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Le butin de guerre: le commerce d’héroïne de plusieurs milliards de dollars en Afghanistan

Cet article a été publié pour la première fois en 2005, puis mis à jour en janvier 2015 et en avril 2017.

La crise des opioïdes est liée à l’exportation d’héroïne hors d’Afghanistan. Alors qu’en 2001, avant l’invasion de l’Afghanistan par les États-Unis et l’OTAN, il n’y avait que 189,000 consommateurs d’héroïne aux États-Unis, en 2016, ce nombre s’élevait à 4,5 millions (2,5 millions d’héroïnomanes et 2 millions d’utilisateurs occasionnels).

Note de l’auteur et mise à jour

L’économie de l’opium en Afghanistan est une opération de plusieurs milliards de dollars qui alimente la flambée du marché américain de l’héroïne et qui fait actuellement l’objet de débats et de préoccupations publiques.

Au cours de la dernière décennie, la production d’opium afghane a connu une forte augmentation. À son tour, le nombre d’héroïnomanes aux États-Unis a augmenté de façon spectaculaire. Y a-t-il une relation?

« Il y avait 189,000 utilisateurs d’héroïne aux Etats-Unis en 2001, avant l’invasion de l’Afghanistan par les Etats-Unis et l’OTAN. En 2016, ce nombre s’élevait à 4,5 millions (2,5 millions d’héroïnomanes et 2 millions d’utilisateurs occasionnels). Les décès dû à l’héroïne sont passés de 1779 en 2001 à 10,574 en 2014, les champs de pavot à opium ayant métastasé de 7600 hectares en 2001 (début de la guerre américano-OTAN) à 224,000 hectares en 2016 (un hectare équivaut à environ 2,5 acres). Ironiquement, la soi-disant opération d’éradication américaine en Afghanistan a coûté environ 8,5 milliards de dollars aux contribuables américains depuis le début de la guerre entre les États-Unis et l’OTAN en octobre 2001 (Voir l’article de Sibel Edmonds, 22 août 2017). »

L’Afghanistan produit plus de 90% de l’opium qui alimente le marché de l’héroïne.

À leur tour, les États-Unis envoient maintenant plus de troupes en Afghanistan.

Soldats américains dans un champ de pavot en Afghanistan

Soldats américains dans un champ de pavot en Afghanistan

Nous ne devons pas oublier que la production d’opium a connu une forte hausse dans l’immédiat après l’invasion américaine en octobre 2001.

Qui protège les exportations d’opium hors d’Afghanistan?

En 2000-2001, « le gouvernement des Taliban, en collaboration avec les Nations Unies, a imposé une interdiction de la culture du pavot. En 2001, la production d’opium a diminué de plus de 90%. En fait, l’explosion de la production d’opium a coïncidé avec l’assaut de l’opération militaire dirigée par les États-Unis et la chute du régime des Taliban. D’octobre à décembre 2001, les agriculteurs ont commencé à replanter du pavot sur une base étendue (Cité de l’article ci-dessous) ».

L’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC), basé à Vienne, révèle que la culture du pavot s’étendait sur plus de 154,000 hectares en 2012, soit une augmentation de 18% par rapport à 2011. En 2013, un porte-parole de l’UNODC a confirmé que la production d’opium était montée à des niveaux jamais atteints.

En 2014, la culture de l’opium en Afghanistan a atteint un niveau record, selon l’enquête sur l’opium afghan de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (voir graphique ci-dessous). Une légère baisse s’est produite en 2015-2016.

La guerre est bonne pour les affaires. L’économie de l’opium afghan alimente un commerce lucratif de stupéfiants et de blanchiment d’argent.

En 2014, la culture de l'opium en Afghanistan atteignait un niveau record. Graphique Source: United Nations Office on Drugs and Crime’s (UNODC)

En 2014, la culture de l’opium en Afghanistan atteignait un niveau record. Graphique Source: United Nations Office on Drugs and Crime’s (UNODC)

Selon l’enquête sur l’opium menée en Afghanistan en 2012 et publiée en novembre 2012 par le Ministère de la lutte contre les stupéfiants (MCN) et l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC). La production potentielle d’opium en 2012 était de l’ordre de 3700 tonnes, soit une baisse de 18% par rapport à 2001, selon les données de l’UNODC.

Il y a des raisons de croire que ce chiffre de 3700 tonnes est largement sous-estimé. De plus, cela contredit les prédictions de l’UNOCD concernant les récoltes record sur une zone de culture étendue.

Bien que le mauvais temps et les cultures endommagées aient pu jouer un rôle tel que suggéré par l’ONUDC, sur la base des tendances historiques, la production potentielle d’une zone de culture de 154,000 hectares devrait dépasser largement les 6000 tonnes. Avec 80,000 hectares cultivés en 2003, la production était déjà de l’ordre de 3600 tonnes.

Il convient de noter que l’UNODC a modifié les concepts et les chiffres sur les ventes d’opium et la production d’héroïne, comme indiqué par l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT).

Un changement dans la méthodologie de l’ONU en 2010 a entraîné une révision à la baisse des estimations de production d’héroïne afghane pour 2004-2011. L’UNODC estimait que la totalité de l’opium global était transformée en héroïne et fournissait des estimations de la production mondiale d’héroïne sur cette base. Avant 2010, un taux de conversion global d’environ 10 kg d’opium pour 1 kg d’héroïne a été utilisé pour estimer la production mondiale d’héroïne (17). Par exemple, on estime que les quelque 4620 tonnes d’opium récoltées dans le monde en 2005 permettaient de fabriquer 472 tonnes d’héroïne (UNODC, 2009a). Toutefois, l’UNODC estime désormais qu’une grande partie de la récolte d’opium en Afghanistan n’est pas transformée en héroïne ou en morphine, mais reste « disponible sur le marché des drogues sous forme d’opium » (UNODC, 2010a). … Rapport de l’UE sur les marchés de la drogue: analyse stratégique, OEDT, Lisbonne, janvier 2013

Rien n’indique qu’un pourcentage important de la production d’opium ne soit plus transformé en héroïne, comme le prétendent les Nations Unies. Cette méthodologie révisée de l’UNODC a permis, par la manipulation pure et simple de concepts statistiques, de réduire artificiellement la taille du commerce mondial de l’héroïne.

Selon l’UNODC, cité dans le rapport de l’OEDT:

« On estime que 3400 tonnes d’opium afghan n’ont pas été transformées en héroïne ou en morphine en 2011. Comparée aux années précédentes, cette proportion est exceptionnellement élevée, représentant près de 60% de la récolte d’opium en Afghanistan et près de 50% la récolte mondiale en 2011.

Ce que l’UNODC, dont le mandat est de soutenir la prévention des activités criminelles organisées, a fait est d’obscurcir l’importance et la nature criminelle du trafic de drogue afghan, laissant entendre – sans preuve – qu’une grande partie de l’opium n’est plus dirigée vers le marché illégal de l’héroïne.

En 2012 selon l’UNODC, les prix à la production de l’opium étaient de l’ordre de 196 par kg.

Chaque kg. d’opium produit 100 grammes d’héroïne pure. Les prix de détail de l’héroïne aux États-Unis (avec un faible niveau de pureté) sont, selon l’UNODC, de l’ordre de 172 dollars le gramme. Le prix par gramme d’héroïne pure est sensiblement plus élevé.

Les bénéfices sont largement récoltés au niveau des marchés internationaux de gros et de détail de l’héroïne ainsi que dans le processus de blanchiment d’argent dans les institutions bancaires occidentales.

Les revenus tirés du commerce mondial de l’héroïne constituent une manne de plusieurs milliards de dollars pour les institutions financières et le crime organisé.

Production record en 2016. Faux programme d’éradication

Selon l’UNODC:

« La production d’opium en Afghanistan a augmenté de 43 pour cent, soit 4800 tonnes, en 2016 par rapport aux niveaux de 2015, selon les derniers chiffres de l’Afghanistan Opium Survey publiés aujourd’hui par le ministère afghan de la lutte contre les stupéfiants et l’UNODC. La superficie consacrée à la culture du pavot à opium a également augmenté pour atteindre 201,000 hectares (ha) en 2016, soit une augmentation de 10% par rapport aux 183,000 hectares de 2015.

Cela représente une multiplication par vingt des superficies cultivées en opium depuis l’invasion américaine d’octobre 2001. En 2016, la production d’opium a augmenté d’environ 25 fois par rapport à 2001, passant de 185 tonnes en 2001 à 4800 tonnes en 2016.

Les derniers chiffres de l'Afghanistan Opium Survey publiés par l'UNODC

Les derniers chiffres de l’Afghanistan Opium Survey publiés par l’UNODC

L’article suivant, publié pour la première fois en mai 2005, donne un aperçu de l’histoire du commerce de l’opium afghan qui continue à ce jour d’être protégée par les forces d’occupation américaines et de l’OTAN au nom de puissants intérêts financiers.

Michel Chossudovsky, janvier 2015, août 2017, chiffres mis à jour pour 2016


Le butin de guerre: le commerce d’héroïne de plusieurs milliards de dollars en Afghanistan

par Michel Chossudovsky

Global Research, mai 2005

Depuis l’invasion de l’Afghanistan par les États-Unis en octobre 2001, le commerce de l’opium du Croissant d’Or a explosé. Selon les médias américains, cette contrebande lucrative est protégée par Oussama Ben Laden, les Talibans et, bien sûr, les seigneurs de la guerre, au mépris de la « communauté internationale ».

On affirme que l’héroïne « remplit les coffres des Talibans ». D’après le Département d’État américain:

« L’opium rapporte plusieurs milliards de dollars aux groupes extrémistes et criminels … Eliminer l’approvisionnement en opium est essentiel pour établir une démocratie sûre et stable, ainsi que pour gagner la guerre mondiale contre le terrorisme » (Déclaration du Secrétaire d’État adjoint Robert Charles, Audience du Congrès, 1er avril 2004)

Selon l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC), la production d’opium en Afghanistan était estimée à 3600 tonnes en 2003, avec une superficie cultivée estimée à 80,000 hectares. (UNODC à http://www.unodc.org/unodc/index.html). Une récolte record encore plus importante a été prévue pour 2004.

Le Département d’Etat suggère que jusqu’à 120,000 hectares étaient cultivés en 2004. (Audience du Congrès, op cit):

 « Nous pourrions être sur la voie d’une poussée significative. Certains observateurs indiquent une croissance de 50 à 100% de la récolte de 2004 par rapport aux chiffres déjà troublants de l’année dernière. »(Ibid.)

« Operation Containment »

En réponse à l’essor post-taliban de la production d’opium, l’administration Bush a intensifié ses activités antiterroristes, tout en allouant des sommes importantes à l’initiative de l’Administration de lutte contre la drogue (Drug Enforcement Administration DEA) en Asie occidentale, cette politique étant baptisée « Operation Containment ».

Les divers rapports et déclarations officielles sont, bien sûr, mêlés à l’autocritique « équilibrée » habituelle selon laquelle « la communauté internationale n’en fait pas assez » et que nous avons besoin de « transparence ».

Les titres médiatiques sont:

« Les drogues, les seigneurs de la guerre et l’insécurité éclipsent le chemin de l’Afghanistan vers la démocratie ». En chœur, les médias américains accusent le défunt régime islamiste « dur », sans même mentionner que les Talibans – en collaboration avec les Nations unies – avaient imposé une interdiction de la culture du pavot en 2000. La production d’opium avait alors baissé de plus de 90% en 2001. En fait, l’explosion de la production d’opium a coïncidé avec l’assaut de l’opération militaire menée par les États-Unis et la chute du régime des Talibans. D’octobre à décembre 2001, les agriculteurs ont commencé à replanter du pavot à grande échelle.

Le succès du programme afghan d’éradication de la drogue sous les Talibans en 2000 a été reconnu lors de la session d’octobre 2001 de l’Assemblée générale des Nations Unies (qui a eu lieu quelques jours à peine après le début des bombardements de 2001). Aucun autre pays membre de l’UNODC n’a été en mesure de mettre en œuvre un programme comparable:

« En ce qui concerne le contrôle des drogues, je m’attendais à concentrer mes remarques sur les conséquences de l’interdiction de la culture du pavot à opium par les Talibans dans les zones sous leur contrôle … Nous avons maintenant les résultats de notre enquête annuelle sur la culture du pavot en Afghanistan. La production de cette année [2001] est d’environ 185 tonnes. Cela est en baisse par rapport aux 3300 tonnes de l’an dernier [2000], soit une diminution de plus de 94%. Par rapport à la récolte record de 4700 tonnes d’il y a deux ans, la diminution est bien supérieure à 97 pour cent.

Toute diminution des cultures illicites est la bienvenue, en particulier dans des cas comme celui-ci, où aucun déplacement [des cultures], sur place ou dans d’autres pays, n’a eu lieu pour affaiblir la réussite. »

(Remarques au nom du Directeur exécutif de l’UNODC à l’Assemblée générale des Nations Unies, octobre 2001, http://www.unodc.org/unodc/en/speech_2001-10-12_1.html)

La dissimulation des Nations Unies

Dans le sillage de l’invasion américaine se produit un changement de rhétorique. L’UNODC agit maintenant comme si l’interdiction de l’opium de 2000 n’avait jamais eu lieu:

« La bataille contre la culture des stupéfiants a été menée et gagnée dans d’autres pays et il est possible de le faire ici [en Afghanistan], avec une gouvernance forte et démocratique, une assistance internationale et une sécurité et une intégrité accrues ». (Déclaration du représentant de l’UNODC en Afghanistan à la Conférence internationale de lutte contre les stupéfiants de février 2004, http://www.unodc.org/pdf/afg/afg_intl_counter_narcotics_conf_2004.pdf, page 5).

En fait, Washington et l’UNODC prétendent maintenant que l’objectif des Talibans en 2000 n’était pas vraiment « l’éradication de la drogue », mais un stratagème détourné pour déclencher « une pénurie artificielle d’approvisionnement » dans le but de faire grimper les prix mondiaux de l’héroïne.

Ironiquement, cette logique tordue, qui fait désormais partie d’un nouveau « consensus des Nations Unies », est réfutée par un rapport du bureau de l’UNODC au Pakistan, qui a confirmé, à l’époque, qu’il n’y avait aucune preuve de stockage par les Talibans. (Deseret News, Salt Lake City, Utah, 5 octobre 2003)

L’agenda caché de Washington: relancer le commerce de la drogue

À la suite du bombardement de l’Afghanistan par les États-Unis en 2001, le gouvernement britannique de Tony Blair a été chargé par le Groupe G-8 des principaux pays industrialisés d’exécuter un programme d’éradication de la drogue qui devait permettre en théorie aux cultivateurs afghans de pavot de se recycler dans d’autres cultures. Les Britanniques travaillaient à Kaboul en étroite liaison avec l’opération « Containment » de la DEA américaine.

Le programme, parrainé par le Royaume-Uni, d’éradication des cultures est un écran de fumée évident. Depuis octobre 2001, la culture du pavot à opium a explosé. La présence des forces d’occupation en Afghanistan n’a pas entraîné l’éradication de la culture du pavot. C’est plutôt l’inverse.

