un exemple.

– Qu’est-ce qui est le plus important à comprendre au sujet de la CIA ?

– L’histoire de cette organisation qui, si elle est suffisamment étudiée, révèle comment la CIA réussit à garder le secret. C’est la contradiction essentielle, au cœur des problèmes des États-Unis : si nous étions une démocratie et si nous jouissions vraiment de la liberté d’expression, nous pourrions étudier et parler ouvertement de la CIA. Nous serions alors mis face au racisme et au sadisme institutionnalisé de cette institution. Mais nous ne le pouvons pas, et donc notre histoire reste inconnue, ce qui signifie que nous ne savons pas qui nous sommes, en tant qu’individus ou en tant que nation. Nous nous imaginons être des choses que nous ne sommes pas. Nos dirigeants connaissent des morceaux de la vérité, mais ils cessent d’être des dirigeants une fois qu’ils commencent à parler des choses vraiment diaboliques que fait la CIA.

– Un terme intéressant lié à la CIA est le « déni plausible ». Pourriez-vous nous l’expliquer ?

– La CIA n’entreprend  rien qu’elle ne puisse dénier. C’est Tom Donohue, un officier supérieur retraité de la CIA qui m’en a parlé la première fois.

Permettez-moi d’abord de vous présenter un peu ma source. En 1984, l’ancien directeur de la CIA, William Colby, a accepté de m’aider à écrire mon livre, « The Phoenix Program ». Colby m’a présenté à Donohue en 1985. Donohue avait géré la branche « action secrète » de la CIA au Vietnam, de 1964 à 1966. De nombreux programmes qu’il a développé ont été incorporés à Phoenix. Parce que Colby m’avait présenté, Donohue fut très accueillant et m’a beaucoup expliqué la façon dont fonctionne la CIA.

Donohue était un officier typique de la CIA de première génération. Il avait étudié la religion comparée à Columbia et comprenait la transformation symbolique. Il était un produit et un praticien de la politique du comté de Cook, qui avait rejoint la CIA après la Deuxième Guerre mondiale lorsqu’il a compris que la Guerre froide était « une industrie en pleine croissance ». En fin de carrière, il était chef de station de la CIA aux Philippines et, au moment où je lui ai parlé, il était en affaire avec un ancien ministre philippin de la Défense. Il mettait ses contacts à profit, ce qui était normal à l’époque. C’est ainsi que la corruption fonctionne pour les anciens hauts fonctionnaires.

Donohue m’a donc expliqué que la CIA n’entreprend aucune action à moins qu’elle ne satisfasse à deux critères. Le premier critère est le « bénéfice potentiel pour le renseignement ». Le programme doit bénéficier à la CIA ; avant d’expliquer comment renverser un gouvernement, comment faire chanter un fonctionnaire, où un rapport est caché ou comment exfiltrer un agent à travers une frontière, l’action doit avoir un « bénéfice potentiel pour le renseignement » c’est à dire une certaine utilité pour la CIA. Le deuxième critère est que cette action puisse être niée. S’ils ne peuvent trouver un moyen de structurer le programme de l’opération sans déni possible, ils ne l’entreprendront pas. Le déni plausible peut être aussi simple que de fournir à un agent une couverture militaire. La CIA peut alors dire : « C’est l’armée qui l’a fait ».

Le déni plausible est surtout une question de langage. Au cours des audiences du Sénat sur les complots d’assassinat de la CIA contre Fidel Castro et d’autres dirigeants étrangers, l’ancien directeur adjoint des opérations de la CIA, Richard Bissell, a défini le « déni plausible » comme « l’utilisation de la circonlocution et de l’euphémisme dans des discussions où, si l’on utilisait des définitions précises, cela dévoilerait les actions secrètes et provoquerait leur arrêt ».

Tout ce que la CIA fait est niable. Cela fait partie de son mandat auprès du Congrès. Le Congrès ne veut pas être tenu responsable des choses criminelles que fait la CIA. Le seul moment où ce que fait la CIA devient de notoriété publique – autrement que par de rares accidents ou par un lanceur d’alerte – est lorsque le Congrès ou le Président pense qu’il est utile, pour des raisons de guerre psychologique, de laisser les Étasuniens savoir que la CIA le fait. La torture est un bon exemple. Après le 11 septembre, et jusqu’à l’invasion de l’Irak, le peuple américain a voulu se venger. Il voulait que le sang musulman coule, alors l’administration Bush a laissé fuiter qu’elle torturait les méchants. Elle l’a joué en douceur et a appelé cela un « interrogatoire amélioré », mais tout le monde a compris le symbole. Circonvolution et euphémisme. Déni plausible.

– Les employés de la CIA savent-ils qu’ils font partie de « la branche du crime organisé du gouvernement étasunien » ? Dans le passé, vous avez suggéré, en liaison avec le programme Phoenix par exemple : « Parce que la CIA est compartimentée, j’ai fini par en savoir plus sur le programme que n’importe quel employé de la CIA. »

– Oui, ils le savent. Je parle longuement de cela dans mon livre. La plupart des gens n’ont aucune idée de ce que font vraiment les policiers. Ils pensent que les policiers ne sont là que pour vous donner une amende pour excès de vitesse. Ils ne voient pas que les flics sont aussi associés aux criminels professionnels et gagnent de l’argent dans le processus. Ils croient que lorsqu’un homme met un uniforme, il devient vertueux. Mais les gens qui entrent dans les forces de l’ordre le font pour le pouvoir qu’ils peuvent exercer sur d’autres personnes et, dans ce sens, ils sont plus proches des escrocs avec lesquels ils s’associent que de ceux qu’ils sont censés protéger et servir. Ils cherchent à intimider et sont corrompus. C’est cela les forces de l’ordre.

La CIA est peuplée du même genre de personnes, mais sans aucune contrainte. L’officier de la CIA qui a créé le programme Phoenix, Nelson Brickham, m’a dit ceci à propos de ses collègues : « je décris le renseignement comme une manière socialement acceptable d’exprimer des tendances criminelles. Un homme qui a de fortes tendances criminelles, mais qui est trop lâche pour en être un, pourrait se retrouver dans un endroit comme la CIA s’il a un niveau suffisant de formation. » Brickham a décrit les officiers de la CIA comme des aspirants mercenaires « qui ont trouvé une façon socialement acceptable de faire ces choses et, je pourrais ajouter, d’être très bien payés pour cela ».

Il est bien connu que lorsque la CIA choisit des agents ou des personnes pour mener des milices ou des unités de police secrètes dans des pays étrangers, elle soumet ces candidats à un dépistage psychologique rigoureux. John Marks dans « The Search for the Manchurian Candidate » a raconté comment la CIA a envoyé son meilleur psychologue, John Winne, à Séoul pour « sélectionner le cadre initial » de la CIA coréenne : « J’ai mis en place un bureau avec deux traducteurs, a déclaré Winne à Marks, et j’ai utilisé une version coréenne du Wechsler. » Les psys de la CIA ont soumis à un test d’évaluation de la personnalité deux douzaines d’officiers militaires et de la police, « puis ont écrit un rapport d’une demi-page sur chacun d’eux, énumérant leurs forces et leurs faiblesses. Winne voulait connaître la capacité de chaque candidat à suivre les ordres, sa créativité, ses troubles de la personnalité, sa motivation, pourquoi il voulait quitter son travail actuel. C’était principalement pour l’argent, surtout avec les civils ».

C’est de cette façon que la CIA recrute des forces pour une police secrète dans tous les pays où elle opère, y compris en Irak et en Afghanistan. Pour l’Amérique latine, Marks a écrit : « La CIA (…) a trouvé que le processus d’évaluation était très utile pour montrer comment former la section antiterroriste. Selon les résultats, les hommes ont fait preuve d’un esprit très dépendant ayant besoin d’une direction autoritaire. »

Cette « direction » provient de la CIA. Marks a cité un évaluateur qui disait : « Chaque fois que la Compagnie a dépensé de l’argent pour former un étranger, l’objet était qu’il fonctionnerait finalement pour nous. » Les agents de la CIA « ne se contentaient pas de travailler en étroite collaboration avec ces organismes de renseignement étrangers ; ils ont insisté pour y être incorporés, et le Système d’évaluation de la personnalité a fourni une aide utile ».

