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Est-il temps pour une diplomatie alimentaire au Venezuela ?

Est-il temps pour une diplomatie alimentaire au Venezuela ?


Par Andrew Korybko – Le 17 octobre 2017 – Source Oriental Review

Russian Rosneft oil company CEO Igor Sechin signs a deal with Venezuela Oil Minister Eulogio del Pino in the presence of President Maduro, July 2016
Le PDG de la compagnie russe Rosneft, Igor Sechin, signe un accord avec le ministre du pétrole du Venezuela, Eulogio del Pino, en présence du président Maduro, juillet 2016

La victoire convaincante du parti socialiste au pouvoir au Venezuela ce week-end devrait permettre au président Maduro de demander enfin une aide alimentaire à ses partenaires russes et chinois. Ceux-ci  seraient tous deux plus qu’impatients de bénéficier de la poussée de soft power qui viendrait avec l’assouplissement de la souffrance humanitaire que la guerre hybride américaine et les sanctions connexes ont infligé au peuple vénézuélien.

Nicolas Maduro
Nicolas Maduro

Le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) est arrivé en tête lors des élections régionales de ce week-end, bien que sa victoire produise de manière prévisible des allégations non fondées de fraude de la part de l’opposition. Même s’il y a une possibilité de violence anti-gouvernementale, le Vénézuélien moyen semble épuisé par les troubles qui secouent son pays depuis toutes ces années. La majorité des électeurs ont donc choisi de soutenir le PSUV afin de préserver la paix et la stabilité dans le pays. Cela a placé le président Maduro dans une position plus solide que jamais depuis que la guerre hybride contre le Venezuela a commencé sérieusement au début de 2014. Cela lui permettra de faire avancer son programme de réforme constitutionnelle avec moins de résistance qu’auparavant.

Cela dit, cela signifie aussi qu’il doit tenir ses promesses pour améliorer la situation des Vénézuéliens qui souffrent d’un manque de nourriture et d’autres produits de base, ce qui n’a pas seulement contribué à l’aggravation de la réputation internationale du Venezuela, mais a fourni également à l’opposition une excellente occasion de recruter de nouveaux adeptes pour sa révolution colorée. Cependant, le gouvernement vénézuélien semble réticent à reconnaître que ce problème existe bel et bien dans certaines parties du pays, sans doute surexploité par les médias internationaux à des fins de guerre de l’information mais néanmoins présent dans une certaine mesure. On peut se demander qui de la pression économique extérieure des États-Unis ou de la mauvaise gestion interne du gouvernement est le plus à blâmer pour cela, mais peu importe la cause, les symptômes doivent être traités et c’est maintenant le meilleur moment pour Maduro.

Menaces de Trump

Le refus de Trump à la mi-août d’exclure une « option militaire » conventionnelle dans cette guerre hybride contre le Venezuela a été une bénédiction pour le gouvernement du pays parce que cela a confirmé ce qu’il disait depuis des années ; à savoir que les États-Unis avaient l’intention de mettre en place un changement de régime dans ce pays riche en pétrole en utilisant tous les moyens possibles à sa disposition, y compris une invasion semblable à celle de l’Irak. On ne peut pas savoir avec certitude si c’est exactement ce que Trump avait en tête ou non, mais il n’en reste pas moins que Maduro a pu donner l’impression que tel était le cas, ce qui a également eu pour conséquence que l’avant-garde de cette révolution colorée de l’opposition a été perçue comme le « fer de lance » de cette campagne. Il n’est donc pas étonnant que le gouvernement ait gagné lors des dernières élections, car le fait d’avoir voté pour une coalition d’opposition liée aux États-Unis à la lumière des menaces formelles du président américain contre leur pays s’est avéré trop proche de la trahison, même pour certains Vénézuéliens hostiles au gouvernement.

L’intensification de la mentalité de siège du Venezuela à la suite de la déclaration belliqueuse de Trump il y a quelques mois, son discours mélodramatique à l’ONU et les sanctions toujours présentes permettent à Maduro de transférer facilement sur les États-Unis tout le blâme des problèmes économiques et ouvrir une nouvelle gamme d’options pour faire face à la guerre hybride contre son pays. Alors que lui et son gouvernement se sentaient mal à l’aise de reconnaître les conséquences humanitaires de ce conflit asymétrique en raison de la crainte que cette admission puisse être ré-emballée comme une autre arme de propagande de guerre pour discréditer les autorités et influencer les élections à venir, le PSUV a remporté de façon convaincante les dernières élections et les États-Unis ont prouvé sans aucun doute qu’ils avaient un intérêt pressant à réaliser à tout prix un changement de régime dans le pays.

Politique pétrolière

Les États-Unis ne veulent pas seulement prendre le contrôle des plus grandes réserves de pétrole du monde dans le bassin du fleuve Orénoque, que ce soit pour les utiliser à leurs propres besoins ou pour contrôler le flux de cette ressource vers son gros concurrent chinois, mais parce que cela pourrait être la seule option laissée pour sauver le pétrodollar. Avec le « partenaire saoudien » des États-Unis qui se tourne de plus en plus vers la Russie et la Chine, il y a de fortes chances que Riyad libelle bientôt tous ses nouveaux contrats énergétiques en monnaies locales afin de contourner le dollar. Cela mettrait une grosse pression sur un système économique qui est le talon d’Achille des États-Unis et qui s’annonce être le plus grand changement mondial dans le monde de la finance depuis que Washington a complètement abandonné l’étalon-or en 1971. Ce n’est donc pas pour rien que la Russie et la Chine ont stocké de l’or ces deux dernières années, alors qu’elles prévoyaient prudemment que ce moment pourrait arriver dans un avenir proche.