L’interdiction de l’opium par les Talibans avait effectivement provoqué « le début d’une pénurie d’héroïne en Europe vers la fin de 2001 », comme l’a reconnu l’UNODC.

L’héroïne est une entreprise de plusieurs milliards de dollars soutenue par des intérêts puissants, ce qui nécessite un flux de marchandises stable et sûr. L’un des objectifs « cachés » de la guerre était précisément de ramener le commerce de la drogue parrainé par la CIA à son niveau historique et d’exercer un contrôle direct sur les routes de la drogue.

Immédiatement après l’invasion d’octobre 2001, les marchés de l’opium ont été restaurés. Les prix de l’opium ont monté en flèche. Au début de 2002, le prix de l’opium (en dollars/kg) était presque 10 fois plus élevé qu’en 2000.

En 2001, sous les Talibans, la production d’opiacés s’élevait à 185 tonnes, passant à 3400 tonnes en 2002 sous le régime fantoche du président Hamid Karzaï, parrainé par les États-Unis.

Tout en soulignant la lutte patriotique de Karzaï contre les Talibans, les médias omettent de mentionner qu’il avait auparavant collaboré avec ces derniers. Il a également été à la solde d’une grande compagnie pétrolière américaine, UNOCAL. En fait, depuis le milieu des années 1990, Hamid Karzaï a agi en tant que consultant et lobbyiste pour UNOCAL dans les négociations avec les Talibans. Selon le journal saoudien Al-Watan:

« Karzaï est un opérateur secret de la Central Intelligence Agency depuis les années 1980. Il a collaboré avec la CIA pour canaliser l’aide américaine aux Talibans à partir de 1994 quand les Américains ont secrètement et par l’intermédiaire des Pakistanais [en particulier l’ISI] soutenu l’accession au pouvoir des Talibans. « (Cité dans Karen Talbot, US Energy Giant Unocal Kaboul, Global Outlook, n ° 1, printemps 2002. page 70. Voir aussi BBC Monitoring Service, 15 décembre 2001)

Histoire du commerce de drogue du Croissant d’Or

Il convient de rappeler l’histoire du commerce de la drogue du Croissant d’Or, qui est intimement liée aux opérations secrètes de la CIA dans la région depuis la guerre soviéto-afghane et ses conséquences.

Avant la guerre soviéto-afghane (1979-1989), la production d’opium en Afghanistan et au Pakistan était destinée à de petits marchés régionaux. Il n’y avait pas de production locale d’héroïne. (Alfred McCoy, Drug Fallout: la complicité de quarante ans de la CIA dans le commerce des stupéfiants, The Progressive, 1er août 1997).

L’économie afghane des stupéfiants fut un projet soigneusement conçu par la CIA et soutenu par la politique étrangère américaine.

Comme l’ont révélé les scandales Iran-Contra et Bank of Commerce et Credit International (BCCI), les opérations secrètes de la CIA en soutien des moudjahidines afghans ont été financées par le blanchiment de l’argent de la drogue. « L’argent sale » a été recyclé – à travers un certain nombre d’institutions bancaires (au Moyen-Orient) ainsi que par des sociétés écrans anonymes de la CIA, en « argent caché », utilisé pour financer divers groupes d’insurgés pendant la guerre soviéto-afghane et ses conséquences:

« Parce que les Etats-Unis voulaient fournir aux rebelles moudjahidin en Afghanistan des missiles Stinger et d’autres équipements militaires, ils avaient besoin de la pleine coopération du Pakistan. Au milieu des années 1980, la présence de la CIA à Islamabad était une des plus importantes au monde. « Si la BCCI est si embarrassante pour les Etats-Unis et que des enquêtes franches ne sont pas menées, cela a beaucoup à voir avec le fait que les Etats-Unis se sont tournés vers le trafic d’héroïne au Pakistan », a déclaré un officier du renseignement américain (“The Dirtiest Bank of All,” Time, July 29, 1991, p. 22.).

L’étude d’Alfred McCoy confirme que seulement deux ans après le déclenchement des opérations clandestines de la CIA en Afghanistan, en 1979,

« les régions frontalières entre le Pakistan et l’Afghanistan sont devenu la première source mondiale d’héroïne, fournissant 60 % de la demande américaine. Au Pakistan, la population d’héroïnomanes est passée de près de zéro en 1979 à 1,2 million en 1985, soit une augmentation beaucoup plus forte que dans n’importe quelle autre pays. »

« Les actifs de la CIA contrôlaient à nouveau le commerce d’héroïne. Alors que les moudjahidines s’emparaient de territoires à l’intérieur de l’Afghanistan, ils ordonnaient aux paysans de planter de l’opium comme une taxe révolutionnaire. De l’autre côté de la frontière pakistanaise, des dirigeants afghans et des syndicats locaux, sous la protection des services de renseignement pakistanais, exploitaient des centaines de laboratoires d’héroïne. Au cours de cette décennie de trafic de drogue, l’Agence antidrogue américaine d’Islamabad (la DEA) a échoué à provoquer des saisies ou des arrestations majeures.

Les autorités américaines avaient refusé d’enquêter sur les accusations de trafic d’héroïne par leurs alliés afghans parce que la politique américaine en matière de stupéfiants en Afghanistan était subordonnée à la guerre contre l’influence soviétique dans ce pays. En 1995, l’ancien directeur de l’opération afghane, Charles Cogan, a avoué que la CIA avait effectivement sacrifié la Guerre contre la drogue à la Guerre froide. « Notre mission principale était d’infliger autant de dégâts que possible aux Soviétiques. Nous n’avions pas vraiment les ressources ou le temps nécessaires pour mener une enquête sur le trafic de drogue: « Je ne pense pas que nous devions nous excuser pour cela. Chaque situation a ses retombées. Il y a eu des retombées en termes de drogues, oui. Mais l’objectif principal a été accompli. Les Soviétiques ont quitté l’Afghanistan » (McCoy, op cit).

Le rôle de la CIA, qui est amplement documenté, n’est pas mentionné dans les publications officielles de l’UNODC, qui se concentrent sur les facteurs sociaux et politiques internes. Inutile de dire que les racines historiques du commerce de l’opium ont été grossièrement déformées (Voir UNODC http://www.unodc.org/pdf/publications/afg_opium_economy_www.pdf).

Selon l’UNODC, la production d’opium en Afghanistan a augmenté de plus de 15 fois depuis 1979. À la suite de la guerre soviéto-afghane, la croissance de l’économie des stupéfiants s’est poursuivie sans relâche. Les Talibans, qui ont été soutenus par les États-Unis, ont d’abord contribué à la poursuite de la croissance de la production d’opiacés jusqu’à l’interdiction de l’opium en 2000 (Voir UNODC http://www.unodc.org/pdf/publications/afg_opium_economy_www.pdf).

Ce recyclage de l’argent de la drogue a été utilisé pour financer les insurrections de l’après-guerre froide en Asie centrale et dans les Balkans, y compris Al-Qaïda (Pour plus de détails, voir Michel Chossudovsky, La guerre et la mondialisation, La vérité derrière le 11 septembre, Perspectives mondiales, 2002, http://globalresearch.ca/globaloutlook/truth911.html).

Stupéfiants: troisième après le pétrole et le commerce des armes

Les revenus générés par le trafic de la drogue afghane parrainé par la CIA sont considérables. Le commerce afghan d’opiacés constitue une part importante du chiffre d’affaires annuel mondial des stupéfiants, estimé par l’ONU à 400-500 milliards de dollars (Douglas Keh, L’argent des drogues dans un monde en évolution, document technique n ° 4, 1998, PNUCID Vienne, page 4. Voir aussi Programme des Nations Unies pour le contrôle des drogues, Rapport de l’Organe international de contrôle des stupéfiants pour 1999, E/ INCB/1999/1 Nations Unies, Vienne 1999, p.49-51, et Richard Lapper, L’ONU craint la croissance du commerce d’héroïne, Financial Times, 24 février 2000). Au moment de la publication de ces chiffres de l’ONU (1994), le commerce mondial (estimé) de drogues était du même ordre de grandeur que celui du pétrole.

Le FMI estime que le blanchiment d’argent mondial se situe entre 590 milliards et 1 500 milliards de dollars par an, soit 2 à 5% du PIB mondial. (Asian Banker, 15 août 2003). Une part importante du blanchiment d’argent mondial, telle qu’estimée par le FMI, est liée au commerce des stupéfiants.

Basé sur des chiffres récents (2003), le trafic de drogue constitue « le troisième produit mondial en termes de liquidités après le pétrole et le commerce des armes » (The Independent, 29 février 2004).

De plus, les chiffres ci-dessus, y compris ceux sur le blanchiment d’argent, confirment que les groupes terroristes et les chefs de guerre ne s’approprient pas la majeure partie des revenus associés au commerce mondial des stupéfiants, comme le suggère le rapport de l’UNODC.

Il existe de puissants intérêts commerciaux et financiers derrière la drogue. De ce point de vue, le contrôle géopolitique et militaire des routes de la drogue est aussi stratégique que celui du pétrole et des oléoducs.

Toutefois, ce qui distingue la drogue des commerces légaux est que les narcotiques constituent une source majeure de richesse non seulement pour le crime organisé, mais aussi pour l’appareil de renseignement américain qui devient de plus en plus un acteur puissant dans les domaines bancaire et financier.

À son tour, la CIA, qui protège le commerce de la drogue, a développé des liens complexes d’affaires et d’infiltration avec les principaux groupes criminels impliqués dans ce trafic.

En d’autres termes, les agences de renseignement et les puissants syndicats d’affaires alliés au crime organisé se disputent le contrôle stratégique des routes de l’héroïne. Les revenus de plusieurs milliards de dollars provenant du trafic de drogue sont déposés dans le système bancaire occidental. La plupart des grandes banques internationales ainsi que leurs filiales dans les paradis bancaires offshore blanchissent de grandes quantités de narco-dollars.

Ce commerce ne peut prospérer que si les principaux acteurs impliqués dans les stupéfiants ont des « amis politiques haut placés ». Les entreprises légales et illégales sont de plus en plus interdépendantes, la ligne de démarcation entre les « hommes d’affaires » et les criminels est floue. À leur tour, les relations entre les criminels, les politiciens et les membres de la direction du renseignement ont entaché les structures de l’État et le rôle de ses institutions.

Ou va l’argent? Qui profite du commerce de l’opium afghan?

Ce commerce est caractérisé par un réseau complexe d’intermédiaires. Il y a différentes étapes dans le trafic de drogue, plusieurs marchés interdépendants, de l’éleveur de pavot appauvri en Afghanistan aux marchés de gros et de détail de l’héroïne dans les pays occidentaux. En d’autres termes, il existe une « hiérarchie des prix » pour les opiacés.

Cette hiérarchie des prix est reconnue par l’administration américaine: « L’héroïne afghane se vend sur le marché international des stupéfiants 100 fois le prix que les agriculteurs obtiennent pour leur opium dès la sortie du champ » (Département d’Etat américain cité par Voice of America (VOA), 27 février 2004).

Selon l’UNODC, l’opium en Afghanistan a généré en 2003 « un revenu d’un milliard de dollars américains pour les agriculteurs et de 1,3 milliard de dollars américains pour les trafiquants, soit plus de la moitié du revenu national de ce pays ».

Conformément à ces estimations de l’UNODC, le prix moyen de l’opium frais était de 350 dollars le kilo (2002) et la production de 2002 était de 3400 tonnes. (http://www.poppies.org/news/104267739031389.shtml).

L’estimation de l’UNDOC, basée sur les prix locaux de vente à la ferme et de gros, ne représente toutefois qu’un très faible pourcentage du chiffre d’affaires total du trafic de la drogue afghane qui rapporte plusieurs milliards de dollars. L’UNODC estime à 30 milliards de dollars le « chiffre d’affaires annuel total du commerce international » des opiacés afghans. L’examen des prix de gros et de détail de l’héroïne dans les pays occidentaux laisse toutefois supposer que les recettes totales générées, y compris celles du commerce de détail, sont nettement plus élevées.

Prix ​​de gros de l’héroïne dans les pays occidentaux

On estime qu’un kilo d’opium produit environ 100 grammes d’héroïne (pure). La DEA américaine confirme que l’héroïne SWA (South West Asia ce qui veut dire l’Afghanistan) à New York se vendait à la fin des années 1990 de 85,000 à 190,000 dollars par kilogramme en gros avec un taux de pureté de 75% (National Drug Intelligence Centre, http://www.usdoj.gov/ndic/pubs/648/ny_econ.htm).

Selon la Drug Enforcement Administration des États-Unis, « le prix de l’héroïne SEA (Asie du Sud-Est) varie entre 70,000 et 100,000 dollars par unité (700 grammes) et la pureté de l’héroïne se situe entre 85 et 90 pour cent » (ibid.). L’unité SEA de 700 gr (85-90% de pureté) se traduit par un prix de gros par kg. pour l’héroïne pure allant de 115,000 à 163 000 dollars.

Les chiffres de la DEA cités ci-dessus, tout en reflétant la situation dans les années 90, sont globalement conformes aux chiffres britanniques récents. Selon un rapport publié dans le Guardian (11 août 2002), le prix de gros de l’héroïne (pure) à Londres (Royaume-Uni) était de l’ordre de 50,000 livres sterling, soit environ 80,000 dollars (2002).

Considérant qu’il existe une concurrence entre les différentes sources d’approvisionnement en héroïne, il convient de souligner que l’héroïne afghane représente un pourcentage relativement faible du marché américain de l’héroïne, qui est en grande partie fourni à partir de la Colombie.

Prix ​​de détail:

USA

« La NYPD note que les prix de détail de l’héroïne sont en baisse et que la pureté est relativement élevée. L’héroïne se vendait auparavant à environ 90 dollars le gramme, mais elle se vend maintenant entre 65 et 70 dollars le gramme ou même moins. Des informations anecdotiques provenant de la NYPD indiquent que la pureté pour un sac d’héroïne varie généralement de 50 à 80%, mais peut être aussi faible que 30%. D’après les données de juin 2000, les paquets (10 sachets) achetés par de petits dealers en quantités plus importantes (environ 150 paquets) auprès de vendeurs dominicains se vendaient à 40 dollars pièce ou 55 dollars pièce à Central Park. La DEA rapporte qu’une once d’héroïne se vend habituellement de 2500 à 5000 dollars, un gramme de 70 à 95 dollars, un paquet de 80 à 90 dollars et un sachet à 10 dollars. Le DMP rapporte que la pureté moyenne de l’héroïne au niveau de la rue en 1999 était d’environ 62% » (National Drug Intelligence Center, http://www.usdoj.gov/ndic/pubs/648/ny_econ.htm).

Les chiffres des prix de détail de la NYPD et de la DEA semblent cohérents. Le prix donné par la DEA de 70 à 95 dollars, avec une pureté de 62 pour cent, se traduit par 112 à 153 dollars par gramme d’héroïne pure. Les chiffres de NYPD sont à peu près similaires avec peut-être des estimations plus faibles pour la pureté.

Il convient de noter que lorsque l’héroïne est achetée en très petites quantités, le prix de détail a tendance à être beaucoup plus élevé. Aux États-Unis, l’achat est souvent effectué par « sachets »; selon Rocheleau et Boyum un sachet typique contient 25 milligrammes d’héroïne pure.