Ce qui est moins connu, c’est que le personnel de direction de la CIA est beaucoup plus préoccupé de choisir les bons candidats pour servir de fonctionnaires de la CIA que de sélectionner des agents pour l’étranger. La CIA consacre une grande partie de son budget à la façon de sélectionner, de contrôler et de gérer sa propre force de travail. Elle commence par instiller l’obéissance aveugle. La plupart des agents de la CIA se considèrent comme des soldats. La CIA ressemble à l’organisation militaire avec une chaîne de commandement sacrée qui ne peut être violée. Un supérieur vous dit quoi faire, vous le saluez et vous exécutez. Sinon vous êtes viré.

D’autres systèmes de contrôle, tels que les « programmes d’endoctrinement et de motivation », font que les agents de la CIA se considèrent comme spéciaux. De tels systèmes ont été perfectionnés et mis en place au cours des sept dernières décennies pour façonner les croyances et les réponses des agents de la CIA. En échange de la suppression de leurs droits légaux, ils bénéficient de systèmes de récompense ; en particulier, les agents de la CIA sont à l’abri de toutes poursuites pour leurs crimes. Ils se considèrent eux-mêmes comme des Rares Protégés et, s’ils embrassent de toute évidence une culture de domination et d’exploitation, ils peuvent chercher à occuper des emplois bien rémunérés dans le secteur privé lorsqu’ils prennent leur retraite.

Le personnel de direction de la CIA compartimente les différentes divisions et succursales afin que les agents individuels de la CIA puissent rester ignorants. Très endoctrinés, ils obéissent aveuglément au principe du « pas besoin de savoir ». Ce système institutionnalisé d’ignorance auto-imposée soutient, dans leurs esprits déformés, l’illusion de la droiture américaine, dont dépend leur motivation pour commettre toutes sortes de crime au nom de la sécurité nationale. Cela et le fait que la plupart sont des sociopathes.

C’est aussi un système autorégulateur. Comme l’a expliqué l’agent du FBN, Martin Pera, « Si vos atouts sont que vous pouvez mentir, tricher et voler, ces caractéristiques deviennent des outils que vous utiliserez dans la bureaucratie ».

– Pouvez-vous nous dire ce que signifie le terme que vous utilisez souvent de « fraternité universelle des officiers » ?

– La classe dirigeante, dans n’importe quel État, considère les gens qu’elle régente comme des êtres inférieurs juste bons à manipuler, à forcer et à exploiter. Les dirigeants instituent toutes sortes de systèmes – qui fonctionnent comme des rackets de protection – pour assurer leurs prérogatives de classe. L’armée est le pouvoir réel dans n’importe quel État, et l’armée, dans chaque État, a une chaîne de commandement dans laquelle l’obéissance aveugle aux supérieurs est sacrée et inviolable. Les officiers ne fraternisent pas avec les hommes embauchés parce qu’ils vont, à un moment donné, les envoyer à la mort. Il y a un corps d’officiers dans toutes les forces militaires, ainsi que dans toutes les bureaucraties et toutes les classes dirigeantes de chaque État, qui a plus en commun avec les officiers militaires, les bureaucrates supérieurs et les dirigeants d’autres États qu’avec la populace exploitable et corvéable de son propre État.

Les policiers sont des membres de la fraternité universelle des officiers. Ils existent au-dessus de la loi. Les agents de la CIA se situent près du pinacle de la Fraternité. Comblés de fausses identités et de gardes du corps, ils volent dans des avions privés, vivent dans des villas et tuent avec des armes à la fine pointe de la technologie. Ils disent aux généraux de l’armée ce qu’il faut faire. Ils dirigent les comités du Congrès. Ils assassinent des chefs d’État et assassinent des enfants innocents en toute impunité et avec indifférence. Tout le monde, sauf leurs chefs, est à leur merci.

– Selon vous, le fait que la CIA soit impliquée dans le trafic de drogues mondial est son « secret le plus caché et le plus sombre ». Comment cette implication s’est elle déroulée ?

– Il existe deux facettes pour la gestion et le contrôle du trafic international de drogue par la CIA, au nom des intérêts privés qui régissent l’Amérique. Il est important de noter que la participation du gouvernement américain au trafic de drogue a commencé avant que la CIA n’existe, comme un moyen de contrôler les États, ainsi que les mouvements politiques et sociaux en leur sein, y compris aux États-Unis. Cette implication directe a débuté dans les années 1920 lorsque les États-Unis ont aidé le régime nationaliste de Chiang Kaï-shek, en Chine, à s’autofinancer par le commerce des stupéfiants.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le prédécesseur de la CIA, l’OSS, a fourni de l’opium aux guérilleros du Kachin qui se battaient contre les Japonais. L’OSS et l’armée américaine ont également tissé des liens avec le monde criminel souterrain étasunien, pendant la Seconde Guerre mondiale, et, par la suite, protégeaient secrètement les trafiquants américains qu’ils embauchaient pour faire leur sale travail dans le pays et à l’étranger.

Après que les nationalistes ont été chassés de Chine, la CIA a installé des trafiquants de drogue à Taiwan et en Birmanie. Dans les années 1960, la CIA gérait le trafic de drogue dans tout le Sud-Est asiatique puis a élargi son contrôle sur le monde entier, en particulier en Amérique du Sud, mais aussi dans toute l’Europe. La CIA a soutenu ses alliés trafiquant de drogue au Laos et au Vietnam. Le général de la Force aérienne Nguyen Cao Ky pendant qu’il était, en 1965, chef de la direction de la sécurité nationale du Vietnam du Sud, a vendu à la CIA le droit d’organiser des milices privées et de construire des centres d’interrogatoires secrets dans chaque province, en échange du contrôle sur une lucrative contrebande de stupéfiants. Grâce à son homme fort, le général Loan, Ky et sa clique ont financé à la fois leur appareil politique et leurs forces de sécurité grâce aux bénéfices de la vente d’opium. Tout cela avec l’assistance de la CIA.

Le risque d’avoir ses liens avec les trafiquants de drogue en Asie du Sud-Est exposés est ce qui marque le début de la deuxième facette de l’histoire : l’infiltration et la direction par la CIA des différents organismes gouvernementaux impliqués dans l’application des lois sur les stupéfiants. Les hauts fonctionnaires américains ont décidé que l’ancien Bureau des Stupéfiants serait dissous et recréé en 1968, au sein du département de la Justice, en tant que Bureau des Stupéfiants et des Drogues dangereuses (BSDD). La CIA a immédiatement commencé à infiltrer les plus hauts niveaux de la BSDD dans le but de protéger ses alliés trafiquants de drogue dans le monde entier, en particulier en Asie du Sud-Est. Le département du contre-renseignement de la CIA, sous James Angleton, était en liaison avec ces organismes de lutte contre la drogue depuis 1962, mais en 1971, la fonction a été transmise à la division des opérations de la CIA. En 1972, l’agent de la CIA, Seymour Bolten, a été nommé assistant spécial de la CIA pour la Coordination sur les stupéfiants. Bolten est devenu conseiller de William Colby et plus tard de George H.W. Bush. En 1973, avec la création de la DEA, la CIA contrôlait totalement toutes les opérations étrangères d’application de la loi sur les stupéfiants et pouvait également protéger les trafiquants aux États-Unis. En 1990, la CIA a créé son propre centre de lutte contre les stupéfiants, alors même qu’elle n’a pas le droit d’exercer ses prérogatives sur le sol national.