La grande conséquence stratégique serait que les États-Unis perdraient finalement le contrôle des processus de mondialisation qu’ils avaient lancés et qui les avaient finalement amenés à devenir la seule superpuissance de l’après-guerre froide. Cela permettrait ainsi aux Routes de la Soie de la Chine de se substituer à son rival occidental en formalisant le début d’un ordre mondial multipolaire. Les États-Unis essaient désespérément d’empêcher que cela se produise, d’où la nécessité d’un « plan de sauvegarde » pour garantir que le dollar continuera à être utilisé dans un pourcentage important des transactions sur le marché international de l’énergie. Si la série de changements de régime hémisphérique « Operation Condor 2.0 » des États-Unis réussit à renverser le PSUV, la réaction géopolitique résultante conduirait probablement à la chute des gouvernements bolivien et nicaraguayen, alliés du Venezuela dans le cadre de l’ALBA, peu de temps après, ce qui évincerait l’influence multipolaire du cœur de l’Amérique du Sud et préempterait la construction du canal du Nicaragua qui est un gros enjeu dans la région.

En outre, et en ayant à l’esprit le pétrodollar, cela complèterait la conquête par les États-Unis des ressources énergétiques de l’Amérique latine, offrant à Washington l’opportunité de devenir un formidable rival de l’OPEP dans la structure nord-américaine des pays exportateurs de pétrole d’Amérique du Sud (NASAPEC) comme l’auteur l’avait prévu à la fin de l’année dernière. Si toutes les ressources de l’hémisphère occidental étaient sous le contrôle des États-Unis via la NASAPEC, le pétrodollar pourrait survivre assez longtemps jusqu’à ce que le plan de « Choc des Civilisations » pour diviser et diriger l’hémisphère oriental par des guerres hybrides réussisse à renverser les gouvernements de l’OPEP, un par un, afin de restaurer le dollar comme monnaie de référence pour effectuer des transactions. Cela explique pourquoi il est si important pour les États-Unis de renverser le gouvernement chaviste au Venezuela et, par conséquent, pourquoi la Russie et la Chine ont intérêt à empêcher cela.

Orinoco heavy oil belt
Ceinture de pétrole lourd de l’Orénoque

La Russie à la rescousse

Après avoir placé la guerre hybride au Venezuela dans un large contexte géostratégique, il est maintenant temps de parler de ce que les partenaires russes et chinois du pays peuvent réellement faire pour l’aider à résister à cet assaut. Bien entendu, Moscou tentera de mettre à profit sa « diplomatie militaire » pour vendre plus d’armes et d’autres équipements défensifs afin d’aider Caracas à conjurer la menace d’« intervention humanitaire » des États-Unis. Ironiquement, cependant, une « intervention humanitaire » pourrait être exactement ce qu’il faut pour arrêter la guerre hybride au Venezuela, mais elle devrait être menée par la Russie et la Chine et d’une manière non conventionnelle par rapport à ce qui est communément compris par ce terme.

De ces deux grandes puissances, on estime que la Russie a exercé plus d’influence au Venezuela en raison de ses manœuvres habiles dans les secteurs financiers et de l’énergie. Il faut donc présumer que Moscou a la responsabilité de toute intervention humanitaire multipolaire au Venezuela, mais seulement si Caracas le demande, ce qui est le point clé. Jusqu’à présent, Maduro était réticent à reconnaître officiellement les conséquences humanitaires de la guerre hybride sur le Venezuela, mais depuis les antécédents des déclarations agressives de Trump sur son pays, ces deux derniers mois, et la victoire du PSUV au cours du week-end, il a maintenant la « flexibilité politique » de le faire en préparant le terrain pour inviter ses partenaires des Grandes puissances à contribuer à l’amélioration de la situation humanitaire.

Contrairement aux missiles de croisière qui accompagnent généralement toute « intervention humanitaire » unipolaire, son homologue multipolaire pourrait voir des cargos de nourriture et d’autres produits de base arriver à la place. Le nouvel ambassadeur de Russie auprès de l’ONU, Vasily Nebenzya, était fier de parler, au Conseil de sécurité l’autre jour, au sujet des opérations humanitaires impressionnantes de son pays à l’étranger, notamment en Syrie et au Yémen, mais on peut aussi y ajouter le Qatar alors que la Russie a offert d’envoyer de la nourriture dans le pays bloqué pendant le Ramadan. Bien que cette dernière proposition ait été poliment déclinée par Doha, l’impact mondial de ce soft power a fortement renforcé la réputation de la Russie au sein de la communauté musulmane internationale et a ouvert la voie à la solidification de son « Pivot vers l’Oumma ».

Tout cela est pertinent pour le Venezuela parce que cela signifie que la Russie, mais aussi la Chine, sauteront sur la première occasion pour soulager les souffrances humanitaires dont les États-Unis sont largement responsables. À la fois parce que c’est « la bonne chose à faire » mais aussi à cause du coup de maître en terme de soft power pour améliorer cet aspect de l’influence de la Russie dans toute l’Amérique latine, tout comme la proposition faite au Qatar pour le Moyen-Orient. Contrairement à l’époque où Maduro ne voulait pas reconnaître officiellement ce problème à cause du risque qu’il puisse encourager une autre vague de révolution colorée et influencer les élections à venir, il pourrait changer d’avis maintenant que la position politique de son parti est beaucoup plus sûre et même gagner des points en termes de popularité en soulignant que l’ensemble de l’opération humanitaire est une réponse multipolaire à la guerre hybride américaine contre le Venezuela.