(http://www.whitehousedrugpolicy.gov/publications/drugfact/american_users_spend/appc.html)

Un sachet de 10 dollars à New York (selon le chiffre de la DEA cité ci-dessus) représenterait un prix de 400 dollars par gramme, chaque sac contenant 0,025 gr. d’héroïne pure. (op cit). En d’autres termes, pour les très petits achats commercialisés par les vendeurs de rue, la marge de détail tend à être significativement plus élevée. Dans le cas de l’achat du sachet de 10 $, il est environ 3 à 4 fois le prix de détail par gramme correspondant (112 $ – 153 $)

Royaume-Uni

En Grande-Bretagne, le prix de vente au détail par gramme d’héroïne, selon les sources de la police britannique, « est tombé de 74 livres en 1997 à 61 livres [en 2004]. » [C.-à-d. d’environ 133 dollars à 110, selon le taux de change de 2004] (Independent, 3 mars 2004). Dans certaines villes, il était aussi bas que 30-40 livres par gramme avec un faible niveau de pureté. (AAP News, 3 mars 2004). Selon Drugscope (http://www.drugscope.org.uk/), le prix moyen d’un gramme d’héroïne en Grande-Bretagne se situe entre 40 et 90 livres (de 72 à 162 dollars le gramme) (le rapport ne mentionne pas la pureté) . Le prix de vente de l’héroïne était de 60 livres par gramme en avril 2002, selon le National Criminal Intelligence Service.

(Voir: drugscope.org.uk)

La hiérarchie des prix

Nous avons affaire à une hiérarchie des prix, du prix à la production dans le pays producteur, à la hausse, jusqu’au prix de détail final. Ce dernier représente souvent 80-100 fois le prix payé à l’agriculteur.

En d’autres termes, le produit opiacé traverse plusieurs marchés, du pays producteur au(x) pays de transbordement et de ce(s) dernier(s) aux pays consommateurs. Dans ce dernier cas, il existe de larges marges entre « le prix de débarquement » au point d’entrée, exigé par les cartels de la drogue et les prix de gros et ceux de détail dans la rue, protégés par le crime organisé occidental.

Le produit global du commerce afghan des stupéfiants

En Afghanistan, la production de 3600 tonnes d’opium déclarée en 2003 permettrait la production d’environ 360,000 kg d’héroïne pure. Selon l’ONUDC, les revenus bruts revenant aux agriculteurs afghans seraient de l’ordre de 1 milliard de dollars auquel on doit ajouter 1,3 milliard revenant aux trafiquants locaux.

Vendue sur les marchés occidentaux à un prix de gros de l’ordre de 100,000 dollars le kilo (avec un taux de pureté de 70%), le produit de gros global (correspondant à 3 600 tonnes d’opium afghan) serait de l’ordre de 51,4 milliards de dollars. Ce dernier constitue une estimation prudente basée sur les différents chiffres des prix de gros de la section précédente.

Le produit total du commerce de stupéfiants afghans (en termes de valeur ajoutée totale) est estimé en utilisant le prix de détail final de l’héroïne. En d’autres termes, la valeur au détail du commerce est en fin de compte le critère pour mesurer l’importance du commerce de la drogue en termes de génération de revenus et de création de richesse.

Une estimation significative de la valeur de détail est cependant presque impossible à établir en raison du fait que les prix de détail varient considérablement dans les zones urbaines, d’une ville à l’autre et entre pays consommateurs, sans parler des variations de pureté et de qualité. .

Les données sur les marges des détaillants, à savoir la différence entre les prix de gros et de détail dans les pays consommateurs, suggèrent néanmoins qu’une part importante du produit total (monétaire) du commerce de la drogue est générée au niveau du détail.

En d’autres termes, une part importante du produit du commerce de la drogue revient aux syndicats criminels et commerciaux des pays occidentaux impliqués dans les marchés locaux de gros et de détail des stupéfiants. Et les différentes bandes criminelles impliquées dans le commerce de détail sont invariablement protégées par les syndicats du crime « d’entreprise ».

90% de l’héroïne consommée au Royaume-Uni provient d’Afghanistan. En utilisant le chiffre britannique de 110 dollars le gramme (avec un niveau de pureté supposé de 50%), la valeur totale du commerce de stupéfiants afghans en 2003 (3600 tonnes d’opium) serait de l’ordre de 79,2 milliards de dollars. Ce dernier devrait être considéré comme une simulation plutôt qu’une estimation.

Selon cette hypothèse (simulation), un milliard de dollars de revenus bruts pour les agriculteurs en Afghanistan (2003) générerait des revenus mondiaux de stupéfiants, -s’accumulant à divers stades et sur différents marchés- de l’ordre de 79,2 milliards de dollars. Ces recettes globales reviennent aux syndicats d’entreprises, aux agences de renseignement, au crime organisé, aux institutions financières, aux grossistes, aux détaillants, etc. impliqués directement ou indirectement dans le commerce de la drogue.

À son tour, le produit de ce commerce lucratif est déposé dans les banques occidentales, qui constituent un mécanisme essentiel dans le blanchiment de l’argent sale.

Un très faible pourcentage revient aux agriculteurs et aux commerçants du pays producteur. Gardez à l’esprit que le revenu net revenant aux agriculteurs afghans ne représente qu’une fraction du montant estimé à 1 milliard de dollars. Ce dernier ne comprend pas les paiements d’intrants agricoles, les intérêts sur les prêts aux prêteurs d’argent, la protection politique, etc.

(Voir aussi ONUDC, L’économie de l’opium en Afghanistan, http://www.unodc.org/pdf/publications/afg_opium_economy_www.pdf, Vienne, 2003, p.7-8)

La part de l’héroïne afghane dans le marché mondial des drogues

L’Afghanistan produit plus de 70% de l’offre mondiale d’héroïne et cette drogue représente une fraction non négligeable du marché mondial des stupéfiants, estimé par l’ONU à 400-500 milliards de dollars.

Il n’existe pas d’estimations fiables sur la répartition du commerce mondial des stupéfiants entre les catégories principales: Cocaïne, Opium / Héroïne, Cannabis, Stimulants de type amphétamine (ATS), Autres drogues.

Le blanchiment de l’argent de la drogue

Le produit du commerce de la drogue est déposé dans le système bancaire. L’argent de la drogue est blanchi dans les nombreux paradis bancaires offshore de Suisse, du Luxembourg, des îles anglo-normandes, des îles Caïmans et d’une cinquantaine d’autres endroits dans le monde. C’est ici que les syndicats criminels impliqués dans le commerce de la drogue et les représentants des plus grandes banques commerciales du monde interagissent. De l’argent sale est déposé dans ces paradis offshore, contrôlés par les principales banques commerciales occidentales. Ces derniers ont tout intérêt à maintenir et à soutenir le commerce de la drogue (Pour plus de détails, voir Michel Chossudovsky, La corruption à l’assaut des Etats – Comment les mafias gangrènent l’économie mondiale, Le Monde diplomatique décembre 1996 https://www.monde-diplomatique.fr/1996/12/CHOSSUDOVSKY/5945).

Une fois que l’argent a été blanchi, il peut être recyclé en investissements de bonne foi non seulement dans l’immobilier, les hôtels, etc., mais aussi dans d’autres domaines tels que l’économie des services et la production d’usine. L’argent sale et caché est également canalisé dans divers instruments financiers, y compris le commerce des produits dérivés, des produits primaires, des stocks et des obligations d’État.

Remarques finales: Criminalisation de la politique étrangère américaine

La politique étrangère américaine soutient le fonctionnement d’une économie criminelle florissante dans laquelle la démarcation entre le capitalisme traditionnel et le crime organisé s’estompe de plus en plus.

L’industrie de l’héroïne ne « remplit pas les coffres des talibans » comme le prétendent le gouvernement américain et la communauté internationale: bien au contraire! Le produit de ce commerce illégal est la source de la formation de la richesse, largement récoltée par de puissants intérêts commerciaux/criminels dans les pays occidentaux. Ces intérêts sont soutenus par la politique étrangère américaine.

La prise de décision au Département d’État américain, à la CIA et au Pentagone contribue à soutenir ce commerce hautement rentable de plusieurs milliards de dollars, le troisième en valeur marchande après le pétrole et le commerce des armes.

L’économie de la drogue afghane est « protégée ».

Le commerce de l’héroïne faisait partie des plans de guerre. Ce que cette guerre aura accompli, c’est le rétablissement d’un narco-régime dirigé par un gouvernement fantoche nommé par les États-Unis.

Les puissants intérêts financiers derrière les stupéfiants sont soutenus par la militarisation des principaux triangles de la drogue (et des routes de transbordement), y compris le Croissant d’Or et la région andine d’Amérique du Sud (dans le cadre de l’Initiative andine).

La culture du pavot à opium en Afghanistan Source: PNUCID et UNOCD

La culture du pavot à opium en Afghanistan Source: PNUCID et UNOCD

Ci-dessus : La culture du pavot à opium en Afghanistan

Michel Chossudovsky

 

Source: PNUCID, Afghanistan, Enquête sur le pavot à opium, 2001, UNOCD, Enquête sur le pavot à opium, 2002. http://www.unodc.org/pdf/afg/afg_opium_survey_2002.pdf

Voir aussi le communiqué de presse: http://www.unodc.org/unodc/press_release_2004-03-31_1.html, et 2003 Survey: http://www.unodc.org/pdf/afg/afghanistan_opium_survey_2003.pdf

 

Article en anglais:

The Spoils of War: Afghanistan’s Multibillion Dollar Heroin Trade

Traduction : La Gazette du Citoyen, 21 novembre 2017

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EXCLUSIF : Pour les Palestiniens, l’« accord ultime » de Trump est un ultimatum

EXCLUSIF : Pour les Palestiniens, l’« accord ultime » de Trump est un ultimatum

#OccupationPalestine

Le prince héritier a offert à Mahmoud Abbas plus d’argent pour l’instauration d’un État palestinien pendant que l’Arabie saoudite pousse Israël à la soutenir contre l’Iran, selon des sources

Le président américain Donald Trump avant une rencontre avec le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas à, l’Assemblée générale des Nations unies, à New York, en septembre 2017 (AFP)
Correspondant de MEE's picture
22 novembre 2017
Dernière mise à jour :
22 novembre 2017

JERUSALEM/WASHINGTON – Une équipe américaine est en voie de finaliser l’« accord ultime » du président Donald Trump, un traité de paix entre les Palestiniens et les Israéliens, révèlent à Middle East Eye un diplomate occidental et des responsables palestiniens.

Le diplomate, anonyme car non autorisé à discuter de ce sujet avec les médias, donne le détail du contenu de l’accord :

  • L’instauration d’un État palestinien à l’intérieur des frontières de la bande de Gaza, des zones A, B et des parties de la zone C en Cisjordanie (voir la carte ci-dessous)
  • Des dons de 10 milliards de dollars (7,5 milliards d’euros) de la part de pays pour la création de l’État et de ses infrastructures dont un aéroport, un port à Gaza, des zones de logements, des zones agricoles et des zones industrielles, ainsi que de nouvelles villes
  • La question du statut de Jérusalem et du retour des réfugiés est reportée aux prochaines négociations
  • Les négociations finales incluant des pourparlers de paix régionaux entre Israël et les pays arabes menées par l’Arabie saoudite.

Le diplomate rappelle que Jared Kushner, conseiller spécial de Trump et responsable de l’équipe pour le processus de paix, s’est récemment rendu en visite en Arabie saoudite et a informé le prince héritier Mohamed ben Salmane (MBS) du plan.

Kushner a aussi demandé aux Saoudiens de l’aider à persuader le président palestinien Mahmoud Abbas d’accepter ce plan, qui sera officiellement présenté début 2018.

Le diplomate, qui est très proche de l’équipe américaine, affirme que MBS a rencontré Mahmoud Abbas début novembre pour l’informer de cette proposition. Le prince héritier a demandé au président palestinien d’accepter le plan et de le faire dans un état d’esprit positif.

« MBS est très enthousiaste au sujet de ce plan », souligne le diplomate. « Il est impatient de voir un accord de paix signé d’abord entre les Palestiniens et les Israéliens, puis entre Israël et les pays arabes. Ce qui, pour lui, est un premier pas dans la formation d’une coalition entre l’Arabie saoudite et Israël pour contrer la menace iranienne. »

Contre l’Iran, les Saoudiens ont besoin d’un soutien

MBS a également dit à Kushner qu’il voulait investir d’importantes sommes d’argent dans l’accord, et qu’il fournirait aux dirigeants palestiniens les motivations nécessaires pour obtenir leur aval, selon le diplomate.

Des responsables palestiniens ont confirmé à MEE qu’Abbas avait rencontré MBS lors de sa récente visite à Riyad, qui a débuté le 8 novembre. Et qu’à ce moment-là, il a offert de tripler le soutien financier de l’Arabie saoudite à l’Autorité palestinienne, qui passerait de 7,5 millions de dollars à 20 millions.

« C’est le plan de Netanyahou. Il l’a vendu à l’équipe américaine et maintenant, les Américains essaient de le vendre aux Palestiniens et aux Arabes »

– Un responsable palestinien

Des sources proches des négociations rapportent que Mohammed ben Salmane a expliqué à Mahmoud Abbas que la menace iranienne représentait une grave menace pour les pays arabes. Et que les Saoudiens avaient sérieusement besoin du soutien des États-Unis et d’Israël dans leur confrontation « existentielle » avec Téhéran. « Nous ne pouvons pas avoir Israël de notre côté tant que le conflit israélo-palestinien n’est pas résolu », aurait dit le prince héritier, selon notre source.

« Le président Abbas pense que le plan pourrait convenir si nous lui ajoutons les mots ‘’frontières de 1967’’. Nous voulons bien donner du temps aux Israéliens s’ils veulent bien nous donner des terres », ajoute un responsable palestinien.

« Nous leur avons dit : si le plan établit clairement que le but de « l’accord ultime » est d’avoir un État palestinien [basé] sur les frontières de 1967 avec un petit échange de terres, alors nous accepterons cette première phase, qui instaure un État avec des frontières provisoires. »

Pour le responsable, proche des pourparlers, la seule inquiétude des Palestiniens était qu’Israël fasse de cet accord provisoire un accord final.

Selon un autre responsable palestinien, Abbas croit en ce plan, conçu par Kushner et par l’envoyé spécial au Moyen-Orient Jason Greenblatt, mais pensé à l’origine par le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. « C’est le plan de Netanyahou. Il l’a vendu à l’équipe américaine et maintenant, les Américains essaient de le vendre aux Palestiniens et aux Arabes », souligne notre source.

Les Palestiniens s’attendent à davantage de pressions

Le responsable ajoute que les Palestiniens s’attendent maintenant à davantage de pression de Washington et des capitales arabes.

« Les États-Unis agitent des sanctions contre les Palestiniens dans le cas où ils rejetteraient le plan, par exemple la fermeture de la représentation de l’OLP à Washington DC et l’arrêt de l’aide financière à l’Autorité palestinienne », poursuit la source.