– La guerre contre les drogues est-elle aussi une guerre contre les Noirs ? Permettez-moi de vous donner un cadre pour cette question, car John Ehrlichman, un ancien haut fonctionnaire de Richard Nixon, aurait admis ceci : « La campagne de Nixon en 1968 et la Maison Blanche de Nixon avaient deux ennemis : la gauche anti-guerre et les Noirs. Vous voyez ce que je veux dire ? Nous savions que nous ne pouvions pas rendre illégal d’être contre la guerre ou d’être noir, mais en amenant le public à associer les hippies à la marijuana et les Noirs à l’héroïne, puis à criminaliser les deux, nous pouvions perturber ces communautés. Nous pouvions arrêter leurs dirigeants, confisquer leurs maisons, interrompre leurs réunions et les diaboliser jour après jour aux informations du soir. Savions-nous que nous mentions au sujet des drogues ? Bien sûr que nous le savions. » 1 Et je peux bien sûr citer les mémoires de H. R. Haldeman à cet égard. Au début de sa présidence, plus précisément le 28 avril 1969, Nixon a décrit sa stratégie de base à son chef d’état-major : « [Le président Nixon] a souligné que vous devez faire face au fait que tout le problème sont les Noirs. La clé est de concevoir un système qui reconnaisse cela tout en ne le montrant pas. » 2 Alors, la guerre contre les drogues qui a débuté sous Nixon était-elle également une guerre contre les Noirs ? Et si oui, qu’est-ce que cela nous dit des États-Unis ?

– Les États-Unis sont un ancien État esclavagiste et une société manifestement raciste, alors oui, la guerre contre les drogues, qui est gérée par les suprématistes blancs, était dirigée contre les Noirs et d’autres minorités méprisées comme moyen pour les garder à l’écart. L’ancien Bureau des Stupéfiants était manifestement raciste : avant 1968, les agents des stups noirs n’étaient pas autorisés à devenir des superviseurs de groupe (13e année) et à gérer des agents blancs.

J’ai interviewé l’ancien agent des stups, William Davis, pour mon livre sur le Bureau des Narcotiques, « The Strength of the Wolf ». Davis y explique la situation des agents noirs. Après avoir obtenu son diplôme de l’Université Rutgers en 1950, Davis, en visitant la ville de New York, a entendu la chanteuse Kate Smith rendant hommage à l’agent Bill Jackson du Bureau des Narcotiques, dans une émission de radio. « Elle l’a décrit comme un avocat noir qui faisait du bon travail en tant qu’agent narcotique fédéral, se rappelle Davis, et cela fut mon inspiration. J’ai postulé au Bureau des stupéfiants et j’ai été embauché tout de suite, mais j’ai vite constaté qu’il y avait une règle non écrite selon laquelle les agents noirs ne pouvaient pas occuper des positions de respect : ils ne pouvaient pas devenir des chefs de groupe ou gérer ou donner des directives aux Blancs. Les quelques agents noirs que nous avions à cette époque, déclare-t-il avec amertume, peut-être au nombre de huit dans tout le pays pays, n’étaient pas respectés. »

Davis raconte comment Wade McCree, quand il travaillait comme agent des stups dans les années 1930, a créé un brevet médical. Mais McCree a commis l’erreur d’écrire à Eleanor Roosevelt pour se plaindre que les procureurs du Sud appelaient les agents noirs « les nègres ». En conséquence, le département juridique du Bureau des stups a accusé McCree d’avoir utilisé les installations du Bureau pour créer son brevet. McCree a été renvoyé, ce qui a provoqué l’effet prévu : son licenciement a envoyé un message clair que les plaintes provenant d’agents noirs ne seraient pas tolérées.

Dans une interview pour « The Strength of the Wolf », Clarence Giarusso, un ancien agent des stups de la Nouvelle-Orléans et son chef de police dans les années 1970, m’ont expliqué la situation raciale du point de vue des forces de l’ordre locales. « Nous dégotions des cas dans les quartiers noirs parce que c’était facile, m’ont-t-ils déclaré. Nous n’avions pas besoin de mandat de perquisition, cela nous permettait de respecter nos quotas, et cela marchait bien. Si nous trouvions de la drogue sur un homme noir, nous pouvions le mettre en prison pendant quelques jours et personne ne s’en souciait. Il n’a pas d’argent pour un avocat, et les tribunaux sont prêts à le condamner ; il y a tellement peu à craindre du jury que nous n’avions pas à ficeler le dossier. Alors, plutôt que de d’aller en prison, il préfère devenir un informateur, ce qui signifie que nous pouvons dégoter plus de cas dans son quartier, et c’est tout ce qui nous intéressait. Nous ne nous souciions pas de Carlos Marcello ou de la Mafia. Les policiers de la ville ne s’intéressaient pas à ceux qui introduisent la drogue. C’était le travail des agents fédéraux. »

Quiconque pense que c’est différent aujourd’hui vit dans un monde imaginaire. Où je vis, à Longmeadow. MA, les flics sont en première ligne de défense, contre les Noirs et les Portoricains qui vivent dans la ville voisine de Springfield. Il y a environ 15 ans, il y a eu un meurtre mafieux dans le quartier de Little Italy, à Springfield. À l’époque, les Noirs et les Portoricains pénétraient dans ce quartier, déclenchant beaucoup de tension raciale. La station de télévision locale m’a interviewé à ce sujet, et j’ai dit qu’Al Bruno, le chef de la mafia assassiné, était probablement un informateur du FBI. Le lendemain, les gens que je connaissais ne voulaient plus me parler. Les commentaires fusaient. Quelqu’un m’a dit que le fils de Bruno faisait parti du même club de sport que moi. Dans une ville comme Springfield et ses quartiers de banlieue, tout le monde a des relations ou est ami avec quelqu’un de la Mafia.

Quelques années avant le meurtre de Bruno, j’avais lié amitié avec le gardien du club de sport que je fréquentais. Par hasard, le gardien était le fils d’un détective des stups de Springfield. Le gardien et moi jouions au billard et buvions des bières dans les bars locaux. Un jour, il m’a raconté un secret que son père lui avait dit. Son père lui a dit que les flics de Springfield laissaient les chefs de la Mafia revendre des drogues à Springfield et, en échange, leurs revendeurs leur donnaient les noms de leurs clients noirs et porto-ricains. De cette façon, comme Giarusso l’a dit plus haut, les flics continuaient à accumuler les cas et ainsi il était plus difficile pour les communautés minoritaires d’acheter des maisons et d’empiéter sur les quartiers blancs. Cela se produit encore partout aux États-Unis.

– N’est-ce pas paradoxal, selon vous, que tout ce trafic de drogue n’existerait pas aujourd’hui si les drogues n’étaient pas considérées illégales ?

– L’interdiction des stupéfiants a fait passer le problème de l’addiction d’une question de « santé publique » à une question d’application de la loi et est donc devenue un prétexte pour l’expansion des forces de police et la réorganisation des systèmes de justice pénale et de protection sociale pour empêcher les minorités méprisées d’avancer au niveau politique et social. L’industrie des soins de santé a été placée entre les mains d’hommes d’affaires cherchant des profits au détriment des minorités méprisées, des classes pauvres et ouvrières. Les entreprises privées ont créé des institutions civiques pour sanctifier cette politique répressive. Les éducateurs publics ont développé des programmes d’études qui ont favorisé l’endoctrinement politique en favorisant la ligne raciste du Business Party. Des bureaucraties ont été créées pour favoriser l’expansion des intérêts commerciaux à l’étranger, tout en supprimant la résistance politique et sociale aux industries médicales, pharmaceutiques, et d’application de la loi qui en bénéficiaient.

Il faudrait une bibliothèque pleine de livres pour expliquer les fondements économiques de la guerre contre la drogue et les raisons du laissez-faire étasunien en faveur des industries qui en profitent. En bref, ils en profitent, tout comme les Mafias en profitent. Il suffit de dire que les investisseurs de Wall Street dans les industries du médicament ont utilisé le gouvernement pour libérer et transformer leur puissance économique en une force militaire et politique mondiale. N’oubliez jamais cela, Les États-Unis ne sont pas une nation productrice d’opium ou de cocaïne, et ces stupéfiants sont une ressource stratégique, dont dépendent toutes les industries ci-dessus, y compris les militaires. Le contrôle de l’approvisionnement mondial en médicaments, légaux et illégaux, est une question de sécurité nationale. Lisez mes livres pour avoir des exemples de la façon dont cela s’est déroulé au cours des 70 dernières années.