En conséquence, les segments de la population ayant participé aux protestations et ceux alignés sur l’opposition qui ont propulsé les partis anti-gouvernementaux à la victoire aux élections parlementaires à la fin 2015 pourraient être apaisés, sous réserve de recevoir régulièrement de la nourriture et des produits de base, ouvrant ainsi une fenêtre précieuse pour le PSUV afin de les « reconquérir » au sein du chavisme et désamorcer radicalement la campagne de changement de régime dans le pays.

Réflexions finales

Les efforts incessants des États-Unis pour renverser le gouvernement vénézuélien pourraient enfin atteindre un tournant, mais pas celui que ses planificateurs stratégiques avaient prévu. Cette fois-ci, le vote s’est déroulé pacifiquement et le PSUV, au pouvoir, a remporté une victoire convaincante, libérant ainsi le président Maduro des « contraintes politiques » qui l’avaient auparavant empêché de reconnaitre formellement la détérioration de la situation humanitaire dans certaines parties du pays. En conséquence, étant donné que Trump a admis sans vergogne qu’il voulait voir un changement de régime au Venezuela, et que la CIA l’a laissé entendre plus tôt cet été, la scène est maintenant prête pour que Maduro « sauve la face » en accusant les USA de tous les maux et en demandant finalement une assistance humanitaire à ses partenaires russes et chinois.

Ces deux grandes puissances seraient plus qu’heureuses d’aider leur allié latino-américain, à la fois pour des raisons humanitaires bienveillantes et aussi pour le dynamisme évident que cela apporterait à l’attrait de leur soft power dans la région. Mais il y a une autre motivation pour tout cela qui a à voir avec la grande stratégie du monde multipolaire visant à dé-dollariser le commerce mondial de l’énergie. Tant que le peuple vénézuélien reste content et peu sensible à l’intrigue d’une révolution colorée, il est peu probable qu’il puisse servir par inadvertance dans les plans des États-Unis en remettant les clés de son pays riche en pétrole à son voisin du Nord par l’intermédiaire de l’opposition. Il en va de la survie du scénario qui permettrait au pétrodollar de se perpétuer si le leader de l’OPEP, l’Arabie saoudite, commençait à dé-dollariser ses ventes de pétrole à mesure qu’il se rapproche progressivement de la Russie et de la Chine.

Aussi brut que cela puisse paraître, permettre à une population victime de la guerre hybride d’avoir le ventre plein et un accès fiable aux produits de base pourrait être tout ce qui est nécessaire pour inverser le mouvement de changement de régime et stabiliser ce pays assiégé. Cela pourrait augmenter les chances que le plan multipolaire de dé-dollarisation réussisse à infliger un coup paralysant au pétrodollar. Pour ces raisons, il n’est pas inconcevable que Maduro demande l’aide humanitaire à ses partenaires russes et chinois pour contrer les conséquences socio-économiques de la guerre asymétrique des États-Unis sur certains des segments les plus pauvres de la population de son pays. Au lieu de la « diplomatie classique » ou même de la « diplomatie militaire », il pourrait s’avérer que la « diplomatie alimentaire » est tout ce qu’il faut pour contrecarrer la campagne clandestine de révolution colorée.

Andrew Korybko

Note du Saker Francophone

Il faudrait idéalement que cette aide humanitaire soit doublée par une aide économique pour recréer un tissu industriel et agricole fort permettant à terme aux pays de l'ALBA d'amortir les crises financières mondiales en s'appuyant sur un secteur intérieur prospère loin des revenus du pétrole.

 

http://lesakerfrancophone.fr/est-il-temps-pour-une-diplomatie-alimentaire-au-venezuela

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Elections régionales au Venezuela : Large victoire du chavisme et … nouvelle défaite de la droite et des médias, par Venezuela infos

Un intéressant regard engagé sur le Venezuela – à prendre, comme toujours, avec recul

Source : Venezuela infos, Thierry Deronne, 16-10-2017

Ce dimanche 15 octobre, plus de 18 millions de vénézuéliens étaient invités à élire les 23 gouverneurs de 23 états parmi 226 candidats de droite ou bolivariens (= chavistes) – sauf à Caracas qui n’est pas un État. À cet effet le Centre National Électoral avait installé dans tout le pays 13.559 centres de vote et 30.274 tables électorales. Le taux de participation a été de 61,4 %, un taux très élevé pour un scrutin régional.

Les bolivariens remportent une large victoire avec 17 états contre 5 pour l’opposition. Celle-ci gagne notamment dans les états stratégiques de Mérida, Táchira, Zulia, proches de la Colombie, foyers de violence paramilitaire. Les bolivariens récupèrent trois états historiquement gouvernés par la droite : les états d’Amazonas, de Lara et – victoire hautement symbolique – celle du jeune candidat chaviste Hector Rodriguez dans l’État de Miranda, longtemps gouverné par le milliardaire et ex-candidat à la présidentielle Henrique Capriles Radonsky.