« Lors des négociations de Camp David en 2000, les Arabes ont soutenu Yasser Arafat face aux pressions américaines. Mais maintenant, personne n’est à nos côtés. »

Toujours selon cette source, en 2000, le président égyptien Hosni Moubarak et le roi Abdallah d’Arabie saoudite avaient dit à Arafat : « Nous acceptons seulement ce que les Palestiniens acceptent. »

« Mais maintenant, le roi d’Arabie saoudite est submergé par le conflit avec l’Iran au Yémen, au Liban, en Syrie et en Irak et le président égyptien est submergé au Sinaï. »

Les relations entre les Saoudien et Israël se sont détendues ces derniers mois à la faveur de nombreux contacts et de visites sans précédent de responsables israéliens en Arabie saoudite.

Le 16 novembre, Gadi Eizenkot, le chef d’état-major de l’armée israélienne, a déclaré qu’Israël était prêt à partager « des renseignements » avec l’Arabie saoudite et que les deux pays avaient un intérêt commun à contrer l’Iran.

 

Traduit de l’anglais (original).

 

http://www.middleeasteye.net/fr/reportages/exclusif-pour-les-palestiniens-l-accord-ultime-de-trump-est-un-ultimatum-1545122777

À l’Onu, l’incapacité US d’admettre la réalité

Quatre vétos successifs sur le mensonge de Khan Cheikhoun

À l’Onu, l’incapacité US d’admettre la réalité

Alors que les présidents Poutine et Trump avancent sur la question syrienne, les hauts fonctionnaires d’origine US à l’Onu ont entamé un bras de fer avec la Russie. Refusant d’enquêter sur un crime qu’ils ont déjà jugé a priori, ils ont provoqué non pas un, mais quatre vétos au Conseil de sécurité. Pour Thierry Meyssan, le comportement schizophrénique des États-Unis sur la scène internationale atteste à la fois de la division de l’administration Trump et du déclin de l’impérialisme US.

| Le Caire (Égypte)

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Reprenant la posture de son lointain prédécesseur, Adlai Stevenson, lors de la crise des missiles cubains, Nikki Haley a dénoncé l’incident survenu à Khan Cheikhoun au moyen de terribles photographies. Cependant, le Mécanisme d’enquête Onu-OIAC a refusé d’authentifier ces prétendues « preuves ». On observera le faucon Jeffrey Feltman, assis aux côtés de l’ambassadrice.

Décidément peu de choses ont changé depuis le 11 septembre 2001. Les États-Unis persistent à manipuler l’opinion publique internationale et les outils des Nations unies, certes pour des raisons différentes, mais toujours avec le même mépris de la vérité.

En 2001, les représentants des États-Unis et du Royaume-Uni, John Negroponte et Stewart Eldon, assuraient que leurs deux pays venaient d’attaquer l’Afghanistan en légitime défense après les attentats commis à New York et Washington [1]. Le secrétaire d’État, Colin Powell, promettait de distribuer au Conseil de sécurité un dossier complet présentant les preuves de la responsabilité afghane. 16 ans plus tard, on attend toujours ce document.

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Le secrétaire d’État Colin Powell ment au Conseil de sécurité. Il brandit ce qu’il présente comme une fiole d’antrax capable de tuer toute la population de New York et accuse l’Iraq d’en avoir préparé pour attaquer les États-Unis. Jamais Washington ne s’est excusé de cette mascarade.

En 2003, le même Colin Powell venait expliquer au Conseil de sécurité, lors d’une intervention relayée par les télévisions du monde entier, que l’Iraq était également impliqué dans les attentats du 11-Septembre et qu’elle préparait une nouvelle agression contre les États-Unis au moyen d’armes de destruction massive [2]. Cependant lorsqu’il eut quitté ses fonctions au sein du gouvernement US, le général Powell admettait sur une chaîne de télévision de son pays que les nombreuses accusations de son discours étaient toutes fausses [3]. 14 ans après ce discours, on attend toujours les excuses des États-Unis devant le Conseil de sécurité.

Tout le monde a oublié les accusations US sur la responsabilité du président Saddam Hussein dans les attentats du 11-Septembre (depuis, Washington a attribué les mêmes attentats à l’Arabie saoudite, puis aujourd’hui à l‘Iran, sans jamais apporter de preuves dans aucun de ces quatre cas). On se souvient par contre du débat, qui dura des mois, sur les armes de destruction massive. À l’époque la Commission de contrôle, de vérification et d’inspection des Nations unies (en anglais UNMOVIC) ne trouva pas la moindre trace de ces armes. Un bras de fer opposa son directeur, le Suédois Hans Blix, d’abord aux États-Unis, puis à l’Onu, et en définitive à l’ensemble du monde occidental. Washington affirmait que M. Blix n’avait pas trouvé ces armes parce qu’il faisait mal son travail, tandis que celui-ci assurait que l’Iraq n’avait jamais eu la capacité de fabriquer de telles armes. Peu importe, les États-Unis bombardèrent Bagdad, envahirent l’Iraq, renversèrent le président Saddam Hussein et le pendirent, occupèrent son pays et le pillèrent.

La méthode US d’après 2001 n’avait aucun rapport avec celle qui avait précédé. En 1991, le président Bush père s’était assuré de placer le Droit international de son côté avant d’attaquer l’Iraq. Il l’avait poussé à envahir le Koweït et le président Saddam Hussein à s’entêter. Il avait donc obtenu le soutien de presque toutes les nations au monde. Au contraire, en 2003, Bush fils se contenta de mentir et de mentir encore. De très nombreux États se distancièrent de Washington, tandis que l’on assistait aux plus grandes manifestations pacifistes de l’Histoire, de Paris à Sydney, de Pékin à Mexico.

En 2012, le Bureau des Affaires politiques de l’Onu rédigea un projet de capitulation totale et inconditionnelle de la Syrie [4]. Son directeur, l’États-unien Jeffrey Feltman, ancien adjoint de la secrétaire d’État Hillary Clinton, utilisa tous les moyens dont il disposait pour constituer la plus vaste coalition de l’Histoire et accuser la Syrie de toutes sortes de crimes dont aucun ne fut jamais prouvé.

Si les États qui détiennent le document Feltman ont décidé de ne pas le publier c’est afin de préserver les Nations Unies. Il est en effet inacceptable que les moyens de l’Onu aient été utilisés pour promouvoir la guerre alors que cette institution a été créée pour préserver la paix. N’étant pas astreint aux mêmes obligations qu’un État, j’ai publié une étude détaillée de cet ignoble document dans Sous nos yeux [5].

En 2017, le Mécanisme d’enquête conjoint Onu-OIAC, créé à la demande de la Syrie pour enquêter sur l’usage d’armes chimiques sur son territoire, fait l’objet du même bras de fer que celui qui opposa Hans Blix à Washington. Sauf que cette fois, les fronts sont renversés. En 2003, l’Onu défendait la paix. Plus aujourd’hui, Jeffrey Feltman ayant été reconduit dans ses fonctions et étant toujours le numéro 2 de l’Onu. C’est la Russie cette fois qui s’oppose à des fonctionnaires internationaux pro-US au nom de la Charte.

Si les travaux du Mécanisme d’enquête ont été normalement débattus durant sa première période, c’est-à-dire de septembre 2015 à mai 2017. Ils sont devenus clivants lorsque le Guatémaltèque Edmond Mulet a remplacé à sa direction l’Argentine Virginia Gamba ; une nomination imputable au nouveau secrétaire général de l’Onu, le Portugais António Guterres.

Le Mécanisme d’enquête mobilise des fonctionnaires internationaux de l’Onu et de l’OIAC. Cette prestigieuse organisation internationale a reçu le Prix Nobel de la Paix, en 2013, notamment pour son travail de surveillance de la destruction par les États-Unis et la Russie des armes chimiques syriennes. Cependant son directeur, le Turc Ahmet Üzümcü, a évolué. En juin 2015, il était invité à Telfs Buchen (Autriche) à la réunion du Groupe de Bilderberg, le club de l’Otan.

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En décembre 2015, Ahmet Üzümcü est décoré de la Légion d’honneur par le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, l’homme selon qui le président el-Assad « n’a pas le droit de vivre » et al-Qaïda « fait du bon boulot ».

La question était d’autant plus grave qu’en 2003, le litige opposait d’un côté Hans Blix et de l’autre les États-Unis qui menaçaient d’intervenir contre l’Iraq si l’Onu prouvait l’existence des armes de destruction massive, tandis qu’en 2017 il oppose la Russie à Edmond Mulet qui pourrait valider a posteriori l’intervention états-unienne contre la Syrie. En effet, Washington a déjà tranché, considère la Syrie comme responsable d’une attaque au gaz sarin à Khan Cheikhoun, et a déjà bombardé la base aérienne de Cheyrat [6].

Dans le cas où le Mécanisme d’enquête s’écarterait d’une manière ou d’une autre du discours de Washington, il placerait les États-Unis dans l’obligation de présenter des excuses et d’indemniser la Syrie. Les fonctionnaires internationaux pro-US considèrent donc comme leur mission de conclure que la Syrie a bombardé sa propre population avec du gaz sarin qu’elle aurait détenu illégalement sur la base aérienne de Cheyrat.

Dès le mois d’octobre, le ton a commencé à monter entre certains fonctionnaires de l’Onu et la Russie. Contrairement à ce que la presse occidentale a prétendu, le différent ne portait aucunement sur les conclusions du Mécanisme d’enquête, mais exclusivement sur ses méthodes ; Moscou refusant à l’avance toute conclusion obtenue par des méthodes non-conformes aux principes internationaux établis dans le cadre de la Convention sur les armes chimiques et de l’OIAC [7].

Le gaz sarin est un neurotoxique extrêmement létal pour l’homme. Il existe des variantes de ce produit, le chlorosarin et le cyclosarin, et une version encore plus dangereuse, le VX. Tous ces produits sont absorbés par la peau et passent directement dans le sang. Ils se dégradent en quelques semaines à quelques mois dans l’environnement, non sans conséquences pour les animaux qui entreraient en contact avec eux. Lorsqu’il pénètre dans le sol, en l’absence d’oxygène et de lumière, il peut se conserver très longtemps.

Il suffit de voir les photographies de l’attaque de Khan Cheikhoun, montrant quelques heures plus tard des personnes prélever des échantillons sans porter de combinaison protégeant leur peau, pour savoir avec certitude que s’il y a eu usage de gaz, ce ne pouvait pas être ni du sarin, ni un de ses dérivés. Pour plus de détails, on se reportera à l’étude du professeur Theodore Postol, du Massachusetts Institute of Technology (MIT), qui démonte un à un les arguments des prétendus experts de la CIA [8].

Or, contrairement aux principes de la Convention sur les armes chimiques, le Mécanisme d’enquête ne s’est pas rendu sur place pour prélever des échantillons, les analyser et identifier le gaz utilisé, s’il y en avait un.

Interrogée à ce sujet en mai et juin 2017 par la Russie, l’OIAC a déclaré étudier les conditions de sécurité de ce déplacement pour finalement conclure qu’il n’était pas nécessaire puisque, selon elle, « L’utilisation de sarin ne fait aucun doute ».

Le Mécanisme d’enquête s’est par contre rendu sur la base aérienne de Chaïrat où, selon Washington, le gaz sarin avait été illégalement stocké et où il avait été chargé sur des bombardiers. Mais, malgré l’insistance de la Russie, il a refusé d’y prélever des échantillons.

Identiquement, le Mécanisme d’enquête a refusé d’étudier les révélations de la Syrie sur l’approvisionnement des jihadistes en gaz par les sociétés états-uniennes et britannique Federal Laboratories, NonLethal Technologies, et Chemring Defence UK [9].

Les États-Unis et leurs alliés ont eux-mêmes admis dans le projet de résolution qu’ils ont présenté le 16 novembre que les fonctionnaires internationaux devraient mener leurs investigations d’« une manière appropriée à la réalisation de leur mandat » [10].

La Russie a rejeté le rapport du Mécanisme d’enquête au vu de son dilettantisme et a refusé par trois fois de reconduire son mandat. Elle a opposé son veto les 24 octobre [11] et les 16 [12] et 17 novembre, comme elle l’avait fait le 12 avril [13] lorsque les États-Unis et la France [14] tentèrent de condamner la Syrie pour cette prétendue attaque au gaz sarin. C’était la 8ème, la 9ème, la 10ème et la 11ème fois qu’elle en faisait usage sur la question syrienne.

On ignore pour quelle raison Washington a présenté ou fait présenter quatre fois la même assertion au Conseil de sécurité par des biais différents. Ce balbutiement s’était déjà présenté au début de la guerre contre la Syrie, les 4 octobre 2011, 4 février et 19 juillet 2012, lorsque la France et les États-Unis tentèrent de faire condamner par le Conseil ce qu’ils appelaient la répression du printemps syrien. À l’époque la Russie affirmait au contraire qu’il n’y avait pas de guerre civile, mais une agression extérieure. À chaque fois, les Occidentaux répliquèrent qu’ils allaient « convaincre » leur partenaire russe.

Il est intéressant d’observer qu’aujourd’hui la doxa occidentale prétend que la guerre en Syrie a débuté par une révolution démocratique qui a mal tourné et a été finalement récupérée par des jihadistes. Or, contrairement à ce qui fut prétendu, il n’existe aucune preuve de la moindre manifestation en faveur de la démocratie en 2011-12 en Syrie. Toutes les vidéos publiées à l’époque sont soit en faveur du président el-Assad soit contre la République arabe syrienne, jamais pour la démocratie. Aucune vidéo ne comprend de slogan ou de pancarte pro-démocratie. Toutes les vidéos des prétendues « manifestations révolutionnaires » de cette période ont été tournées des vendredis à la sortie de mosquées sunnites, jamais un autre jour et jamais depuis un autre lieu de rendez-vous qu’une mosquée sunnite.

Il est vrai que sur certaines vidéos on entend des phrases comprenant le mot « liberté ». En tendant l’oreille, on constate que les manifestants y exigent non pas la « Liberté » au sens occidental, mais la « liberté d’appliquer la charia ». Si vous trouvez un document traçable qui puisse me contredire d’une manifestation de plus de 50 personnes, merci de me le communiquer, je ne manquerai pas de le publier.

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Bien que pour ne pas donner l’occasion à son opposition de l’accuser d’avoir été chercher ses ordres du KGBiste Vladimir Poutine, le président Trump n’ait pas eu d’entretien privé avec lui, les deux hommes affichent leur entente (Đà Nẵng, 11 novembre 2017).

On pourrait interpréter l’obstination états-unienne à manipuler les faits comme le signe de l’alignement de l’administration Trump sur la politique des quatre mandats précédents. Mais cette hypothèse est contredite par la signature d’un Mémorendum secret à Amman, le 8 novembre, entre la Jordanie [15], la Russie et les États-Unis, et par la Déclaration commune des présidents Poutine et Trump, le 11 novembre, à Đà Nẵng, en marge du sommet de l’Apec [16].