– La CIA fait-elle partie du problème actuel de l’opium en Afghanistan ?

– En Afghanistan, les agents de la CIA gèrent le trafic de drogue à partir de leurs hamacs suspendus à l’ombre. La production d’opium a grimpé depuis qu’ils ont créé le gouvernement Karzai en 2001-2002, établi des réseaux de renseignement dans la résistance afghane grâce à des « civils coopératifs » employés par le seigneur de guerre et trafiquant d’opium, Gul Agha Sherzai. Le public américain ignore largement que les talibans ont déposé les armes après l’invasion américaine et que les Afghans n’ont repris les armes qu’après que la CIA a installé Sherzai à Kaboul. En connivence avec les frères Karzai, Sherzai a fourni à la CIA un réseau d’informateurs qui ciblaient ses rivaux commerciaux, et non les talibans. Comme Anand Gopal l’a révélé dans son « No Good Men Among the Living », à la suite des conseils amicaux de Sherzai, la CIA a méthodiquement torturé et tué les leaders les plus vénérés de l’Afghanistan dans une série de raids de style Phoenix qui ont radicalisé le peuple afghan. La CIA a commencé la guerre comme un prétexte pour une occupation prolongée et la colonisation de l’Afghanistan.

En retour de ses services, Sherzai a obtenu le contrat pour construire la première base militaire américaine en Afghanistan, ainsi qu’une autorisation a gérer le trafic de drogue. La CIA s’est arrangée pour que ses barons afghans de la drogue n’apparaissent pas sur les listes de la Drug Enforcement Agency. Tout cela est documenté dans le livre de Gopal. Les officiers chargés de la CIA surveillent avec plaisir les taux de dépendance élevés chez les jeunes afghans dont les parents ont été tués et dont les esprits ont été perturbés par 15 ans d’agression américaine. De plus, ils ne se soucient pas que les drogues atteignent les villes étasuniennes, pour toutes les raisons économiques, sociales et politiques citées ci-dessus.

Le commerce de la drogue a également un « potentiel pour le renseignement ». Les officiers de la CIA ont passé un accord avec les seigneurs de guerre afghans qu’elle protège et qui convertissent l’opium en héroïne et la vendent au peuple russe. Ce n’est pas différent des flics travaillant avec des marchands de drogue mafieux aux États-Unis. C’est un accord passé avec un ennemi qui assure la sécurité politique de la classe dirigeante. L’accord est basé sur le principe que la criminalité ne peut pas être éradiquée, elle ne peut donc être que gérée.

La CIA est autorisée à négocier avec l’ennemi, mais seulement si les chaînes sont sécurisées et niables. Cela s’est produit lors du scandale Iran Contra, lorsque le président Reagan se mettait le peuple étasunien dans la poche en lui promettant de ne jamais négocier avec des terroristes, alors que son hypocrite administration envoyait secrètement des officiers de la CIA à Téhéran pour vendre des missiles aux Iraniens et utiliser l’argent empoché pour acheter des armes pour les Contras trafiquant de drogue. En Afghanistan, l’accord avec le monde souterrain des trafiquants de drogue fournit à la CIA une chaîne sécurisée d’accès aux dirigeants talibans, avec lesquels ils négocient sur des questions simples comme les échanges de prisonniers. Le monde de l’espionnage criminel en Afghanistan fournit l’espace de dialogue pour toute éventuelle réconciliation. Il y a toujours des négociations préliminaires pour un cessez-le-feu et dans tous les conflits américains modernes, c’est le métier de la CIA. Trump, cependant, va prolonger l’occupation indéfiniment.

Le fait que 600 agents subalternes de la DEA se trouvent en Afghanistan rend tout cela plausiblement niable.

– Est-ce que les États-Unis utilisent les tactiques du programme Phoenix pour les réutiliser en Afghanistan ? Je pense en particulier au début de l’opération « Enduring Freedom » lorsque les dirigeants talibans ont déposé leurs armes.

– L’Afghanistan est un cas d’école à deux niveaux du programme Phoenix, développé au Vietnam du Sud. C’est une guérilla qui cible des cadres de « valeur élevée », tant pour le recrutement que pour l’assassinat. C’est le tiers supérieur. C’est aussi une guerre psychologique contre la population civile, ce qui permet à tout le monde de savoir qu’ils risquent d’être enlevés, emprisonnés, torturés, extorqués ou tués si l’on prétend qu’ils soutiennent la résistance. C’est le deuxième niveau – terroriser les civils pour qu’ils soutiennent le gouvernement de marionnettes installé par les États-Unis.

L’armée américaine a cherché à éviter d’être impliquée dans cette forme de guerre répugnante (dont le modèle sont les forces spéciales de style SS Einsatzgruppen et la police secrète de type Gestapo) au début de la guerre du Vietnam, puis a fini par fournir des soldats pour renforcer Phoenix. C’est alors que la CIA a commencé à s’infiltrer dans le corps d’officiers subalterne de l’armée. Les officiers de la CIA, Donald Gregg (présenté par le révisionniste Ken Burns dans sa série sur la guerre du Vietnam) et Rudy Enders (je les ai interviewé tous les deux pour mon livre « The Phoenix Program »), ont exporté Phoenix vers le Salvador et en Amérique centrale en 1980, au moment même où la CIA et l’armée se sont joints pour créer Delta Force et le Commandement conjoint des opérations spéciales pour lutter contre le « terrorisme » à l’échelle mondiale en utilisant le modèle Phoenix. Il n’y a plus de guerre conventionnelle, de sorte que l’armée, pour des raisons économiques et politiques, est devenue, sous la direction du corps d’officiers recrutés par la CIA il y a des années, la force de police de facto pour l’Empire américain, opérant à partir de ses 700 bases dans le monde.

– Sous quelle forme et de quelle manière le programme Phoenix opère-t-il aujourd’hui sur le sol étasunien ?

– Karl Marx a expliqué, il y a plus de 150 ans, comment et pourquoi les capitalistes traitent les travailleurs de la même manière, que ce soit dans le pays ou à l’étranger. Au fur et à mesure que le capitalisme évolue et centralise son pouvoir, au fur et à mesure que le climat dégénère, au fur et à mesure que l’écart entre les riches et les pauvres s’élargit et que les ressources deviennent plus rares, les forces de police américaines adoptent des stratégies et des tactiques anti-terroristes de type Phoenix pour les utiliser contre la population civile. Le gouvernement a promulgué des lois sur la « détention administrative », qui constituent la base juridique des opérations de style Phoenix, de sorte que les civils peuvent être arrêtés sous prétexte d’être une menace pour la sécurité nationale. Phoenix était une méthode bureaucratique de coordination des organismes impliqués dans la collecte de renseignements auprès de ceux qui mènent des opérations anti-terroristes et le Department of Homeland Security a mis en place des « centres de fusion » basés sur ce modèle dans tout le pays. Les réseaux d’informateurs et les opérations psychologiques contre le peuple américain prolifèrent depuis le 11 septembre. Tout ceci est expliqué en détail dans mon livre « The CIA as Organized Crime ».

– Quelle est l’importance des médias traditionnels dans la perception publique de la CIA ?

– C’est l’aspect le plus critique. Guy Debord a déclaré que le secret domine le monde, avant tout le secret de la domination. Les médias vous empêchent de savoir comment vous êtes dominé, en gardant bien les secrets de la CIA. Les médias et la CIA sont du même bord.