C’est le 22ème scrutin depuis que le chavisme est arrivé au gouvernement, et le deuxième de l’année (on peut y ajouter plusieurs consultations – organisées en interne et sans cadre légal – par les partis de droite en 2017). Cette élection des gouverneurs sera suivie par celle des maires puis, en 2018, par les élections présidentielles.

Ces résultats qui donnent au chavisme 54 % des votes nationaux contre 45 % à la droite sont d’autant plus intéressants que ces élections ont lieu dans un contexte difficile. Il y a deux mois et demi encore, une insurrection armée dirigée par l’extrême droite cherchait à renverser le gouvernement élu, avec un bilan de près de 200 morts (2). Cette déstabilisation prit fin le 30 juillet, lorsque la population jusque-là restée en marge de ces violences s’est mobilisée pour élire une Assemblée Constituante. Désavouée, la droite s’est alors déchirée entre un secteur radical maintenant l’objectif de revenir au pouvoir sans passer par les urnes et un secteur acceptant de revenir à la voie électorale. Pour tenter d’infléchir le scrutin en sa faveur, la droite, le secteur privé (80 % de l’économie) et les Etats-Unis ont remis toute la pression dans la guerre économique, avec l’envol astronomique des prix de certains de produits de base afin d’augmenter le mécontentement populaire. Comme d’habitude, soucieuse d’alimenter le storytelling international, la droite a contesté les résultats, évoquant une « fraude ». Le président Maduro a répondu en demandant un recomptage de 100 % des votes.

Parmi les observateurs internationaux dont 50 experts électoraux, le colombien Guillermo Reyes, porte-parole du respecté Collège d’Experts Electoraux d’Amérique Latine (formé d’ex-présidents de centres nationaux électoraux de nombreux pays) a rappelé que le système électronique du Venezuela est le plus moderne du continent et que plusieurs jours avant l’élection, l’ensemble des partis de droite et de gauche ont participé aux essais techniques du vote, signant le rapport concluant à sa fiabilité. En 2012 déjà, le système électoral automatisé du Venezuela a été qualifié par le Centre Carter de « meilleur du monde ». (3)

Avec 22 scrutins en 18 ans de processus bolivarien, le Venezuela continue donc à battre tous les records en nombre d’élections et même si les secteurs radicaux de la droite crient à la fraude quand les résultats ne les favorisent pas, celle-ci en a remporté plusieurs, comme les législatives de 2015.

Contrairement à ce que les médias veulent faire croire au monde entier, la droite vénézuélienne dispose de tous les moyens pour s’exprimer. La majorité des médias, privés, et des réseaux sociaux (bots y compris…) lui est largement favorable sur les plans local, régional, national et international (4). On comprend le silence des médias internationaux sur ce scrutin qui contredit, une fois de plus, le plus grand fake news de l’histoire contemporaine : « la dictature au Venezuela ». Les urnes répondent aux « journalistes » qu’il ne faut jamais oublier l’existence d’un peuple, et encore moins sous-estimer sa conscience.

Thierry Deronne, Caracas, le 15 octobre 2017

Notes

  1. Lire « On n’a encore rien dit du Venezuela », https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/09/25/on-na-encore-rien-dit-du-venezuela-le-journal-de-linsoumission/
  2. Pour un graphique et un tableau précis et complet des victimes, des secteurs sociaux, des responsables et des personnes condamnées, voir https://venezuelanalysis.com/analysis/13081; Sur les assassinats racistes de la droite : Sous les Tropiques, les apprentis de l’Etat Islamique – 27 juillet 2017 ; Le Venezuela est attaqué parce que pour lui aussi « la vie des Noirs compte » (Truth Out) – 24 juillet 2017
  3. « Former US President Carter: Venezuelan Electoral System “Best in the World” », https://venezuelanalysis.com/news/7272
  4. Au Venezuela la majorité des médias, comme l’économie en général, sont privés et s’opposent aux politiques sociales du gouvernement bolivarien. Voir Mensonges médiatiques contre France insoumise, partie I : « Maduro a fermé 49 médias ».On peut lire aussi, sur ce thème : Thomas Cluzel ou l’interdiction d’informer sur France Culture, http://wp.me/p2ahp2-1M7

Source : Venezuela infos, Thierry Deronne, 16-10-2017

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie nullement que nous « soutenons » le Président Maduro. Par principe, nous ne « soutenons » aucun gouvernement nulle part sur la planète. [Lire plus]

11 réponses à Elections régionales au Venezuela : Large victoire du chavisme et … nouvelle défaite de la droite et des médias, par Venezuela infos

 

https://www.les-crises.fr/elections-regionales-au-venezuela-large-victoire-du-charisme-et-nouvelle-defaite-de-la-droite-et-des-medias-par-venezuela-infos/

Le Venezuela se rebelle contre le pétrodollar

« L’art de la guerre »

Le Venezuela se rebelle contre le pétrodollar

Les décisions prises par Washington pour bloquer l’économie du Venezuela (présentées comme des sanctions de crimes imaginaires) interdisent de fait à Caracas d’écouler son pétrole vers les alliés des États-Unis. Le Venezuela l’exportera donc désormais vers la Chine. Ce faisant ses contrats ne seront plus établis en dollars, mais en yuan, ce qui menacera rapidement la suprématie de la monnaie US et, en définitive, l’économie des États-Unis. « Tel est pris qui croyait prendre ».

| Rome (Italie)

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« À partir de cette semaine le prix moyen du pétrole est indiqué en yuan chinois », a annoncé le 15 septembre 2017 le ministre vénézuélien du pétrole. Pour la première fois le prix de vente du pétrole vénézuélien n’est plus indiqué en dollars.