Le premier document n’a pas été publié, mais on sait par des indiscrétions qu’il ne tient pas compte de la demande israélienne de créer une zone neutre, en territoire syrien, à 60 kilomètres au-delà non pas de la frontière israélienne, mais de la ligne de cessez-le-feu de 1967. Ne manquant jamais une occasion de verser de l’huile sur le feu, le gouvernement britannique réagit en faisant publier par la BBC des photographies satellitaires de la base militaire iranienne d’El-Kiswah (à 45 kilomètres de la ligne de cessez-le-feu) [17]. Comme on pouvait l’anticiper, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu rejeta immédiatement l’accord entre les Grandes puissances et annonça réserver le droit d’Israël à intervenir militairement en Syrie pour préserver sa sécurité [18] ; ce commentaire constitue une menace et, à ce titre, viole la Charte des Nations unies. Au demeurant, chacun a pu constater depuis sept ans que le prétexte des armes destinées au Liban a bon dos. À titre d’exemple, le 1er novembre, Tsahal bombardait illégalement une zone industrielle à Hassiyé en prétendant détruire des armes destinées au Hezbollah. En réalité, la cible n’était qu’une usine de cuivre indispensable au rétablissement de la distribution d’électricité dans le pays [19].

La Déclaration de Đà Nẵng comporte de nettes avancées. Ainsi établit-elle pour la première fois que tous les Syriens pourront participer à la prochaine élection présidentielle. Or, jusqu’à présent les Syriens exilés ont été interdits de voter par les membres de la Coalition internationale en violation de la Convention de Vienne. Quant à la « Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution », elle boycottait les élections car cette instance était dominée par les Frères musulmans selon qui « Le Coran est notre Loi », et il n’y a pas de place pour des élections dans un régime islamiste.

Le contraste entre d’une part la progression des négociations russo-US sur la Syrie et, d’autre part, l’entêtement des mêmes États-Unis à nier les faits devant le Conseil de sécurité de l’Onu est saisissant.

Il est intéressant d’observer la gêne de la presse européenne aussi bien face au travail des présidents Poutine et Trump que face à l’entêtement enfantin de la délégation US au Conseil de sécurité. Presque aucun média n’a évoqué le Mémorendum d’Amman et tous ont commenté la Déclaration commune avant qu’elle ne soit publiée, sur la seule foi d’une Note de la Maison-Blanche. Quant aux enfantillages de l’ambassadrice Nikki Haley au Conseil de sécurité, les médias européens ont unanimement constaté que les deux Grands n’étaient pas parvenus à un accord et ont fait l’impasse sur les arguments russes, pourtant longuement expliqués par Moscou.

Force est de constater que si le président Trump tente de solder la politique impérialiste de ses prédécesseurs, les fonctionnaires internationaux pro-US de l’Onu sont inaptes à s’adapter au réel. Après 16 ans de mensonges systématiques, il ne sont plus capables de penser en fonction des faits, mais uniquement de leurs fantasmes. Ils ne parviennent plus à ne pas prendre leurs désirs pour la réalité. Ce comportement est caractéristique des Empires en déclin.

[1] Référence : Onu S/2001/946 et S/2001/947.

[2] « Discours de M. Powell au Conseil de sécurité de l’ONU », par Colin L. Powell, Réseau Voltaire, 11 février 2003.

[3] “Colin Powell on Iraq, Race, and Hurricane Relief”, ABC, September 8, 2005.

[4] « L’Allemagne et l’Onu contre la Syrie », par Thierry Meyssan, Al-Watan (Syrie) , Réseau Voltaire, 28 janvier 2016.

[5] Sous nos yeux. Du 11-Septembre à Donald Trump, Thierry Meyssan, Demi-Lune, 2017.

[6] « Pourquoi Trump a-t-il bombardé Cheyrat ? », par Thierry Meyssan, Al-Watan (Syrie) , Réseau Voltaire, 2 mai 2017.

[7] « Observations émises par le Ministère russe des Affaires étrangères au sujet du dossier chimique syrien », Réseau Voltaire, 23 octobre 2017.

[8] « Le rapport de la CIA sur l’incident de Khan Shaykhun est grossièrement faux », Réseau Voltaire, 15 avril 2017.

[9] « Londres et Washington ont fourni les jihadistes en armes chimiques », Réseau Voltaire, 16 août 2017.

[10] « Projet de résolution sur le Mécanisme d’enquête conjoint Onu-OIAC (Véto russe) », Réseau Voltaire, 16 novembre 2017.

[11] « Projet de résolution sur le renouvellement du Mécanisme d’enquête conjoint (Veto russe) », « Utilisation d’armes chimiques en Syrie (Veto russe) », Réseau Voltaire, 24 octobre 2017.

[12] « Projet de résolution sur le Mécanisme d’enquête conjoint Onu-OIAC (Véto russe) », Réseau Voltaire, 16 novembre 2017.

[13] « Débat sur l’incident chimique présumé de Khan Cheïkhoun (veto russe) », Réseau Voltaire, 12 avril 2017.

[14] « Évaluation française de l’attaque chimique de Khan Cheikhoun », Réseau Voltaire, 26 avril 2017.

[15] « La Jordanie apporte son soutien à la Syrie », Réseau Voltaire, 29 août 2017.

[16] « Déclaration commune des présidents russe et états-unien sur la Syrie », Réseau Voltaire, 11 novembre 2017.

[17] “Iran building permanent military base in Syria – claim”, Gordon Corera, BBC, November 10, 2017.

[18] « Israël rejete l’accord de paix russo-US en Syrie », Réseau Voltaire, 14 novembre 2017.

[19] « Israël bombarde une usine de cuivre en Syrie », par Mounzer Mounzer, Réseau Voltaire, 3 novembre 2017.

 

http://www.voltairenet.org/article198863.html

Maria Khodynskaya-Golenishcheva : «On ne réglera pas la crise syrienne sans l’Iran»

Source : La Tribune de Genève, Alain Jourdan, 30.10.2017

Il est rare qu’un diplomate en fonction raconte les coulisses de négociations encore en cours. C’est ce que vient de faire Maria Khodynskaya-Golenishcheva. Occupant un poste de premier rang à la Mission permanente de la Fédération de Russie auprès des Nations Unies à Genève, la diplomate joue un rôle central dans les négociations visant à trouver un accord politique en Syrie. Arabisante et docteur en géopolitique, elle a déjà publié plusieurs ouvrages. Dans «Alep, la guerre et la diplomatie», elle livre sa vision de l’un des épisodes les plus controversés du conflit syrien.

– Vous avez été au cœur des négociations menées à Genève. Pourquoi avoir éprouvé le besoin d’écrire un livre?

– Pour témoigner. Ce qui s’est passé à Alep a donné lieu à une guerre de l’information sans précédent. La reprise de la ville ne se résume pas à une opération militaire menée par l’armée syrienne avec l’aide de l’aviation russe. Au cours de cet épisode, des négociations politiques extrêmement importantes ont été menées par la Russie et les Etats-Unis avec la Turquie, le Qatar, l’Arabie saoudite et l’Iran. Il y a un avant et un après Alep.

– En quoi la reprise d’Alep marque-t-elle un tournant?

– L’accord trouvé avec la Turquie et accepté par l’Iran pour évacuer les rebelles d’Alep-Est a servi de déclencheur. Cela a ouvert la voie au processus d’Astana et à des accords plus importants pour ramener la paix en Syrie. La mise en place de zones de désescalade contribue aujourd’hui à renforcer les efforts engagés dans le cadre des pourparlers de Genève sous l’égide de l’ONU et de son médiateur Staffan de Mistura.

– Mais Astana a montré que la communauté internationale restait très divisée…

– Le 9 septembre 2016, il y a eu un accord très important. La Russie a accepté que l’est d’Alep reste sous le contrôle des rebelles à condition que les Etats-Unis veillent à en exclure le Front al-Nosra. Mais le lobby militaire américain a rejeté ce que les diplomates étaient parvenus à construire. Si cet accord avait été respecté, une nouvelle page d’histoire se serait ouverte dans les relations internationales. Après cet échec, nous n’avons pas eu d’autre choix que de nous tourner vers les acteurs régionaux qui contrôlent les groupes engagés sur place. Et c’est un format qui fonctionne. Il y a des pays comme la France qui ont proposé des idées étranges: un nouveau format P5 sans l’Iran. Mais expliquez-moi comment on peut régler le problème syrien sans l’Iran?

– On sent que le jeu des Américains dans le dossier syrien vous déconcerte. L’arrivée de Donald Trump a-t-elle changé la donne?

– Pour ce qui est de nos relations avec la nouvelle administration américaine, je suis optimiste parce que la priorité absolue de Donald Trump est de combattre Daech et le terrorisme. C’est là un point commun. En ce qui concerne la ville de Deir Ezzor, par exemple, nous avons un dialogue ouvert et constructif avec eux.

– Et avec les Européens?

– Nous sommes déconcertés par l’attitude de l’ouest et spécialement de l’Union européenne, qui ne veut pas donner d’argent pour la reconstruction de la Syrie tant qu’il n’y a pas de solution politique. Refuser de reconstruire des écoles et des hôpitaux parce qu’on réclame le départ de Bachar el-Assad, c’est totalement cynique. De la part de l’Europe, qui parle tout le temps des droits humains, c’est particulièrement étonnant. Des enfants ne vont pas à l’école uniquement parce que Paris et Londres ne veulent pas de Bachar el-Assad.

– Une guerre n’est jamais propre. La Russie ne reconnaît-elle aucune erreur? N’y a-t-il pas eu des frappes qui auraient pu être évitées?

– Vous faites sans doute allusion au bombardement du dernier hôpital d’Alep annoncé plusieurs fois. Combien y a-t-il eu de dernier hôpital d’Alep? C’était de la propagande. L’aviation russe est très professionnelle, elle ne lâche pas des bombes au hasard. Il y a des repérages qui ont été effectués auparavant.

– Le système onusien a été incapable d’empêcher la guerre en Syrie. Il peine aujourd’hui à ramener la paix. A quoi attribuez-vous cet échec?

– L’ONU n’est pas une entité à part entière. Ce sont des pays qui la composent et si ces pays ne s’entendent pas, l’ONU ne peut pas fonctionner efficacement. Staffan de Mistura a vraiment essayé de résoudre le problème. Mais au sein de l’ONU, tout le monde n’a pas joué un rôle positif. Certaines agences humanitaires ont relayé la propagande et faussé le jeu.

– La propagande de qui?

– Je pense par exemple aux Casques blancs, qui sont une organisation affiliée à Al-Qaida. La Branche opérationnelle à l’Est d’Alep a été créée par Abdulaziz Maghribi, le chef local d’Al-Nosra. Souvent l’ONU et ses agences reprennent les informations qui lui sont transmises par cette organisation et d’autres ONG travaillant sur des territoires contrôlés par des groupes armés ou des organisations à la réputation douteuse, comme l’Observatoire des droits de l’homme basé à Londres.

– La visite récente du roi Salman en Russie peut-elle aider à relancer les pourparlers de Genève?

– Le roi Salman a promis qu’il allait réformer le groupe de Riyad et faire des efforts en poussant ceux qui ont une vision pour le pays. Jusque-là ce groupe n’a fait que saboter les pourparlers. Certains de ses membres perçoivent un salaire des Frères musulmans. Ce sont des marionnettes. Si ces gens-là sont éloignés au profit de Syriens qui veulent réellement reconstruire leur pays, alors les choses ont des chances de bouger.

Source : La Tribune de Genève, Alain Jourdan, 30.10.2017

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

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Le jeu désespéré de l’Arabie saoudite

Le jeu désespéré de l’Arabie saoudite


Furieux de sa défaite en Syrie, le Prince héritier rejoue sa mise. Il arrête ses rivaux à leurs domiciles et provoque une crise politique au Liban, déclare l’ex-diplomate Alastair Crooke.


Par Alastair Crooke – Le 10 novembre 2017 – Source Consortium News

Potus, Flotus, le roi saoudien Salman et le président égyptien Abdel Fattah Al Sissi, le 21 mai 2017, pour participer à l’ouverture inaugurale du Centre mondial de lutte contre l’idéologie extrémiste. (Photo officielle de la Maison Blanche par Shealah Craighead)

Il est toujours tentant de jouer un autre coup. La guerre en Syrie touche à sa fin, et les pertes, sous les feux des projecteurs de la fin du jeu, pour ceux qui ont parié sur les perdants deviennent publiquement embarrassantes. Il est tentant de donner un coup de balai sur ces pertes et de faire un dernier pari en forme de bravade publique, le mâle “héros” risque sa maison et ce qu’elle contient sur un dernier coup de roulette. Les spectateurs présents se tiennent dans un impressionnant silence attendant que la roulette ralentisse, que la bille sautille case après case pour porter leur regard sur celle où elle va s’immobiliser, soit sur le noir, soit sur le rouge sang de la tragédie.

Pas seulement comme dans les romans mais aussi dans la vie, le Prince héritier saoudien Mohamed ben Salman (MbS) a tout misé sur le noir, avec ses “amis”, le beau fils du président Trump Jared Kushner, le prince héritier d’Abu Dhabi Mohamed ben Zayed et Trump lui même, qui ont osé le faire avec lui. Trump, dans sa vie professionnelle, a une ou deux fois mis en jeu son avenir sur un tour de roulette. Il avait joué et reconnu que c’est exaltant.

Mais dans l’ombre, derrière la salle de jeu, se tient le Premier ministre israélien Bibi Netanyahou. L’idée d’aller jouer au casino était, tout d’abord, la sienne. Si le héros sort le noir il partagera dans la joie, mais si c’est le rouge… Ne vous en faites pas, la maison de Bibi ne sera pas confisquée.

Soyons clairs, MbS est en train de rompre tous les liens qui maintiennent le royaume saoudien uni et intact. L’Arabie saoudite n’est pas qu’une affaire de famille, c’est aussi une confédération de tribus. Leurs intérêts divers avaient été pris en charge, essentiellement, à travers la composition de la Garde nationale, et de son contrôle. Celle-ci représente désormais non plus les diverses affiliations tribales du royaume, mais les intérêts sécuritaires d’un homme qui l’a accaparée pour lui même.

Idem pour les différentes branches cadettes de la famille al-Saoud, le partage soigneusement pesé du butin parmi les nombreux bénéficiaires de la famille est terminé. Un homme est en train de débarrasser la table des petits joueurs. Il a coupé les câbles qui reliaient la Cour à l’élite saoudienne des affaires et il découpe également lentement l’institution religieuse. Les religieux ont effectivement été éjectés du partenariat, fondé conjointement avec ibn-Saoud, le premier monarque d’Arabie saoudite qui a régné durant la première moitié du siècle dernier, connu également sous le nom de roi Abdul Aziz. En résumé, plus personne n’a de part dans cette entreprise, sauf MbS, et plus personne, semble-t-il, n’a de droits ou de compensations.

Pourquoi ? Parce que MbS voit que l’autorité politique et religieuse du monde arabe est en train de glisser comme du sable entre les doigts du roi et ne supporte pas l’idée que l’Iran (et les chiites honnis), pourrait en être l’héritier.

Transformer l’Arabie saoudite.