Ce que FOX et MSNBC ont en commun, c’est que, dans une société capitaliste en roue libre, les nouvelles sont une marchandise. Les médias ciblent une large audience pour lui vendre un produit. Mais ce ne sont que des infos bidons, dans la mesure où chaque média présente sa version des informations pour satisfaire ses clients. Mais quand il s’agit de la CIA, ce n’est pas seulement faux, c’est un poison. Cela subvertit les institutions démocratiques.

Toute organisation ou opération intérieure de type Phoenix doit dépendre d’un double langage et d’un déni plausible, ainsi que du secret officiel et de l’autocensure des médias. Le besoin capital qu’a la CIA de contrôler totalement l’information nécessite une complicité médiatique. Ce fut l’une des grandes leçons de l’échec du Vietnam tirées par nos dirigeants. Les gestionnaires totalement endoctrinés et bien récompensés qui s’occupent du gouvernement et des médias ne permettront plus jamais au public de voir le carnage infligé à des civils étrangers. Les Américains ne verront plus jamais les enfants mutilés irakiens, afghans, libyens et syriens tués par des forces mercenaires américaines et les bombes à sous-munitions.

Par contre, des représentations falsifiées d’enlèvements, de tortures et d’assassinats par la CIA sont glorifiées à la télévision et au cinéma. Raconter l’histoire appropriée est la clé. Grâce à la complicité médiatique, Phoenix est déjà devenu le modèle pour fournir une sécurité politique interne aux dirigeants américains.

– La CIA est-elle un ennemi du peuple américain ?

– Oui. C’est un des instruments de la riche élite politique, elle fait le sale boulot.

Lars Schall

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

Notes

  1. Dan Baum, “Legalize It All – How to win the war on drugs”, Harper’s Magazine, avril 2016.
  2. “Haldeman Diary Shows Nixon Was Wary of Blacks and Jews”, The New York Times, 18 mai 1994.

 

http://lesakerfrancophone.fr/la-cia-70-ans-de-crime-organise

 

La Pravda étasunienne. Comment la CIA a créé le concept de théorie du complot

La Pravda étasunienne. Comment la CIA a créé le concept de théorie du complot


Par Ron Unz – Le 5 septembre 2017 – Source Unz Review

Rien d’autre qu’une étiquette diffamatoire utilisée pour repousser un esprit critique

Il y a un ou deux ans, j’ai vu le film de science-fiction Interstellar et, bien que l’intrigue ne fût pas terrible, une première scène s’avérait quand même amusante. Pour diverses raisons, un gouvernement américain du futur a prétendu que nos alunissages de la fin des années 1960 avaient en fait été montés de toute pièce, une manipulation visant à gagner la guerre froide. Cette inversion de la réalité historique a été acceptée comme une vérité par presque tout le monde, et les quelques personnes affirmant que Neil Armstrong avait vraiment mis les pieds sur la Lune étaient universellement ridiculisées comme des « théoriciens du complot un peu dingues ». Cela me paraît une représentation réaliste de la nature humaine.

De toute évidence, une grande partie de tout ce qui a été décrit par nos dirigeants gouvernementaux ou présentés dans les pages de nos journaux les plus respectables – des attentats du 11 septembre au cas local le plus insignifiant de petite corruption urbaine – pourrait être objectivement classée dans la catégorie « théorie du complot », mais ces mots ne seront jamais utilisés pour ce cas-là. L’utilisation de cette expression fortement chargée est plutôt réservée à ces théories, qu’elles soient plausibles ou fantaisistes, qui ne possèdent pas le cachet d’approbation de l’establishment.

Autrement dit, il existe de bonnes « théories du complot » et de mauvaises « théories du complot », les premières étant celles promues par les experts des émissions de télévision traditionnelles et n’étant donc jamais définies comme telles. Je plaisante parfois sur l’hypothèse que si la propriété et le contrôle de nos stations de télévision et d’autres grands médias changeaient soudainement, le nouveau régime d’information ne nécessiterait que quelques semaines d’efforts concertés pour que le crédule public américain change complètement d’avis sur toutes nos « théories du complot » les plus célèbres. La notion selon laquelle dix-neuf Arabes armés de cutters auraient détourné plusieurs avions de ligne, évité facilement les défenses aériennes du NORAD et réduit plusieurs bâtiments célèbres en poussière serait vite ridiculisée universellement comme une « théorie du complot » des plus absurdes, sortant directement d’une bande dessinée et ayant contaminé des esprits malades, surpassant aisément l’absurde théorie du « loup solitaire » dans l’assassinat de JFK.

Même sans de tels changements dans le contrôle des médias, on a déjà assisté à des changements radicaux dans les croyances publiques américaines, simplement sur la base d’une association implicite. Dans les premières semaines et mois suivant les attentats de 2001, tous les organes médiatiques américains ont été enrôlés pour dénoncer et vilipender Oussama Ben Laden, le prétendu cerveau de l’islamisme, comme étant notre plus grand ennemi national, avec son visage barbu apparaissant sans fin à la télévision et dans les journaux, devenant bientôt l’un des visages les plus reconnaissables au monde. Mais alors que l’administration Bush et ses principaux alliés médiatiques préparaient une guerre contre l’Irak, les images des tours brûlantes ont alors été plutôt juxtaposées avec des photos du dictateur moustachu, Saddam Hussein, pourtant un ennemi de Ben Laden. En conséquence, au moment où nous attaquions l’Irak en 2003, les sondages  révélaient que 70% des citoyens américains croyaient que Saddam était personnellement impliqué dans la destruction de notre World Trade Center. À cette date, je ne doute pas que de nombreux millions d’Américains, patriotes mais faiblement informés, auraient dénoncé et vilipendé avec colère comme un « théoricien du complot un peu dingue », quiconque aurait la témérité de suggérer que Saddam n’était pas impliqué dans le 11 septembre, alors même qu’aucun dirigeant n’a jamais osé explicitement proférer une affirmation aussi fausse.

Ces manipulations médiatiques occupaient beaucoup mon esprit, il y a quelques années de cela, lorsque je suis tombé sur un livre, court mais fascinant, publié par la presse académique de l’Université du Texas, « Conspiracy Theory in America » dont l’auteur est le Prof. Lance deHaven-Smith, ancien président de la Florida Political Science Association.

Basé sur une importante révélation dévoilée grâce la FOIA [Freedom of Information Act, Loi pour la liberté d’information. NdT], le livre expliquait que la CIA était très probablement responsable de l’introduction généralisée du concept de « théorie du complot », utilisé comme moyen de manipulation politique, après avoir orchestré le développement de son utilisation comme moyen délibéré d’influencer l’opinion publique.

Dans les années 1960, on assista au scepticisme croissant du public étasunien face aux résultats de la Commission Warren prétendant qu’un homme armé solitaire, Lee Harvey Oswald, était le seul responsable de l’assassinat du président Kennedy alors que de nombreuses personnes soupçonnaient une implication de dirigeants étasuniens de haut niveau. Pour tenter de contrôler les dégâts, la CIA a distribué un mémo secret à tous ses bureaux extérieurs, leur demandant d’envoyer des messages aux médias pour ridiculiser et attaquer ces critiques et les faire passer pour des partisans irrationnels de la « théorie du complot ». Peu de temps après, des messages de même type apparaissaient dans les médias, avec un certain nombre de mots, d’arguments et de modèles d’utilisation correspondant étroitement aux lignes directrices de la CIA. Le résultat en a été un énorme pic dans l’utilisation péjorative de la phrase, qui s’est répandue dans tous les médias américains, dont l’impact résiduel s’étend jusqu’à nos jours. Ainsi, il existe des preuves considérables à l’appui de cette « théorie du complot » particulière qui explique les nombreuses attaques contre les « théories du complot » dans les médias publics.

Mais bien que la CIA semble avoir effectivement manipulé l’opinion publique afin de transformer l’expression « théorie du complot » en une puissante arme de combat idéologique, l’auteur décrit également comment le terrain philosophique nécessaire avait effectivement été préparé quelques décennies plus tôt. À l’époque de la Seconde Guerre mondiale, un changement important dans la théorie politique a entraîné une énorme baisse de respectabilité de toute explication « complotiste » des événements historiques.