C’est la réponse de Caracas aux sanctions lancées par l’administration Trump le 25 août, plus dures que celles de l’administration Obama en 2014 : elles empêchent le Venezuela d’encaisser les dollars provenant de la vente du pétrole aux États-Unis —plus d’un million de barils par jour— ; dollars jusqu’ici utilisés pour importer des biens de consommation comme les produits alimentaires et les médicaments. Les sanctions empêchent aussi le commerce de titres émis par la PDVSA, la compagnie pétrolière d’Etat vénézuélienne.

Washington vise un double objectif : augmenter la pénurie des biens de première nécessité au Venezuela et donc le mécontentement populaire, sur lequel s’appuie l’opposition interne (subventionnée et soutenue par les USA) pour abattre le gouvernement Maduro ; mettre l’État vénézuélien en défaut, c’est-à-dire en faillite, en l’empêchant de payer les échéances de la dette extérieure : en d’autres termes, mettre en faillite l’État qui a les plus grandes réserves pétrolières du monde, presque dix fois importantes que celles des Etats-Unis.

Caracas essaie de se soustraire à l’étreinte étouffante des sanctions, en cotant le prix de vente du pétrole non plus en dollars états-uniens mais en yuans chinois. Le yuan est entré il y a un an dans le panier des monnaies de réserve du Fonds monétaire international (avec le dollar, l’euro, le yen et la livre sterling) et Pékin est sur le point de lancer des contrats (contrats à terme) d’achat-vente du pétrole en yuan, convertibles en or. « Si le nouveau futur prenait consistance, en érodant ne serait-ce qu’une partie de l’écrasant pouvoir des pétrodollars, ce serait un coup retentissant pour l’économie américaine », commente Ie quotidien Il Sole 24 ore.

Ce qui est contesté par la Russie, la Chine et d’autres Etats n’est pas seulement l’énorme pouvoir du pétrodollar (monnaie de réserve tirée de la vente du pétrole), mais l’hégémonie même du dollar. Sa valeur est déterminée non pas par la réelle capacité économique états-unienne, mais par le fait qu’il constitue quasiment les deux tiers des réserves monétaires mondiales et la monnaie avec laquelle on établit le prix du pétrole, de l’or et des marchandises en général. Ceci permet à l’US Federal Reserve, la Banque centrale (qui est une banque privée), d’imprimer des milliers de milliards de dollars avec lesquels est financée la colossale dette publique états-unienne —environ 23 000 milliards de dollars— à travers l’achat d’obligations et d’autres titres émis par le Trésor.

Dans ce contexte, la décision vénézuélienne de détacher du dollar le prix du pétrole provoque une secousse sismique qui, depuis l’épicentre sud-américain, fait trembler tout l’édifice impérial fondé sur le dollar. Si l’exemple du Venezuela se répandait, si le dollar cessait d’être la principale monnaie du commerce et des réserves monétaires internationales, une immense quantité de dollars se trouverait mise en circulation sur le marché faisant s’écrouler la valeur de la monnaie états-unienne.

Voilà le réel motif pour lequel, dans l’Ordre exécutif du 9 mars 2015, le président Obama proclamait « l’urgence nationale face à l’inhabituelle et extraordinaire menace posée à la sécurité nationale et à la politique étrangère des Etats-Unis par la situation au Venezuela » [1]. Ce même motif pour lequel le président Trump annonce une possible « option militaire » contre le Venezuela. Elle est en préparation au U.S. Southern Command, dont l’emblème est l’Aigle impérial qui domine l’Amérique du Centre et du Sud, prêt à plonger avec ses serres sur celui qui se rebelle contre l’empire du dollar.

Traduction
Marie-Ange Patrizio

Source
Il Manifesto (Italie)

 

http://www.voltairenet.org/article197972.html

Venezuela : Les violations des droits de l’homme indiquent que les autorités cherchent à mater les voix critiques – rapport de l’ONU

Le 30 aout, encore un bel exemple de neutralité du Monde (on le sent jubiler…) :

Un rapport de l’ONU sur le Venezuela accable le régime de Maduro

Source : Le Monde, AFP, 30-08-2017

Un récent rapport a découvert que sur les 124 morts liées aux manifestations des derniers mois, 46 étaient imputables aux forces de sécurité et 27 à des groupes armés progouvernementaux.

Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) a accusé, mercredi 30 août, le Venezuela de « réprimer des voix critiques et d’instiller la peur parmi la population ». « L’usage systématique et généralisé de la force lors des manifestations et la détention arbitraire de manifestants ou d’opposants politiques indiquent qu’il ne s’agit pas d’actes illégaux et secrets d’officiels isolés », estime le rapport.

Le président vénézuélien Nicolas Maduro « a été élu par le peuple », a reconnu le Haut-Commissaire Zeid Ra’ad Al-Hussein devant les médias à Genève, mais les récentes actions du gouvernement « donnent l’impression que ce qu’il reste de la vie démocratique au Venezuela est en train d’être écrasé ». […]

 

L’analyse réalisée par le Haut-Commissariat a découvert que sur les 124 morts liées aux manifestations et violences des derniers mois, 46 étaient imputables aux forces de sécurité et 27 à des groupes armés progouvernementaux. En s’appuyant sur un rapport de l’avocat général vénézuelien, l’ONU estime que cinq morts sont dues aux militants anti-Maduro et que d’autres cas restent troubles. […]

Suite à lire sur Le Monde, AFP, 30-08-2017

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Bien. Allons voir ce rapport alors.