Par conséquent, l’Arabie saoudite doit être transformée d’un royaume endormi, déclinant, en un instrument pour affaiblir la puissance iranienne. Ceci, naturellement est en résonance avec le président américain qui semble, aussi, de plus en plus préoccupé par la réaffirmation du prestige U.S., sa dissuasion et sa puissance dans le monde (à l’inverse du discours non-interventionniste de la campagne). À la conférence du The American Conservative à Washington la semaine dernière, l’éditorialiste Robert Merry, un éditorialiste réaliste et prolifique, se plaignait de ce qu’“il n’y a aucun réalisme ni retenue dans la politique étrangère de l’ère Trump”.

Toutes les guerres sont coûteuses et nécessitent de l’argent (confisqué en conséquence aux rivaux de MbS arrêtés et accusés de corruption). Mais traditionnellement, l’Arabie saoudite (depuis le dix-huitième siècle) a tout misé dans ses luttes de pouvoir sur un outil particulier (et efficace) : enflammer le djihadisme wahhabite ; mais dans le sillage de la débâcle syrienne, il se trouve discrédité et n’est plus valable.

Ainsi maintenant, l’Arabie saoudite doit se fabriquer un nouvel instrument, pour se confronter à l’Iran et le choix du prince héritier est vraiment ironique : Islam modéré et nationalisme arabe (pour contrer l’Iran et la Turquie non arabes). Mohammed Abd el Wahhab doit s’en retourner dans sa tombe, islam “modéré” dans sa doctrine rigoureuse, menait seulement à l’idolâtrie (telle que pratiquée par les Ottomans) ce qui, de son point de vue, devrait être puni de la peine de mort.

En fait c’est la partie la plus risquée du jeu de MbS (alors que c’est la confiscation de la fortune monumentale du prince Walid bin Talal qui a retenu toute l’attention). Le roi Abdel Aziz fit face à une rébellion armée, et un autre fut assassiné pour s’être départi du principe du wahhabisme sur lequel l’État était fondé parce qu’ils avaient embrassé la modernité occidentalisée (considérée par le pur wahhabisme comme idolâtrie).

On ne peut pas exorciser la société saoudienne de son gène de ferveur wahhabite en lui demandant simplement de partir (Abdul Aziz a finalement surmonté cela en mitraillant ses adeptes, morts).

Mais embrasser l’“islam modéré (c’est à dire l’islam séculaire) et menacer d’affronter l’Iran a probablement été fait avec l’intention de chercher à plaire au président Trump pour évincer son cousin, prince Naif, comme prince héritier, une autre intention étant de faire apparaître l’Iran comme adepte d’un islam “extrémiste” à une Maison Blanche dont la vision sur le Moyen-Orient a été instillée par Bibi Netanyahou murmurant à l’oreille de Jared Kushner, et par les préjugés d’un cercle de conseillers qui ont une compréhension orientée de l’Iran, au lieu de l’aborder dans ses aspects divers. Netanyahou doit se féliciter de son habile stratagème.

Le coup de Netanyahou

Aucun doute à ce sujet : c’est un coup de Netanyahou. Cependant, la question est de savoir si cela tournera en une victoire à la Pyrrhus ou pas. Quoiqu’il en soit, il est hautement dangereux de jeter des grenades sur un matériau combustible. Ce projet US–Israël–Arabie saoudite–EAU est, au fond, de nier la réalité, pas moins. Il est enraciné dans le déni du revers subit par ces États, par leurs multiples échecs à façonner un “nouveau Moyen-Orient” sur le mode occidental. Maintenant, dans le sillage de leur échec en Syrie, où ils sont allés aux limites dans la recherche d’une victoire, ils tentent un autre coup à la roulette dans l’espoir de récupérer toutes leurs pertes précédentes. Ce qui est, pour le moins, un espoir fallacieux.
D’une part, la puissance de l’Iran dans le Moyen-Orient septentrional n’est pas provisoire. Elle est maintenant bien enracinée. L’“espace stratégique” de l’Iran inclut la Syrie, l’Irak, le Liban, le Yémen et, de plus en plus, la Turquie. L’Iran, avec la Russie, a joué un rôle majeur dans la défaite de l’EI. C’est un “partenaire stratégique” de la Russie, alors que celle-ci jouit maintenant d’une large influence à travers la région. En un mot, le poids politique se situe au nord plutôt qu’au sud affaibli.

Si on pense que la Russie pourrait être amenée à « contenir » l’Iran et ses alliés dans la région pour apaiser les inquiétudes israéliennes, cela ressort du vœu pieux. Même si la Russie le pouvait (et probablement elle ne le peut pas ), pourquoi le ferait elle ? Alors comment contenir l’Iran ? Par une action militaire ? Ceci, également, semble tiré par les cheveux.

Les milieux militaire et de sécurité d’Israël, dans le sillage de la guerre du Liban en 2006, envisagent probablement une guerre (autre qu’avec les Palestiniens) qui sera courte (six jours ou moins), n’entraînera pas de lourdes pertes civiles et militaires, et pouvant être gagnée à bas coût. Idéalement, Israël espérerait une implication américaine totale (contrairement à 2006). Le Pentagone a peu d’appétence pour remettre ses bottes sur le terrain du Moyen-Orient, et les Israéliens le savent. D’autre part l’Arabie saoudite seule ne peut pas menacer militairement qui que ce soit (comme l’a amplement démontré le Yémen).

L’Arabie saoudite peut-elle coincer économiquement le Liban et imposer une pression politique sur tout gouvernement libanais ? Naturellement, mais la pression économique touchera probablement les sunnites, classes moyennes et d’affaires, plus durement que les 44% de la population libanaise qui est chiite. Généralement le Libanais a une aversion pour les interférences extérieures, et les sanctions et pressions américaines uniront probablement le Liban plutôt que le diviseront. (C’est la vieille, vieille histoire de l’imposition de sanctions). À première vue, les Européens non plus ne soutiendront pas volontiers la déstabilisation du Liban ni l’abandon du JCPOA, l’accord de 2015 pour empêcher l’Iran de développer des armes nucléaires.

Alors que peut il arriver ? À première vue, l’Arabie saoudite, une société dans laquelle déjà beaucoup de tensions sont étouffées, peut simplement imploser sous une nouvelle répression (ou alors MbS pourrait en quelque sorte être “supprimé” avant que les tensions n’explosent). L’Amérique et Israël n’en ressortiront pas renforcés mais seront plutôt vus comme moins crédibles au Moyen-Orient.

Robert Malley, l’ancien conseiller pour le Moyen-Orient de la précédente administration, avertit du danger d’une explosion potentielle régionale : “La peur est une chose qui peut l’empêcher, mais qui  pourrait aussi la précipiter.”

Alastair Crooke est est un ancien diplomate britannique qui fut une figure principale du renseignement britannique ainsi que de la diplomatie européenne. Il est le fondateur et directeur du Conflicts Forum.

http://lesakerfrancophone.fr/le-jeu-desespere-d-arabie-saoudite

 

Kurt Volker et la stratégie américaine en UKraine

Entretenir plus de bains de sang en Ukraine, par James W. Carden

Source : James W. Carden, Consortium News, 14-10-2017

Aux USA, les libéraux qui haïssent la Russie et les néoconservateurs se joignent pour viser à plus de guerres en Ukraine, alors que les perspectives de résolution pacifique et rationnelle s’étiolent, explique James W. Carden.

En janvier dernier, le sénateur John McCain a conduit une délégation avec son comparse de longue date le sénateur Lindsey Graham, à un contingent de troupes ukrainiennes non loin de la ligne de front à l’Est de l’Ukraine. En présence du président ukrainien Petro Poroshenko, Graham a dit aux soldats : « votre combat est notre combat… 2017 sera l’année de l’offensive. Nous allons tous rentrer à Washington et nous allons faire pression contre les Russes. »

McCain a promis aux troupes assemblées : « nous ferons tout ce que nous pouvons pour vous procurer ce dont vous avez besoin. »

Quand on examine les longues carrières des deux sénateurs républicains, il est difficile d’échapper à la conclusion de la blague que McGeorge Bundy a dit au célèbre chroniqueur de la Guerre Froide Joe Alsop – « qu’il ne l’avait jamais vu se rendre nulle part où le sang pouvait couler d’où il ne soit jamais revenu en demandant plus de sang » – s’applique entièrement à McCain et à Graham.

En effet, la loi du mois dernier sur l’autorisation de la Défense nationale montre que – à défaut d’autre chose – McCain et Graham peuvent tenir parole : le projet de loi récemment voté sur les crédits de défense prévoit 500 millions de dollars, dont « une assistance défensive fatale » à Kiev faisant partie des 640 milliard de dollars de dépenses globales.

L’aide arrive à point nommé pour le président ukrainien Porochenko, dont la cote de popularité tourne autour de 16%. Dans le but d’éviter la possibilité d’un coup d’État d’extrême droite, Porochenko en revient à frapper les tambours de guerre, promettant, eh bien, plus de sang.

Dans un discours peu couvert à l’Académie militaire américaine de West Point le 19 septembre, Porochenko a promis que « les armes américaines nous aideront à libérer le Donbass et à récupérer les territoires ukrainiens ». Il a également noté que l’Ukraine dépensait environ 6% de son PIB « Une somme », a-t-il observé, « beaucoup plus important que les exigences pour les membres de l’OTAN ».

Clairement, la condamnation par Washington des gouvernements qui mènent la guerre « contre leur propre peuple » reste sélective, en fonction de qui commet le meurtre et qui meurt. Dans ce cas, il semblerait que les Ukrainiens russophones ne comptent simplement pas.

En plus de promettre une guerre plus large dans le Donbass, Porochenko a promis à plusieurs reprises qu’il essayera de devenir membre de l’OTAN. En août, lors d’une visite du secrétaire américain à la Défense James Mattis, Porochenko a déclaré : « Notre caravane ukrainienne est en marche et nous avons une route à parcourir : une large autoroute euro-atlantique menant à l’adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN. »

Les violations des droits de l’homme de l’Ukraine

Il y a un certain nombre d’objections à un autre cycle d’expansion de l’OTAN. Comme je l’ai rapporté en février 2015 : « Le gouvernement [ukrainien] actuel a, selon des organisations qui ne peuvent guère être qualifiées de sympathisantes du Kremlin (Human Rights Watch, Amnesty International, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), commis des crimes de guerre dans sa tentative de battre les séparatistes soutenus par la Russie dans le Donbass. […] La principale considération de l’OTAN ne devrait pas être de savoir si l’OTAN rendra l’Ukraine plus sûre, mais si l’Ukraine rendra l’OTAN plus sûre. La réponse est évidente. »

Il est vrai que le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a insisté, aussi récemment que ce mois-ci dans les médias nationaux russes, que l’OTAN n’envisageait pas l’adhésion de l’Ukraine, disant à Sputnik : « Il n’y a pas de plan d’action pour l’adhésion sur notre agenda ». Stoltenberg a également déclaré, comme il l’a fait lors d’un discours devant le parlement ukrainien en juillet, qu’il croit que l’Ukraine « a le droit de choisir ses propres arrangements de sécurité », notant ensuite que « le mois dernier, l’OTAN a accueilli le Monténégro comme 29e membre de notre Alliance. Cela montre que la porte de l’OTAN reste ouverte. »

Donc, le problème ne semble pas disparaître.

La pression de Porochenko pour rejoindre l’OTAN, qui se déroule dans le contexte de relations s’aggravant entre les États-Unis et la Russie, ignore, peut-être délibérément, l’une des principales causes du bourbier dans lequel se trouvent Kiev et Moscou. La crainte de Moscou, qui n’était pas infondée, était que l’Ukraine puisse rejoindre l’OTAN, ce qui a contribué à déclencher la crise ukrainienne début 2014.

Dans les semaines qui ont précédé l’annexion de la Crimée par la Russie (et juste un peu plus d’un mois avant le début des hostilités dans le Donbass), trois anciens présidents ukrainiens (Leonid Kravtchouk, Leonid Koutchma et Viktor Youchtchenko) ont appelé le régime post-Maïdan à renoncer à l’accord de Kharkiv de 2010 qui a permis à la Russie de baser sa flotte navale dans la mer Noire en Crimée (en échange d’un rabais sur le gaz naturel russe).

Il n’est peut-être pas déraisonnable que cette dernière action, en plus des protocoles de politique étrangère et de sécurité intégrés dans l’accord d’association avec l’Union européenne (signé en juin 2014 par Porochenko), conduise le gouvernement russe à soupçonner à tout le moins que l’OTAN pose les bases pour une absorption éventuelle de l’Ukraine dans l’alliance.

En effet, le lancement par Kiev de son « Opération antiterroriste » violente et aveugle contre le Donbass – avec pour effet d’intimider et d’aliéner des citoyens russophones par ailleurs loyaux dans l’est du pays – a certainement joué un rôle dans la décision du Kremlin de venir à l’aide des rebelles plus tard dans l’été 2014 et encore à Debaltseve au début de l’année suivante.

Des options moins dangereuses

Une alternative raisonnable à l’adhésion à l’OTAN serait un traité sur le modèle du Traité d’État autrichien de 1955, qui était un accord conclu entre les quatre puissances d’occupations de la fin de la Seconde Guerre mondiale (États-Unis, URSS, Grande-Bretagne et France) qui garantissait à l’Autriche son indépendance « Avec la compréhension », selon le Département d’État américain, « que l’État autrichien nouvellement indépendant déclarerait sa neutralité, créant une zone tampon entre l’Est et l’Ouest », signifiant qu’il ne rejoindrait ni l’OTAN ni les pays soviétiques sous le traité de Varsovie.

Charles Bohlen, le diplomate américain légendaire qui a servi comme ambassadeur à Moscou de 1953-57, a rappelé dans ses mémoires « Témoin de l’Histoire » que, en ce qui concerne le Traité d’État autrichien, il croyait « que les dirigeants du Kremlin, et probablement les chefs militaires soviétiques, décidèrent qu’une Autriche véritablement neutre avait plus de valeur pour la Russie soviétique que l’entretien d’un pays divisé où l’Armée rouge n’occuperait qu’une petite moitié. »

La situation dans l’Autriche d’après-guerre – occupée par l’Est et l’Ouest – n’est pas parfaitement analogue à la situation actuelle en Ukraine, mais il semble y avoir des leçons à retenir de l’intuition de Bohlen, que les motifs du Kremlin pourraient inspirer la diplomatie occidentale.

Mais au lieu d’essayer de mettre en œuvre l’accord de paix de Minsk (qui demande que le Donbass reste en Ukraine mais avec une plus grande autonomie vis-à-vis de Kiev) ou de chercher une alternative raisonnable aux questions de sécurité nationale,qui sont bien sûr pressantes et embarrassantes, Porochenko continue de sonner l’alarme sur une autre, cette fois illusoire, invasion russe.

Dans un récent discours devant le parlement ukrainien, Porochenko a affirmé « qu’il y a de plus en plus de preuves que la Russie se prépare à une guerre offensive de dimension continentale. »

Pourtant, le danger n’est peut-être pas aussi clair et aussi présent que Porochenko l’a décrit. Comme l’a observé Mary Dejevesky du journal anglais The Independant : « L’OTAN elle-même avait organisé des exercices dans la mer Noire et avant cela dans et autour des confins ouest de l’Ukraine. Qui, doit-on se demander ici, menace qui ? »

En effet, si la Russie était sur le point de lancer une guerre terrestre en Europe de l’Est, aurait-elle réduit son budget de défense de 25% à 48 milliards de dollars par an, comme l’a annoncé récemment le Kremlin?