Pendant les décennies précédant ce conflit, l’un de nos savants et intellectuels publics les plus importants fut l’historien Charles Beard, dont les écrits influents mettaient fortement l’accent sur le rôle néfaste de diverses conspirations menées par l’élite dans l’élaboration de la politique américaine, au profit de quelques-uns et aux dépens du plus grand nombre, avec des exemples allant de l’histoire des États-Unis la plus ancienne jusqu’à l’entrée de la nation dans la Première Guerre mondiale. De toute évidence, les chercheurs n’ont jamais prétendu que tous les événements historiques majeurs avaient des causes cachées, mais il était largement admis que c’était le cas pour certains d’entre eux et tenter d’enquêter sur ces possibilités était considéré comme une entreprise académique parfaitement honorable.

Mais Beard était un adversaire important de l’entrée américaine dans la Seconde Guerre mondiale et a donc été marginalisé dans les années qui ont suivi, jusqu’à sa mort en 1948. De nombreux jeunes intellectuels publics d’une tendance similaire ont également subi le même sort, ont été discriminés et se sont vus refuser tout accès aux médias traditionnels. Parallèlement, les perspectives totalement opposées de deux philosophes politiques européens, Karl Popper et Leo Strauss, progressaient dans les milieux intellectuels américains et leurs idées sont devenues dominantes dans la vie publique.

Popper, le plus influent, a présenté des objections vastes et très théoriques à la possibilité même que des conspirations de haut niveau puissent exister, affirmant qu’elles seraient difficiles à mettre en œuvre compte tenu de la faillibilité des agents humains ; ce qui pourrait apparaître comme un complot serait en réalité dû à des acteurs individuels poursuivant leurs objectifs personnels. Plus important encore, il considérait les « croyances complotistes » comme une maladie sociale extrêmement dangereuse, facteur majeur de la montée du nazisme et d’autres idéologies totalitaires mortelles. Sa propre histoire, d’origine juive et ayant fui l’Autriche en 1937, a sûrement contribué à la force de ses sentiments sur ces questions philosophiques.

Strauss, une figure fondatrice de la pensée néo-conservatrice moderne, était tout aussi sévère dans ses attaques contre l’analyse complotiste, mais pour des raisons opposées. Dans son esprit, les conspirations menées par l’élite étaient absolument nécessaires et bénéfiques, une défense sociale cruciale contre l’anarchie ou le totalitarisme, mais leur efficacité dépendait évidemment du fait que les regards indiscrets des masses ignorantes ne s’y fixent pas. Son principal problème avec les « théories du complot » n’était pas qu’elles étaient toujours fausses mais qu’elles pouvaient souvent être vraies et, par conséquent, leur propagation était potentiellement perturbatrice pour le bon fonctionnement de la société. Donc, par légitime défense, les élites ont besoin de supprimer activement ou, au moins, de gêner les recherches non autorisées sur les conspirations présumées.

Pour la plupart des Américains, même éduqués, des théoriciens comme Beard, Popper et Strauss ne sont probablement que de vagues noms mentionnés dans les manuels, et c’était certainement vrai dans mon cas. Popper est probablement l’un des fondateurs de la pensée libérale moderne, avec un individu aussi influent politiquement que le financier libéral de gauche George Soros qui prétend être son disciple intellectuel. Les penseurs néo-conservateurs qui ont dominé totalement le Parti républicain et le mouvement conservateur au cours des dernières décennies empruntent aussi souvent leurs idées à Strauss.

Ainsi, grâce à un mélange de pensée poppérienne et straussienne, la tendance américaine traditionnelle à considérer les conspirations menées par l’élite comme un aspect réel mais néfaste de notre société a été progressivement stigmatisée comme étant paranoïaque ou politiquement dangereuse, posant les conditions de son exclusion du discours respectable.

En 1964, cette révolution intellectuelle était en grande partie achevée, comme en témoigne la réaction extrêmement positive à l’article célèbre du politologue Richard Hofstadter qui critiquait le soi-disant « style paranoïaque » dans la politique américaine, qu’il dénonçait comme la cause sous-jacente de cette grande croyance populaire en des théories du complot peu plausibles. Dans une large mesure, il s’attaquait à des hommes de paille, racontait et ridiculisait les croyances en des complots les plus extrêmes, tout en ignorant ceux qui avaient été prouvés comme réels. Par exemple, il a décrit comment certains des anti-communistes les plus hystériques affirmait que des dizaines de milliers de troupes communistes chinoises étaient cachées au Mexique, préparant une attaque contre San Diego, alors même qu’il n’admettait pas que, pendant des années, des espions communistes avaient effectivement servi à proximité du plus haut niveau gouvernemental étasunien. Même les individus les plus portés sur la théorie du complot ne prétendent pas que tous les présumés complots soient vrais, simplement que certains d’entre eux peuvent l’être.

La plupart de ces changements dans le sentiment public se sont produit avant ma naissance ou lorsque j’étais un très jeune enfant, et mes propres idées ont été façonnées par les récits médiatiques plutôt conventionnels que j’ai absorbés. Par conséquent, pour presque toute ma vie, j’ai automatiquement rejeté toutes les « théories du complot » comme étant ridicules, et je n’envisageais même pas que certaines puissent être vraies.

Les quelques fois où je pensais à ce sujet, mon raisonnement était simple et fondé sur ce qui semblait être un solide bon sens. Tout complot à la base d’un événement public important doit certainement avoir de nombreux « agents » différents y participant, qu’il s’agisse de personnes impliquées ou de décisions prises, pouvant aller jusqu’à 100 ou plus. Maintenant, compte tenu de la nature imparfaite de toute tentative de dissimulation, il serait certainement impossible que tout cela puisse rester caché. Donc, même si un complot a initialement une chance de 95% de ne pas être détecté, cinq indices majeurs resteraient à la vue des enquêteurs. Et une fois que le nuage bourdonnant des journalistes les aurait remarqués, des preuves si flagrantes de complot attireraient certainement un essaim supplémentaire d’enquêteurs motivés, remontant la piste jusqu’à son origine, avec de plus en plus d’éléments progressivement découverts jusqu’à ce que le montage tout entier s’effondre. Et même si tous les faits cruciaux ne sont pas mis à jour, la simple conclusion selon laquelle il y a effectivement eu complot serait au moins rapidement établie.

Cependant, il y avait une hypothèse tacite dans mon raisonnement que j’ai réalisé depuis lors comme étant tout à fait fausse. De toute évidence, de nombreuses conspirations potentielles impliquent des fonctionnaires gouvernementaux puissants ou des situations dans lesquelles leur divulgation représenterait une source d’embarras considérable pour ces personnes. Mais j’avais toujours supposé que même si le gouvernement échouait dans son rôle d’enquêteur, les chiens de guerre dévoués du Quatrième pouvoir allaient toujours et sans relâche chercher la vérité, la gloire et les prix Pulitzer. Cependant, une fois que j’ai progressivement commencé à me rendre compte que les médias n’étaient en réalité que « notre Pravda américaine » et cela peut-être depuis des décennies, j’ai soudain réalisé le défaut dans ma logique. Si ces cinq ou dix ou vingt ou cinquante indices initiaux étaient simplement ignorés par les médias, que ce soit par paresse, incompétence ou quelles qu’en soient les raisons, absolument plus rien ne pouvait empêcher que des complots réussis ne se produisent et restent insoupçonnés, même les plus mal conçus et évidents.

Je vais faire de ce constat un principe général. Un contrôle substantiel des médias est presque toujours une condition préalable absolue à toute conspiration réussie. Plus le degré de contrôle des médias est fort plus les complots peuvent être visibles. Donc pour évaluer la plausibilité d’une conspiration, la première question à examiner est : qui contrôle les médias locaux et jusqu’à quel point.