On note d’abord bien que ce n’est pas “un rapport de l’ONU” (qui viendrait de l’Assemblée générale ou du Conseil de Sécurité), mais un rapport d’une des administrations de l’ONU, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme. (HCDH). À ne pas confondre avec le Conseil des droits de l’homme (élu par l’AG), le HCDH fait partie du Secrétariat des Nations Unies et dépend du Secrétaire général.

Voilà son communiqué du 30 aout :

Source : OHCHR, 30-08-2017

GENÈVE (30 août 2017) – Les violations massives des droits de l’homme et des abus graves de ces droits commis au Venezuela dans le cadre de manifestations hostiles au gouvernement trahissent «l’existence d’une volonté politique de réprimer des voix critiques et d’instiller la peur parmi la population, afin de mettre un terme aux protestations», selon un rapport* du Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme.

«Le recours généralisé et systématique à une force excessive pendant les manifestations, et la détention arbitraire de manifestants et d’opposants politiques présumés, indiquent qu’il ne s’agit pas d’actes isolés et illégaux de la part de quelques officiers», déclare le rapport.

Le rapport invite le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies à envisager de prendre des mesures afin d’empêcher que la situation des droits de l’homme au Venezuela, qui siège actuellement au Conseil, ne se détériore encore plus.

L’analyse menée par le Haut-Commissariat indique que sur les 124 décès liés au mouvement de contestation et sur lesquels le ministère public enquêtait en date du 31 juillet, 46 pouvaient être imputés aux forces de sécurité et 27 aux colectivos, les groupes armés pro-gouvernement. Pour les 51 morts restants, aucune responsabilité n’a pu encore être établie.

Pendant la période couverte par le rapport, à savoir du 1er avril au 31 juillet, le ministère public a ouvert une enquête sur au moins 1 958 cas de blessures encourues dans le contexte des manifestations. L’examen de ces blessures réalisé dans le rapport indique une intensification progressive de l’utilisation de la force. Si, début avril, la majorité des blessures relevaient de l’inhalation de gaz lacrymogènes, en juillet le personnel médical soignaient des blessures par balles.

«La réaction des autorités vénézuéliennes aux récentes protestations s’est faite aux dépens des droits et des libertés des citoyens, a déclaré le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, M. Zeid Ra’ad Al Hussein. Le gouvernement doit garantir qu’une enquête rapide, indépendante et efficace sera menée sur les violations des droits de l’homme dont les forces de sécurité se seraient rendues coupables et sur les graves abus commis par les colectivos ou des manifestants violents. Cela implique que les enquêtes ouvertes par le ministère public pendant la période couverte par le rapport se poursuivent et soient scrupuleusement et visiblement impartiales», a-t-il ajouté.

«Le droit de rassemblement pacifique a été systématiquement violé, et un grand nombre de manifestants et de personnes identifiées comme des opposants politiques ont été détenus. Le rapport fait également état de graves violations du droit à un procès équitable et de traitements dégradants assimilables dans certains cas à de la torture», a annoncé M. Zeid.

D’après les estimations fiables d’une ONG locale, plus de 5 000 personnes ont été détenus depuis le 1er avril, et plus de 1 000 étaient encore détenues en date du 31 juillet. Au moins 609 civils arrêtés dans le contexte des manifestations ont été déférés devant des tribunaux militaires. Le rapport invite le gouvernement vénézuélien a mettre un terme aux détentions arbitraires et au recours aux tribunaux militaires pour juger des civils.

Des groupes de manifestants anti-gouvernement organisés de manière informel ont eux aussi versé dans la violence, utilisant des armes improvisées allant du lance-pierres aux cocktails Molotov et mortiers artisanaux. Au moins quatre personnes auraient été tuées par des groupes ou individus hostiles au pouvoir en place et, selon le gouvernement, neuf membres des forces de sécurité avaient été tués au 31 juillet. Le rapport appelle les partis d’opposition à condamner tous les actes de violence, en particulier ceux commis par des groupes violentes de manifestants.

Le rapport documente des attaques menées par les forces de sécurité contre les journalistes et les travailleurs des médias afin de les empêcher de couvrir les manifestations. «Des manifestants et des journalistes ont été qualifiés d’ennemis ou de terroristes par les autorités, des mots qui n’ont rien fait pour atténuer le climat de violence et de polarisation, voire qui y ont contribué», a dénoncé le Haut-Commissaire.

S’il reconnaît que le nombre de manifestations, d’arrestations et de décès a diminué depuis le 1er août, M. Zeid s’est dit préoccupé par les récentes mesures prises par les autorités pour criminaliser les leaders de l’opposition politique par le biais de la Commission de vérité, de justice et de paix.

«La Commission, établie récemment par l’Assemblée constituante, ne remplit pas les critères fondamentaux de transparence et d’impartialité, indispensables pour mener des enquêtes indépendantes et non motivées par des considérations politiques sur les violations des droits de l’homme et les abus commis», a-t-il commenté.

Le Haut-Commissaire a averti que la crise économique et sociale persistante et les tensions politiques croissantes risquent d’ aggraver la situation du Venezuela.