Aussi difficile que cela puisse être de le croire pour notre solide bande de nouveaux guerriers de la Guerre froide (dont quelquesuns n’ont guère de connaissances au sujet des relations américano-russes sur lesquelles ils décident si souvent de pérorer), la pression pour un règlement pacifique en Ukraine ne vient pas de Washington, mais de Moscou et de Berlin.

Néanmoins, l’impasse persiste : une résolution du conflit ukrainien – à travers la mise en œuvre des accords de Minsk, ainsi qu’un règlement des problèmes de sécurité en suspens de toutes les parties en conflit – semble rester tragiquement hors d’atteinte.

James W. Carden a servi comme conseiller sur la politique de la Russie au Département d’État américain. Actuellement auteur au magazine The Nation, son travail a été publié dans le Los Angeles Times, Quartz, The American Conservative et The National Interest.

Source : James W. Carden, Consortium News, 14-10-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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Fin de la COP 23 : la planète brûle, les diplomates tournent en rond

Fin de la COP 23 : la planète brûle, les diplomates tournent en rond

18 novembre 2017 / Marie Astier (Reporterre)

La COP23 s’est achevé vendredi 17 novembre sur la déception. Déstabilités par le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris, les États n’ont pratiquement pas avancé sur la mise en oeuvre de ce traité.

« Une COP d’étape », « décevante », « sans leadership politique » : c’est avec peu d’enthousiasme que ceux qui ont suivi la COP23 la décrivent. La 23e Conférence des parties de l’ONU sur le climat, qui a réuni 196 pays ainsi que l’Union européenne, s’est close hier vendredi 17 novembre à Bonn, en Allemagne.

L’objectif de ces deux semaines de négociations était, selon les mots de l’ONU, « d’accélérer la mise en œuvre des objectifs de l’Accord de Paris », adopté il y a deux ans, et qui fixe comme objectif une limitation du changement climatique à 1,5 °C. Or, pour l’instant, les engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre annoncés par les États aboutissent à un réchauffement de 3 °C.

Les émissions mondiales de gaz à effet de serre ne se réduisent pas, malgré les engagements pris (source : UNEP)

Aucune décision importante n’était attendue cette année, mais cette COP devait poser les bases pour qu’en 2018, les pays relèvent leurs promesses en faveur de l’atténuation du changement climatique.

« Cette COP a fait le travail et a posé les bases d’un dialogue entre les États sur ce sujet », assure Lucile Dufour, ‎responsable négociations internationales et développement au Réseau action climat (RAC) France. En effet, les 197 parties se sont engagées à poursuivre le « dialogue de Talanoa » pendant toute l’année 2018, afin d’arriver avec des propositions concrètes à la prochaine COP. Contrairement à ce que certains craignaient, la délégation officielle états-unienne n’a pas empêché d’avancer. Les observateurs la décrivent comme « discrète » et « constructive ».

« Des annonces fondées sur la politique des petits pas »

Mais les discussions ont achoppé sur plusieurs points, en particulier sur la question du financement de l’aide consentie par les pays développés à l’égard des pays en développement. « Alors que l’année 2017 a été marquée par des événements climatiques exceptionnels, il n’y a pas eu d’avancées concrètes pour aider les populations les plus vulnérables à faire face aux impacts du changement climatique », dit Armelle Lecomte, membre de la délégation de l’ONG Oxfam à Bonn.

L’Accord de Paris prévoit que les « financements climat » s’élèvent à 100 milliards de dollars par an en 2020. « Or, en incluant les investissements privés, on arriverait pour l’instant officiellement à 67 milliards. Selon nos calculs, c’est même moins, entre 18 et 34 milliards de dollars seulement. Pourtant les pays développés sont arrivés les mains vides », note Armelle Lecomte. Un point essentiel des négociations, car si les pays développés ne tiennent pas leurs engagements financiers, les pays en développement refuseront de faire plus d’efforts.

Ce sujet a ainsi « accaparé les discussions », selon David Levaï, directeur du programme climat à l’Iddri (Institut du développement durable et des relations internationales). Or, ces discussions devaient plutôt porter sur la mise en œuvre de l’Accord de Paris, avec la définition de règles communes pour, par exemple, comptabiliser les efforts de chaque pays de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre, ou encore les moyens apportés à la lutte contre le changement climatique. Les négociations n’ont « pas autant avancé qu’on l’aurait espéré. Cela laisse beaucoup de travail pour l’an prochain », explique le chercheur. Une situation qu’il estime due à un « manque de leadership gouvernemental. C’est très bien que Angela Merkel et Emmanuel Macron soient venus, notamment parce que le leadership européen pourrait combler la perte de celui des États-Unis. »

Emmanuel Macron et Angela Merkel à Bonn, lors de la COP23.

Mais cela n’a pas été suffisant. « La plupart des États se sont cachés derrière des postures de négociation, et ont utilisé l’argument du retrait des États-Unis pour ne pas aller plus loin, analyse de son côté Lucile Dufour. Il y a eu un décalage entre une reconnaissance de l’urgence dans les discours des chefs d’État — notamment celui d’Emmanuel Macron — et à côté des annonces fondées sur la politique des petits pas », poursuit-elle. « Par exemple, il a annoncé des crédits pour le Giec [groupe intergouvernemental d’experts sur le climat], mais c’est une toute petite partie des financements nécessaires pour le climat. »

Le « in » de la COP — c’est-à-dire l’espace dédié aux négociations officielles entre gouvernements — a donc déçu beaucoup d’acteurs. « Pour la première fois, le cœur de la COP n’était pas du côté réservé aux négociations gouvernementales, mais dans l’espace du “off”, où les acteurs exposent leurs actions concrètes en faveur de la lutte contre le changement climatique. Il y avait une dichotomie renforcée entre des négociations au ralenti, et une action climatique boostée », observe David Levaï.

Les regards se tournent désormais vers les prochaines étapes

Parmi les initiatives remarquées, celle de l’« Alliance globale pour la sortie du charbon », lancée par le Royaume-Uni et le Canada, et rassemblant une vingtaine d’États. L’Angola, la Belgique, la Finlande, la France, l’Italie, les îles Marshall, le Portugal, le Salvador, mais aussi plusieurs États américains et canadiens (Washington, Alberta, Vancouver…) l’ont rejointe.

Le « off » accueillait également une délégation états-unienne nombreuse : représentants des villes, États de la fédération et de la société civile sont venus montrer leur engagement pour le climat et leur désaccord avec la décision du président des États-Unis, Donald Trump, de retirer son pays de l’Accord de Paris. « Ils étaient très présents et la moitié des délégués états-uniens portaient un badge “We Are Still In” [“nous en faisons toujours partie”], pour montrer qu’ils étaient présents et adresser un message politique à Washington », raconte David Levaï.

Manifestation à Bonn contre l’exploitation du charbon en marge de la COP23.

Un dynamisme bienvenu, mais « qui ne doit pas faire oublier que la responsabilité incombe aux États, rappelle Lucile Dufour. C’est à eux de donner des signaux à l’ensemble de la société, aux entreprises, pour aller plus loin dans les engagements en faveur du climat. »

Les regards se tournent désormais vers les prochaines étapes. Le 12 décembre, un sommet à Paris doit discuter des financements pour le climat. Puis en 2018, un rapport du Giec très attendu dessinera le climat que nous promettent les engagements actuels des pays en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, et les efforts supplémentaires à effectuer pour tenir l’engagement de limiter le réchauffement à 1,5 °C.

Tout cela devrait permettre de préparer la COP24, qui sera « la prochaine étape cruciale », souligne Sandrine Maljean-Dubois, directrice de recherche au CNRS. « Si l’on n’arrive pas à se mettre d’accord l’an prochain pour augmenter les contributions des pays à la réduction des gaz à effet de serre, comme le prochain rendez-vous est fixé en 2023, ce sera trop tard pour atteindre des objectifs ambitieux », note-t-elle.

Elle n’attendait pas énormément de cette COP23 : « Dans les négociations climat, on avance par paquets de décisions qui constituent ensemble un compromis. On n’a pas avancé parce que cette COP n’avait pas prévu de prendre un paquet de décisions. » Espérons donc qu’en matière de négociation climat, les États fonctionnent comme des élèves qui procrastinent, et se mettent au travail quand l’échéance devient toute proche et irrémédiable.

 

https://reporterre.net/Fin-de-la-COP-23-la-planete-brule-les-diplomates-tournent-en-rond

 

Mattis, “perdu dans ses rêveries” et en Syrie

Mattis, “perdu dans ses rêveries” et en Syrie

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Mattis, “perdu dans ses rêveries” et en Syrie

Le secrétaire à la défense Mattis était désigné, il y a quelques mois, lorsque le WaPo ou le New York Times entendait décrire l’équipe Trump, autour du président Trump, comme « le seul adulte dans la pièce ». Ce général des Marines, faussement affublé du surnom de Mad Dog, colporté par la presse mais jamais employé dans ses décennies passées au sein du Marine Corps, est réputé comme un général-historien très-intellectuel, avec les sept mille ouvrages de sa bibliothèque et ses connaissances impeccables allant de Thucydide à Clausewitz. L’adulte décoré et très-cultivé, et donc d’une extrême sagesse, nous offre pourtant le spectacle étrange d’un emportement d’apparence raisonnable mais sans véritable frein, comme perdu dans les nuages, après tout aussi saugrenu et incertain que les autres; emportement provoqué sans doute par le climat délétère de “D.C.-la-folle” et l’atmosphère étrange qui règne au sein du Pentagone.

Ses déclarations, lundi, selon lesquelles les forces USA doivent rester en Syrie (où elles ont, selon le décompte turc qui n’a nullement été démenti, treize bases) pour être prêtes à reprendre ou à poursuivre le combat contre Daesh, ont parues si complètement surréalistes… 1) Les USA sont censés ne pas être en Syrie (“pas de ‘boots on the ground’ !”, voilà la politique officielle depuis 2011-2012) ; 2) ils sont censés être dans la région (uniquement dans les airs, vous dit-on), pour défaire Daesh ; 3) l’estimation officielle, cautionné par les USA et leurs brillants experts militaro-évaluateurs, est que Daesh est battu… Alors pourquoi rester en Syrie si l’ennemi désigné est battu ? Parce qu’on ne sait jamais, nous dut Mattis perdu dans les nuages, l’ennemi battu peut renaître de ses cendres, comme l’oiseau du même nom, – c’est l’hypothèse Daesh-phenix, ou, selon la terminologie du Pentagone, l’hypothèse “ISIS-2.0”.

Commentaire de ZeroHedge.com à ce point, en conclusion de cet aspect d’une tragédie-bouffe qui a soufflé en ce début de semaine sur le champ crisique de la Syrie (et retenez surtout le « And on and on it goes… » de la fin, qui ressemble aux fables pour les petits enfants pas très sages) : « America’s Syrian adventure went from public declarations of “we’re staying out” to “just some logistical aid to rebels” to “okay, some mere light arms to fight the evil dictator” to “well, a few anti-tank missiles wouldn’t hurt” to “we gotta bomb the new super-bad terror group that emerged!” to “ah but no boots on the ground!” to “alright kinetic strikes as a deterrent” to “but special forces aren’t really boots on the ground per se, right?” to yesterday’s Mattis declaration of an open-ended commitment. And on and on it goes… »

• Le même article de ZeroHedge.com a en fait comme sujet central une longue analyse de la BBC qui “révèle” qu’en fait les forces américanistes qui-ne-sont-pas-en-Syrie (puisque “no boots on the ground”), pour lesquelles Mattis promet de futurs combats contre Daesh-phénix au point qu’il est nécessaire de garder des bases-qui-n’existent-pas en Syrie (puisque “no boots on the ground”), sont les mêmes qui aident de toutes leurs forces des centaines, voire des milliers de combattants de Daesh à se sortir indemnes des piège des attaques combinées des Syriens, des Iraniens, du Hezbollah et des Russes.

Mais “révèle” mérite bien des guillemets, puisque la chose est très largement documentée, discutée, commentée, depuis des mois sinon deux ou trois ans par la presse antiSystème. Les guillemets sont donc surtout là pour saluer ce fait que la presseSystème (BBC) accouche pour la première fois d’un grand récit où l’on apprend ce qu’on sait déjà, – savoir que Daesh-ISIS est pure fabrication des USA avec les amis saoudiens et autres, et que Daesh-phénix l’est d’autant plus qu’il n’a nullement été réduit en cendres.

ZeroHedge.com s’exclame donc :

« Mattis’ declaration of an open ended military commitment in Syria came the same day that the BBC confirmed that the US and its Kurdish SDF proxy (Syrian Democratic Forces) cut a deal with ISIS which allowed for the evacuation of possibly thousands of ISIS members and their families from Raqqa. 

» According to yesterday’s bombshell BBC report:

» The BBC has uncovered details of a secret deal that let hundreds of Islamic State fighters and their families escape from Raqqa, under the gaze of the US and British-led coalition and Kurdish-led forces who control the city. A convoy included some of IS’s most notorious members and – despite reassurances – dozens of foreign fighters. Some of those have spread out across Syria, even making it as far as Turkey. […]

» Though it’s always good when the mainstream media belatedly gives confirmation to stories that actually broke months prior, the BBC was very late to the story. ISIS terrorists being given free passage by coalition forces to leave Raqqa was a story which we and other outlets began to report last June, and which Moon of Alabama and Al-Masdar News exposed in detail a full month prior to the BBC report. 

» And astoundingly, even foreign fighters who had long vowed to carry out attacks in Europe and elsewhere were part of the deal brokered under the sponsorship of the US coalition in Syria. […]

» Much is hidden beneath the rubble of Raqqa and the lies around this deal might easily have stayed buried there too. The numbers leaving were much higher than local tribal elders admitted. At first the coalition refused to admit the extent of the deal.