Considérons une simple expérience par la pensée. Pour diverses raisons, ces jours-ci, l’ensemble des médias américains est extraordinairement hostile à la Russie, certainement beaucoup plus qu’ils ne l’étaient vis-à-vis de l’Union soviétique communiste pendant les années 1970 et 1980. Par conséquent, je dirais que la probabilité d’une conspiration russe à grande échelle se déroulant dans la zone opérationnelle de ces organes médiatiques est pratiquement nulle. En effet, nous sommes constamment bombardés d’histoires de présumées conspirations russes qui semblent être des « faux positifs », des accusations fortes reposant pourtant apparemment sur une faible base factuelle ou étant même totalement ridicules. Alors même que le pire genre de complot antirusse se déroule ouvertement sans déclencher le moindre commentaire ou enquête médiatique importante.

Cet argument est plus que purement hypothétique. Un tournant crucial dans la nouvelle guerre froide étasunienne contre la Russie a été le vote de la loi Magnitsky, en 2012, par le Congrès, visant spécifiquement divers fonctionnaires russes, supposés corrompus, pour leur prétendue implication dans la persécution illégale et le décès d’un employé de Bill Browder, gestionnaire de fonds ayant de gros investissements en Russie. Cependant, il y a de nombreuses preuves montrant que c’était Browder lui-même qui était le vrai cerveau et le bénéficiaire de ce gigantesque plan de corruption, alors que son employé prévoyait de témoigner contre lui et, du coup, craignait pour sa vie. Naturellement, les médias étasuniens n’ont guère mentionné ces révélations remarquables concernant ce qui pourrait constituer une gigantesque arnaque Magnitsky, de portée géopolitique.

Dans une certaine mesure, la création d’Internet et la vaste prolifération de médias alternatifs, y compris mon propre petit site, ont quelque peu modifié cette image déprimante. Il n’est donc pas surprenant qu’une fraction très importante de la discussion qui domine ces sites concerne exactement ces sujets régulièrement condamnés comme des « théories du complot un peu dingues » par nos principaux organes médiatiques. De telles analyses non censurées doivent sûrement être une source d’irritation et d’inquiétude considérables pour les fonctionnaires du gouvernement qui ont longtemps compté sur la complicité des médias pour permettre à leurs graves méfaits de passer inaperçus et rester impunis. En effet, il y a plusieurs années, un haut responsable de l’administration Obama a soutenu que la libre discussion que l’on peut avoir sur Internet au sujet des diverses « théories du complot » était tellement dangereuse que des agents du gouvernement devraient être recrutés pour « s’infiltrer cognitivement » et les perturber, une version high-tech des opérations hautement controversées de contre renseignement entreprises par le FBI de J. Edgar Hoover.

Il y a encore quelques années de cela, je n’avais jamais entendu parler de Charles Beard, pourtant autrefois classé parmi les figures imposantes de la vie intellectuelle américaine du XXe siècle. Mais plus je découvre le nombre de crimes graves et de catastrophes ayant complètement échappés à un examen substantiel des médias, plus je me demande quelles autres histoires restent encore cachées. Donc, peut-être Beard avait-il raison de respecter les «  théories du complot », et nous devrions revenir à sa manière traditionnelle de pensée, si américaine, malgré les campagnes complotistes de propagande sans fin menées par la CIA et d’autres personnes pour nous persuader qu’il faut rejeter ces notions et ne pas les considérer sérieusement.

Ron Unz

 

http://lesakerfrancophone.fr/la-pravda-etasunienne-comment-la-cia-a-cree-le-concept-de-theorie-du-complot

 

 

Les dessous de la disparition de la guerre secrète de la CIA en Syrie à un milliard de dollars

21
Août
2017

Source : The New York Times, Mark Mazzetti, Adam Goldman & Michael S. Schmidt, 02-08-2017

WASHINGTON — L’une des missions secrètes de la CIA, parmi les plus chères de son histoire, a connu une fin brutale.

Au cours d’une réunion à la Maison-Blanche au début du mois dernier, Mike Pompeo, le directeur de la CIA, a recommandé au président Trump d’arrêter d’armer et d’entraîner les rebelles syriens, un effort poursuivi durant quatre années. Le président a rapidement mis fin au programme.

L’armée rebelle était alors une coquille vide après plus d’une année passée sous les bombardements de l’aviation russe et confinée dans des recoins de la Syrie, de plus en plus réduits, que les troupes gouvernementales n’avaient pas encore reconquis. Pendant des années, des voix se sont élevées, au sein du Congrès, pour protester contre les coûts engagés – plus d’un milliard de dollars sur toute la durée du programme. En outre, des rapports selon lesquels des armes fournies par la CIA avaient fini entre les mains d’un groupe rebelle lié à al-Qaïda ont davantage sapé le soutien politique apporté à ce programme.

Même si M. Trump a été l’objet de critiques avançant qu’il mettait fin au programme dans le but d’acheter ainsi les faveurs du président russe Vladimir Poutine, le soutien apporté aux rebelles était jugé douteux aussi bien sous la présidence de Trump que sous celle d’Obama – une convergence d’opinions rare sur la politique de sécurité intérieure.

Le programme de la CIA, était l’un des plus chers soutien en armes et en entraînement à des rebelles depuis le programme de soutien de l’agence aux moudjahidin en Afghanistan dans les années 80. Son arrêt a contraint à un bilan de ses réussites et de ses échecs. Ses opposants disent que ce programme a été aventureux, cher et inefficace. Ses partisans, qu’il était trop encadré, et que ses réussites sont remarquables, au vu des restrictions imposées à l’administration Obama dès le début, ce qui, arguent-ils, est la cause de son échec.

Le programme a eu ses heures de réussite, notamment en 2015 avec l’usage par les rebelles de missiles antichars fournis par la CIA, et les forces dirigées par l’Arabie saoudite en Syrie du Nord. Mais fin 2015, l’offensive militaire russe en Syrie était ciblée principalement sur les combattants soutenus par la CIA qui faisaient face aux troupes gouvernementales syriennes. Beaucoup de combattants y trouvèrent la mort, et le sort de l’armée rebelle s’est inversé.

Charles Lister, un expert de la Syrie auprès de l’institut du Moyen-Orient, dit ne pas être surpris de la fin par l’administration Trump du programme, qui a armé et entraîné des milliers de rebelles syriens. (En comparaison, un programme du Pentagone à 500 millions de dollars qui visait à entraîner et équiper 15 000 rebelles syriens pendant 3 ans, fut annulé en 2015 après n’avoir rendu opérationnels que quelques dizaines de combattants.)

« Sous bien des angles, je blâmerais l’administration Obama », a déclaré M. Lister à propos du programme de la CIA. « Ils ne lui ont jamais accordé les ressources ou l’espace nécessaires pour changer la dynamique du champ de bataille. Ils approvisionnaient les groupes d’opposition au compte-gouttes, juste assez pour qu’ils survivent, mais jamais de quoi leur donner l’avantage. »

M. Trump a critiqué publiquement le programme de soutien par deux fois après l’avoir arrêté. Après que le Washington Post a fait part de son arrêt pour la première fois, M. Trump a tweeté qu’il mettait fin à des « paiements considérables, dangereux et inefficaces aux rebelles syriens combattant Assad ». Et pendant une interview au Wall Street Journal le mois dernier, le président a évoqué que nombre d’armes fournies par la CIA ont fini dans les mains « d’al-Qaïda » – probablement une référence au front al Nosra, affilié à al-Qaïda, qui a souvent combattu au côté des rebelles soutenus par la CIA.

Michael V. Hayden, ancien directeur de la CIA, a déclaré que les commentaires du président « pourraient freiner l’agence au vu des réactions qu’ils pourraient craindre de sa part lors de futures actions clandestines. »

Le général Raymond A. Thomas III, commandant des opérations spéciales pour les États-Unis, a quant à lui déclaré lors d’une conférence le mois dernier que l’arrêt du programme de la CIA était « une décision dure, vraiment dure. »

« Du moins pour ce que je sais de ce programme et de la décision d’y mettre fin, il ne s’agit absolument pas d’une concession faite aux Russes », a-t-il dit. « Je crois que la décision a été prise sur la base d’une évaluation de la nature du programme, sur ce que nous essayons de faire là-bas, et la viabilité de continuer. »

Un porte-parole de la CIA n’a pas souhaité apporter de commentaires.