«J’encourage le gouvernement vénézuélien à suivre les recommandations formulées dans le rapport et à se servir des conclusions de celui-ci comme lignes directrices pour la recherche de la vérité et de la justice pour les victimes de violations et d’abus. Je réitère mon appel au gouvernement à renoncer à toute mesure susceptible d’aggraver les tensions politiques et invite toutes les parties à poursuivre un vrai dialogue afin de mettre un terme à la crise», a conclu M. Zeid.

FIN

*Le gouvernement vénézuélien n’ayant pas répondu aux demandes d’accès au terrain, une équipe d’enquêteurs a mené des investigations à distance sur les violations des droits de l’homme entre le 6 juin et le 31 juillet. Le rapport se base sur l’analyse faite par ces enquêteurs des informations qu’ils ont collectées, notamment à travers 135 entretiens avec des victimes et membres de leur famille, des témoins, des organisations de la société civile, des journalistes, des avocats, des docteurs, des urgentistes et des représentants du ministère public.

Pour voir le rapport en anglais c’est ici

Pour voir le rapport en espagnol c’est ici

Source : OHCHR, 30-08-2017

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Ce rapport est très intéressant (édifiant sur les témoignages de mauvais traitements en prison), mais quelques questions surgissent quant au bilan.

Il est à noter que pour ce point, la source première “de l’ONU” est le Ministère Public du Venezuela et qu’ils ont ensuite “enquêté” :

Et c’est là qu’il y aune chose étrange : ils trouvent sur 124 morts, 46 tués par les forces de sécurité, 27 par les colectivos armés et 51 où on ne connait pas la responsabilité.

Or les colectivos armés sont “pro-gouvernement” :

On arrive donc à ceci de magique : 124-46-27-51 = 0 mort dus au manifestants !

Ce qui est ridicule, car on connait très bien des victimes des manifestants. On a l’impression que le HCDH joue sur les mots : “la responsabilité” n’est pas conneu car on ne sai tpas qui a tiré depuis la barricade, mais on sait que ça venait de là – comme pour les 7 policiers tués par exemple, ou pour le jeune brulé vif :

 

 

On trouve cependant des informations intéressantes :

Ou ceci :

dont la source est là en fait (Défenseur du Peuple) :

Ainsi, sur près de 2 000 blessés, il y a eu 507 policiers blessés, dont 424 blessés par des objets contondants, et 77 policiers blessés par des armes à feu. Pas si “Pacifiques” les manifestants – ce qui n’étonnera personne ici…

(Source : Reuters (archive), repris par le Spiegel)

Bref, on peut trouver le rapport intéressant pour pointer d’inacceptables atteintes aux droits de l’homme, mais il aurait gagné à apparaitre plus neutre. Cela apparait déjà sur la couverture :

alors qu’avec ceci, on change de perspective :

(sachant que si l’opposition manifestait au Venezuela avec de simples drapeaux, il n’y aurait aucune violence et donc aucun mort)

Bref, la presse s’est jeté sur ce rapport (qui ne contient pas les noms détaillés des victimes), mais il faut savoir qu’il y a une assez bonne transparence des pouvoirs publics au Venezuela sur le bilan humain.

C’est ce que nous allons voir dans le prochain billet avec un bilan humain plus détaillé…

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie nullement que nous « soutenons » le Président Maduro. Par principe, nous ne « soutenons » aucun gouvernement nulle part sur la planète. [Lire plus]

http://www.les-crises.fr/venezuela-les-violations-des-droits-de-lhomme-indiquent-que-les-autorites-cherchent-a-mater-les-voix-critiques-rapport-de-lonu/

Venezuela : comment NE PAS donner une information

Venezuela : comment NE PAS donner une information


Par Ángeles Diez Rodríguez – Le 19 août 2017 – Source Defend Democracy Press

Le 30 juillet s’est produit un évènement politique d’une portée historique considérable : un peuple internationalement assailli à l’extérieur et soumis à la violence paramilitaire à l’intérieur, est descendu dans la rue pour exprimer son double rejet de l’ingérence internationale et des aspirations des élites locales à reprendre le pouvoir.

Il y a moins de vingt ans, au siècle dernier, un évènement d’une telle ampleur aurait figuré en première page de toute la presse d’information du monde. Les médias de masse, publics et privés, l’auraient relevé dans leurs gros titres, sans doute manipulateurs, mais ceux-ci auraient parlé du défi du peuple vénézuélien face aux menaces de l’impérialisme. Ils auraient montré des images, peu nombreuses, mais sans doute quelqu’une ou quelque autre de ces immenses files de Vénézuéliens devant les bureaux de vote, comme ceux du Poliedro de Caracas, ou de ces gens marchant à travers les collines et traversant les rivières dans la région de Táchira ou de Mérida, où les bureaux de vote étant occupés par des guarimberos (casseurs) armés, il fallait se déplacer à la recherche de centres de secours où pouvoir voter, souvent sans y parvenir.

Les légendes des photos auraient sûrement détourné les images et proposé une lecture en accord avec le désespoir de l’opposition putschiste incapable d’accepter une défaite. Mais il y aurait eu une image, un commentaire, une toute petite information qui aurait parlé de la volonté majoritaire du peuple vénézuélien contre tout pronostic et tout calcul rationnel.

Tout journaliste digne de ce nom aurait voulu consigner, analyser, vérifier et même manipuler cet évènement. Plus encore en des temps où les réseaux sociaux font circuler une infinité d’images qui comblent les vides des nouvelles qui en sont dépourvues. Là où les médias de masse cachent une image, les  réseaux en mettent des centaines. Cependant, le 31 juillet, l’information sur les élections vénézuéliennes pour l’Assemblée Constituante est passée sous silence dans les médias espagnols. C’est une autre information qui fut donnée à sa place.