» So it appears that the US allowed ISIS terrorists to freely leave areas under coalition control, according to no less than the BBC, while at the same time attempting to make the case before the public that a permanent Pentagon presence is needed in case of ISIS’ return. But it’s a familiar pattern by now: yesterday’s proxies become today’s terrorists, which return to being proxies again, all as part of justifying permanent US military presence on another nation’s sovereign territory… »

• Le comportement de Mattis soulève la fureur des Russes, d’autant que ce secrétaire à la défense estime que les USA peuvent rester en Syrie puisqu’ils ont été autorisés à y entrer par l’ONU, ce qui représente une étrange absurdité. Le vice-ministre russe des affaires étrangères a longuement évoqué cette extraordinaire position consistant à dire que les forces US, qui n’étaient pas en Syrie comme Washington le dit depuis cinq ans, sont évidemment en Syrie parce que l’ONU les a autorisées à s’y trouver. Ces absurdités, plus que des contre-vérités, sont dites à l’emporte-pièce, sur un ton assez nonchalant (Mattis : « You know, the UN said that … basically we can go after ISIS. And we’re there to take them out.. »)…

Selon RT, qui est désormais un “agent étranger” et donc suspect aux USA mais qui a encore le droit de lire les compte-rendu des conférences de presse des ministres du gouvernement des États-Unis dont la cohésion est l’une des grandes vertus : « Quoi qu’il en soit, tous ces faits n’empêchent pas Mattis de prétendre que c’est l’ONU qui a autorisé la présence de troupes US en Syrie sans l’autorisation du gouvernement syrien. “Vous savez, l’ONU l’a dit… en gros, nous pouvons aller combattre contre ISIS [en Syrie]. Et nous y sommes pour les chasser”, a dit le secrétaire à la défense, se référant aux actons US en Syrie en répondant aux questions des journalistes ce lundi. »

Il faut aussi noter ceci que le titre de RT sur Mattis commence par une expression bienvenue et assez poétique, qui nous en dit si long pour définir le comportement du ministre : « Lost in reverie »…

• Que conclure à propos de cet incident ? Nous adopterons la solution assez paresseuse de citer, encore une fois, une plume bien à propos, celle de Patrick Armstrong, le 2 novembre 2017 sur Strategic-Culture.org . Ce qui était déjà vrai, ou encore vrai le 2 novembre, l’est déjà et encore plus aujourd’hui lorsque c’est sous la forme de cette charmante charade sans fin, additionnant les “nous ne savons pas” aux “nous ne savons pas” (“ce que nous, gens des USA, faisons en Syrie”), et cela du simple plouc aux généraux les plus bardés de médailles qu’on puisse imagine ; par conséquent, certes, cela vaut pour un Mattis, “perdu dans ses rêveries”…

« But still: we don’t know. We don’t know what Washington was trying to do in Syria. We don’t know whether all Washington was agreed on what it was trying to do in Syria. We don’t know if any agency in Washington had a plan in Syria. We don’t know who was making decisions in Washington then. We don’t know who’s making decisions in Washington now. We don’t know whether there is any unified position in Washington on Syria. Or anything else. We don’t know what Trump wants. We don’t know what Trump can do. We don’t know who’s running the place. Or whether anyone is.

» We don’t know. »

 

Mis en ligne le 15 novembre 2017 à 17H29

 

http://www.dedefensa.org/article/mattis-perdu-dans-ses-reveries-et-en-syrie

[GEAB] Alerte zone de turbulence ! Eviter la troisième guerre mondiale maintenant !

17
Nov
2017
[GEAB] Alerte zone de turbulence ! Eviter la troisième guerre mondiale maintenant !

Mots-clefs : Mots-clefsEurope, GEAB, Russie, guerre mondiale, États-Unis
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Source : Global European Anticipation Bulletin, pour le LEAP, Octobre 2017.

Plus de trois ans après la catastrophe euro-russe autour de l’Ukraine, rien ne permet d’espérer une sortie de crise. Au contraire, l’escalade se poursuit inexorablement. Le Donbass est toujours en guerre, l’annexion de la Crimée par la Russie non reconnue par la communauté internationale : les regards se tournent désormais vers la mer Baltique où les démonstrations de testostérone militaires vont bon train des deux côtés du nouveau Rideau de fer1… Non loin de Gdansk, l’ancienne Dantzig dont le corridor fut l’une des causes avérées du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, un autre corridor est l’objet de toutes les convoitises et d’un possible déclenchement de rien de moins qu’une Troisième Guerre mondiale : le corridor ou triangle de Suwalki.

Figure 1- Le triangle de Suwalki. Source : Stratfor 2015.
Kaliningrad et intégrités territoriales

Depuis 2004 et l’intégration des pays baltes à l’UE, un territoire russe, l’Oblast de Kaliningrad, s’est retrouvé isolé au cœur de l’UE. Dans le contexte de tension atlantico-russe actuelle, la Russie pourrait être tentée de sécuriser un couloir d’accès entre son allié biélorusse et son exclave stratégique de Kaliningrad sur la mer Baltique. Ce couloir, long d’une soixantaine de kilomètres, passe le long de la frontière lituano-polonaise dans une région qui fait l’objet depuis près de cent ans de vifs différends entre la Lituanie et la Pologne.

La région de Suwalki est située en Pologne, mais elle était à l’origine partie intégrante du Grand-Duché de Lituanie avant de passer à la Prusse en 1795, puis au Grand-Duché de Pologne, pour finir en Russie tsariste. En 1919-20, suite à la Révolution russe, la révolte de Sejny et la bataille de la rivière Niémen virent s’affronter troupes lituaniennes et polonaises pour aboutir au traité de Suwalki attribuant les villes et régions de Punsk, Sejny et Suwalki à la Pologne.

Inutile de préciser qu’il n’y aurait pas beaucoup à faire pour raviver des tensions dans cette région de Pologne où subsiste une grosse minorité lituanienne (la ville de Punsk est encore peuplée à 80 % de Lituaniens) et encourager des velléités d’indépendance dans une UE où ce genre de revendications devient monnaie courante2. L’expression de la crise atlantico-russe dans cette région peut donc rapidement entraîner un nouveau front de délitement de la belle union européenne, et pourquoi pas de conflit ethnique entre deux membres de l’UE et de l’Otan.

Mais quelle que soit la méthode employée, si jamais la Russie parvenait à établir un tel corridor, ce sont les pays baltes qui se retrouveraient coupés de l’UE.

Pour le moment donc, et depuis 2003, un accord entre l’UE et la Russie autorise cette dernière à passer (sous haute surveillance) sur le territoire lituanien pour accéder à son exclave. Mais à quoi tient cet accord ? Certainement à peu de choses.
Manque d’anticipation, erreurs stratégiques, faiblesse politique : la grande escalade

Alors, les armes et les hommes se massent autour de ce secteur : Américains, Canadiens, Britanniques, Français, Danois, Allemands d’un côté ; Biélorusses, Russes, Moldaves, Kazakhs, et même Chinois de l’autre. Et depuis l’exercice russe Zapad 2017 et l’exercice russo-chinois en mer Baltique, Maritime Cooperation-20173, l’UE a de quoi s’inquiéter du moment où l’escalade deviendrait incontrôlable, faisant peser le risque que le moindre incident déclenche une guerre qui aurait bien entendu toutes les caractéristiques d’une guerre mondiale compte tenu des protagonistes en présence4.

Il devient donc vraiment urgent de faire quelque chose pour mettre fin à la séquence d’événements qui conduisent à ce piège stratégique. L’intégration des pays baltes était une erreur ; ils auraient plutôt dû faire l’objet de statuts spéciaux donnant lieu à un dialogue euro-russe. L’intégration des pays baltes dans l’Otan était une erreur encore pire, crispant inévitablement la Russie. En 2008, le projet nord-américain d’installer un bouclier antimissile dans cette région a commencé à faire déraper les relations cordiales que tentaient d’établir l’UE et la Russie malgré les deux précédentes erreurs (c’est notamment suite à l’annonce de ce projet que Vladimir Poutine a décidé de mettre fin au projet de statut spécial pour l’Oblast de Kaliningrad qui avait vocation à devenir une sorte de Hong Kong russe). Le refus européen de négocier son partenariat économique avec l’Ukraine en tripartite (UE, Ukraine, Russie) est une erreur historique majeure, aboutissant inévitablement à la division de l’Ukraine et à l’annexion de la Crimée par la Russie.

L’ours russe est maintenant bien réveillé et l’UE n’a plus que ses yeux pour pleurer devant sa faiblesse stratégique, le durcissement de la griffe otano-américaine dans son cou, le délitement de tout son flanc oriental (comme anticipé en 2014 dans ces pages). Nous nous retrouvons à la merci d’un avion US survolant de trop près un territoire russe ou un missile pénétrant un peu trop en terrain européen pour que la grande machine militaro-diplomatique entraîne le continent et le monde dans la catastrophe5.
Pièges de tous côtés

Mais que faire ? Comme nous le disons toujours : « Dans un monde complexe, il est nécessaire d’anticiper, car lorsque les problèmes arrivent sur la table, il n’y a plus que de mauvaises solutions pour les régler. » Quelles que soient les responsabilités de la Russie dans cette escalade, l’UE a de fait de graves torts, notamment celui de n’avoir rien anticipé et d’avoir foncé dans tous les pièges les uns après les autres. Aujourd’hui, les Américains ne lâchent plus les Européens auxquels ils interdisent tout échange avec la Russie. Un exemple particulièrement effrayant : « Le Sénat américain a adopté le 15 juin 2017 un projet de loi menaçant d’amendes, de restrictions bancaires et d’exclusion aux appels d’offres américains toutes les sociétés européennes qui participeraient à la construction de pipelines russes. Ce texte doit encore être approuvé par la Chambre des représentants et promulgué par le président étasunien. Les cinq groupes gaziers européens engagés dans le projet Nord Stream 2, auquel ils doivent apporter chacun 10 % du financement, sont directement menacés par ce projet de loi : le Français Engie, l’Anglo-Néerlandais Shell, les Allemands Uniper et Wintershall et l’Autrichien OMW. »6 Alstom et d’autres savent ce qu’il en coûte de négliger l’exception d’extraterritorialité du droit nord-américain. Si une telle loi était votée, ce serait un puissant frein supplémentaire à toute perspective de résolution de la crise euro-russe. De leur côté, les Russes ne peuvent pas céder sur Kaliningrad. Notre équipe a été tentée de penser qu’un axe de négociation pouvait exister, consistant à échanger la Crimée contre Kaliningrad (faire reconnaître l’annexion russe de la Crimée contre un retour de Kaliningrad à l’UE ou en statut spécial). Mais la Russie n’abandonnera pas son accès « hors glaces hivernales » à la mer Baltique, surtout dans le contexte actuel de défiance.

Le président tchèque a pourtant jeté un pavé dans l’eau cet été en suggérant que le fait d’acter l’annexion de la Crimée par la Russie permettrait de lancer des négociations entre l’Ukraine7 et la Russie sur une politique compensatoire qui serait pourtant la bienvenue pour un pays exsangue. Les hurlements de Poroshenko pourraient ne pas couvrir complètement les réflexions que cette suggestion a inévitablement enclenchées chez les Ukrainiens, et au-delà. Par ailleurs, l’échec du gouvernement actuel en matière de lutte contre la corruption, de modernisation et d’européanisation du pays, a fait plonger Poroshenko dans les sondages et énerve singulièrement l’Allemagne. Yulia Tymoshenko, qui combine un profil pro-européen, mais a été accusée dans le passé de sympathies russes, et des liens forts avec le commerce de gaz avec la Russie8, serait aujourd’hui la gagnante d’une élection. Le très trouble géorgien Mikheil Saakashvili, qui s’était retrouvé à la tête de la région d’Odessa, vient de se voir retirer la nationalité ukrainienne qu’on lui avait attribuée il y a trois ans9. Le vent tournerait-il à Kiev ? Et dans quel sens ? L’impératif de renouer avec la Russie aurait-il à voir avec ces quelques indicateurs de revirement ?
Hypothèse de retournement de situation ?

En tous les cas, côté UE, les rangs se resserrent autour de l’idée de rétablir le dialogue avec la Russie. Si la France, l’Allemagne et l’Italie sont classiquement alignées sur cette position, les déclarations allant dans ce sens abondent, y compris dans les pays du flanc Est : la Tchéquie, la Hongrie, la Slovaquie notamment sont désormais de cet avis, et leur participation aux côtés de la Pologne au Groupe de Visegrád est un moyen de neutraliser ce dernier pays, désormais le plus anti-russe de toute l’UE. Les pays baltes ne sont même pas unis en ce qui concerne la politique à adopter vis-à-vis de la Russie. Par exemple, le premier ministre estonien, Jüri Ratas, vient de déclarer qu’il ne voyait pas de raison de remettre en question le protocole de coopération qui lie son pays à la Russie10. Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, ose lui aussi appeler solennellement et de manière argumentée à renouer avec la Russie11.

L’Europe est-elle loin de pouvoir affirmer une position commune vis-à-vis de la Russie ? Les rodomontades militaires en Mer baltique l’obligent à ne plus perdre de temps. En effet, les démonstrations de force de la Russie ont certainement pour objet de mettre la pression sur les Européens afin qu’ils se dégagent de la mainmise étasunienne sur cette crise et retrouvent leur indépendance stratégique. Mais le renforcement des moyens de l’Otan en Europe est désormais une réalité qui fait tourner aussi la montre pour la Russie : pour le moment, en cas de conflagration, elle aurait l’avantage stratégique (comme le rapport Rand l’établit clairement12), mais le quadruplement du budget militaire US pour la protection de l’Europe13, le renforcement des moyens humains et technologiques, etc., ne permettent pas à la Russie d’attendre indéfiniment que l’Otan soit à nouveau en mesure de lui imposer sa loi. C’est une vraie course contre la montre qui se joue actuellement, contribuant à concentrer en cette fin d’année des risques de conflit réellement significatifs.

Sans compter que le rétablissement du dialogue avec la Russie ne suffira sans doute pas à trouver des solutions alors que tant de crispations de principe se sont accumulées depuis 15 ans, et de manière peut-être irréversible depuis 2014. L’histoire ne ressert pas les plats…
Quel XXIe siècle pour l’Europe ?

Un sommet UE-Eurasie de lancement d’un partenariat de sécurité entre les deux espaces, un référendum officiel permettant de faire reconnaître l’annexion de la Crimée à la Russie, assorti d’une politique de mesures compensatoires pour l’Ukraine, un statut spécial pour Kaliningrad, une négociation tripartite sur l’avenir des Balkans, un partenariat énergétique négocié d’égal à égal : tous les points de crispation actuels peuvent devenir les thèmes du dialogue qui doit permettre de construire une relation euro-russe pérenne et mutuellement profitable au XXIe siècle. Un beau rêve pour le moment.

Figure 2 – Les routes du gaz entre Russie et Europe. Source : Le Blog Finance, 02/07/2017

Lire le bulletin GEAB 118 en entier

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

Notes
1. ↑ Vous trouverez de nombreux détails sur la dégradation de la situation en mer Baltique dans ces deux excellents articles. Sources : Telos, 22/09/2017 ; Le Grand Continent, 16/09/2017
2, 13. ↑ Source : Atlantic Council, 09/02/2016
3. ↑ Source : Tass, 17/09/2017
4. ↑ L’Otan n’est pas en reste : opérations Baltops ou encore Saber Strike dans ces mêmes régions baltiques.
5. ↑ Par exemple, l’interception de l’avion du ministre russe de la Défense au-dessus de la mer Baltique et la riposte de l’aviation russe. Source : Le Temps, 23/06/2017
6. ↑ Source : Wikipedia
7. ↑ Source : RFI, 08/10/2017
8. ↑ Source : Britannica, 21/08/2017
9. ↑ Source : The Globalist, 17/09/2017
10. ↑ Source : ERR.ee, 09/10/2017
11. ↑ Source : L’Essentiel.lu, 13/10/2017
12. ↑ La Rand Corporation est un think-tank néo-conservateur, très proche de la Maison Blanche, spécialisé dans les questions de guerre froide et de stratégie militaire. Son rapport de 2016 a justifié un renforcement de tous les moyens US en mer Baltique. Source : Rand Corporation, 2016
24 réponses à [GEAB] Alerte zone de turbulence ! Eviter la troisième guerre mondiale maintenant !
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