Le Président Barack Obama avait donné son accord à contre-cœur à ce programme en 2013, alors que l’administration se débattait pour mettre un coup d’arrêt à la dynamique prise par les forces gouvernementales loyales au président Bachar el Assad. Il fallut après cela peu de temps pour que le programme soit victime des alliances mouvantes de six ans de guerre civile et de la visibilité réduite dont disposaient les militaires et les renseignements américains sur la réalité du terrain.

Une fois entraînés par la CIA, les combattants traversaient la frontière syrienne, et devenaient difficiles à contrôler par la CIA. Que des armes de la CIA finissent entre les mains de combattants d’al-Nosra – et que certains rebelles eux-mêmes rejoignent ce groupe – a étayé les craintes que beaucoup dans l’administration Obama exprimaient dès le début du programme. Quoique le front Al Nosra fût considéré comme une force combattante efficace contre les troupes d’Assad, son affiliation à al-Qaïda rendait impossible à l’administration Obama de le financer directement.

Les responsables du renseignement américain estiment que le front al-Nosra dispose à présent de 20 000 combattants en Syrie, en faisant le plus grand groupe affilié à al-Qaïda. À la différence d’autres groupes affiliés à al-Qaïda comme par exemple « Al-Qaïda péninsule arabique », le front al-Nosra a longtemps gardé en ligne de mire le combat contre le gouvernement syrien, et non pas la mise au point d’attentats terroristes aux États-Unis et en Europe.

Les officiels américains s’expriment sur le sujet sous couvert d’anonymat, pour ne pas être pris à discuter d’un programme classé secret.

À l’été 2012, David H. Petraeus, alors directeur de la CIA, proposa pour la première fois un programme clandestin d’armement et d’entraînement aux rebelles, au moment où les forces gouvernementales syriennes leur rendaient la vie dure.

La proposition avait alors lancé le débat au sein de l’administration Obama, certains des conseillers les plus haut placés de M. Obama arguant de ce que le chaos du champ de bataille syrien rendrait quasiment impossible de s’assurer que les armes de la CIA restent éloignées des mains de groupes militants comme le front al-Nosra. M. Obama rejeta le programme.

Mais il changea d’avis l’année suivante, et signa une circulaire autorisant la CIA à armer et entraîner clandestinement de petits groupes de rebelles sur des bases situées en Jordanie. Le changement d’avis du président fit suite à un lobbying intense de la part de dirigeants étrangers, notamment le roi Abdullah II de Jordanie et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, qui demandaient que les États-Unis jouent un rôle plus actif pour mettre fin au conflit.

Le programme secret, dont le nom de code choisi fut Bois de Sycomore, commença lentement, mais en 2015, les rebelles soutenus par la CIA avaient fait des progrès importants contre les forces syriennes, prenant pied dans des zones du pays jusqu’alors considérées comme bastions gouvernementaux. L’offensive avait gagné en dynamisme après que la CIA et l’Arabie saoudite se mirent à distribuer les puissantes armes antichar aux groupes rebelles.

Mais la poussée des rebelles sur les provinces d’Idlib, Jama et Latakia en Syrie du nord créèrent également des problèmes à Washington. Le front al-Nosra, combattant souvent aux cotés des rebelles financés par la CIA, faisait ses propres conquêtes territoriales.

M. Poutine prit les conquêtes d’al-Nosra comme une justification pour l’attaque militaire russe sur la Syrie, qui commença en 2015. La campagne russe, qui bombarda sans relâche les combattants financés par la CIA et les militants d’al-Nosra, frappa fort les rebelles, et les mit en déroute.

Le programme subit également d’autres revers. L’armement et l’entraînement des rebelles se déroulaient en Jordanie et en Turquie, et à un moment les officiers de renseignement jordaniens se mirent à voler et à revendre sur le marché noir les armes que la CIA avaient apportées sur le territoire à destination des rebelles syriens. En novembre, un membre des forces militaires jordaniennes tua par arme à feu trois soldats américains qui avaient entraîné des rebelles syriens dans le cadre du programme de la CIA.

Les officiels de la Maison-Blanche reçurent également régulièrement des rapports, selon lesquels les rebelles entraînés par la CIA exécutaient sommairement les prisonniers et violaient de diverses façons les règles des conflits armés. Il pouvait arriver que les rapports amènent à une suspension de la coopération de la CIA avec les groupes soupçonnés de mal agir.

John O. Brennan, dernier directeur de la CIA sous Obama, continua de défendre bec et ongles le programme, malgré les divisions au sein de l’agence d’espionnage sur son efficacité. Mais au cours de la dernière année de l’administration Obama, le programme avait perdu de nombreux soutiens à la Maison-Blanche – en particulier après que la priorité numéro 1 en Syrie de l’administration devint de battre l’État Islamique, également appelé ISIS ou ISIL, et non plus de mettre fin au gouvernement de M. Assad.

Au cours d’une réunion dans la salle de crise de la Maison-Blanche, sur la fin de l’administration Obama, alors que les rebelles financés par la CIA continuaient de perdre du terrain face aux bombardements russes qui allaient en s’amenuisant, M. Brennan insista pour que les États-Unis poursuivent le financement contre M. Assad, d’après une personne présente à cette réunion.

Mais Susan E. Rice, la conseillère en sécurité nationale, répliqua « Ne faites pas d’erreur », toujours d’après la personne qui relate cette réunion. « La priorité du président est de combattre l’EI. »

Soutenues par l’aviation russe, les forces gouvernementales syriennes reprirent peu à peu du terrain près de la frontière turque, dans des zones longtemps restées sous contrôle des rebelles et finirent par repousser nombre de rebelles jusqu’à la ville assiégée d’Alep.

Alep fut reprise par les forces gouvernementales syriennes en décembre.

Eric Schmitt, Matthew Rosenberg et Matt Apuzzo ont participé à cette enquête.

Source : The New York Times, Mark Mazzetti, Adam Goldman & Michael S. Schmidt, 02-08-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

http://www.les-crises.fr/les-dessous-de-la-disparition-de-la-guerre-secrete-de-la-cia-en-syrie-a-un-milliard-de-dollars/

 

3 réponses à Les dessous de la disparition de la guerre secrète de la CIA en Syrie à un milliard de dollars

  1. Kazhim Le 21 août 2017 à 06h29

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    Ce qui est marrant dans tout cela c’est que l’éthique ou la moral n’interviennent jamais dans ce cas de figure, non, c’est toujours une question d’argent.

    Pour moi cela illustre parfaitement l’absence de valeur humaine, et le culte de l’argent. Qu’attendre d’un pays pareil, le pire toujours

  2. relc Le 21 août 2017 à 07h13

    Afficher/Masquer

    « Le programme a eu ses heures de réussite, notamment en 2015 avec l’usage par les rebelles de missiles antichars fournis par la CIA, et les forces dirigées par l’Arabie saoudite en Syrie du Nord. »

    lire

    … notamment en 2015 quand les rebelles, faisant usage de missiles anti-chars fournis par la CIA et aussi par l’Arabie saoudite, ont mis en déroute les forces gouvernementales en Syrie du Nord.

    “… including in 2015 when rebels using tank-destroying missiles, supplied by the C.I.A. and also Saudi Arabia, routed government forces in northern Syria.”

  3. bobo1414 Le 21 août 2017 à 08h08

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    Il pouvait arriver que les rapports amènent à une suspension de la coopération de la CIA avec les groupes soupçonnés de mal agir.Si ca n etait pas aussi tragique cette phrase me ferait vraiment sourrire, le jour ou la CIA aura ce genre de raisonnement moral je crois que ca ne s appellerra plus CIA

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