La non-nouvelle qui a supplanté l’évènement vénézuélien, bâtie sur le modèle déjà existant (violence et chaos) était : nouvelle journée de violence au Venezuela. Tous les gros titres visaient, avec plus ou moins de qualificatifs, à façonner une image qui corresponde à la propagande distillée au cours des mois antérieurs. Puis ont éclos les spores disséminées par la non-nouvelle, qui avaient déjà été diffusées par les agences impérialistes : auto-coup d’État, fraude, moins de votes que n’en déclare le gouvernement, opposants nouvellement arrêtés, isolement international…

L’évènement d’une journée électorale qui a mobilisé des millions de Vénézuéliens qui sont allés voter pour leurs candidats à la Constituante fut trop incontestable pour être passé sous silence ; les flots du peuple vénézuélien trouvaient une infinité de fenêtres numériques par où s’écouler. De sorte que le système de propagande de guerre des médias de masse espagnols, si bien entretenu et huilé par les agences de presse étasuniennes, activa l’un de ses ressorts les plus subtils. Il n’affronta pas la nouvelle en la taisant, bien qu’il le fît également, il ne manipula pas des images comme il l’a réellement fait avec le frauduleux référendum de l’opposition du 16 juillet (le journal El País dut rectifier une image du test électoral pour l’assemblée Constituante, sous laquelle figurait une légende affirmant que c’étaient des queues pour voter au référendum organisé par l’opposition). Dans ce cas, la technique de propagande médiatique majoritairement employée fit remplacer l’information qui faisait l’évènement par d’autres qui attireraient l’attention des audiences.

Les gros titres parlèrent de violence, dictature et condamnation internationale : «Lors d’une journée marquée par la tension, les manifestations, la réprobation internationale et la violence, les vénézuéliens ont voté pour choisir les membres de l’Assemblée Nationale Constituante » (CNN en espagnol); «Maduro concrétise un coup d’état contre lui-même au Venezuela au cours d’une journée électorale des plus violentes » (El País) ; «Condamnation internationale de l’usage disproportionné de la force au Venezuela. 10 personnes au moins sont mortes dans les manifestations pendant les élections à l’assemblée constituante que soutient Nicolás Maduro. » (Télévision espagnole).

Pas une seule image des quelques 14 500 bureaux de vote où plus de 8 millions de Vénézuéliens attendaient leur tour pour voter. Après les élections présidentielles de 2012 qui élirent Hugo Chávez, ce furent les élections qui mobilisèrent la plus large participation de masse. Toutefois, lorsque l’on consulte les archives photographiques du journal El País, on se trouve devant un étrange phénomène : sur 30 images sélectionnées par le quotidien, 7 sont celles d’explosions, de barricades et d’actes de violence, 2 montrent les opposants, 2 autres le président Maduro et le reste montre des Vénézuéliens isolés en train de voter, l’urne en premier plan, des petits groupes regardant les listes ou assis, attendant pour voter ; il n’y a qu’une photo où l’on voit très loin des voitures et des personnes avec une légende qui parle de « files d’attente » pour voter. Le même manque d’images significatives fut constaté sur la Télévision espagnole. C’est dire que, dans les médias espagnols de grande audience, les images, quand elles faisaient allusion à l’acte de voter, lançaient un message contraire à la réalité qui circulait sur les réseaux sociaux, elles disaient : peu de Vénézuéliens sont allés voter. C’étaient des images soigneusement sélectionnées pour appuyer la version de l’opposition et ne pas donner l’information de l’appui massif à la Constituante donné par le peuple vénézuélien.

Dans ces temps des réseaux sociaux où les hommes politiques ne font pas de déclaration, ils twittent, où la volatilité de l’information numérique prévaut sur le papier et où les télévisions copient les réseaux sociaux, les façons de mentir et de déformer sont de plus en plus complexes. Plutôt que de cacher une information, il est plus efficace d’en donner une autre différente, qui occupe la place de la réelle. Nous appellerons cela la « non-information ».

Il semble, d’après les recherches du CIS (Centre d’investigations sociologiques) que ceci soit habituel dans les médias espagnols. Comme antécédents nous avons cette étude de juin 2016 qui signalait que la télévision, alors que le chômage était toujours la première préoccupation des Espagnols, lui avait consacré la moitié du temps qu’elle avait employé à parler de la crise politique au Venezuela (les journaux télévisés de ce mois-là consacrèrent 71 minutes à la situation du Venezuela face aux 31 qu’ils dédièrent au chômage dans notre pays) ou ce 7 avril de cette année, alors que tous les bulletins d’information du monde ouvraient sur le désarmement de l’ETA, la Télévision espagnole parlait du Venezuela plutôt que du désarmement de l’ETA.

Cette technique de propagande de guerre qu’emploient les journaux d’information espagnols fait partie d’autres techniques mieux répertoriées comme : le deux poids deux mesures, prendre la partie pour le tout, les infos toxiques, la partialité des sources, l’occultation ou l’inversion cause/effet.

Dans le cas de l’information de substitution, la non information, elle, doit comporter certaines caractéristiques. En premier lieu, elle doit être crédible, c’est-à-dire qu’elle doit se situer dans la logique même de la matrice déjà établie ; dans le cas des élections à l’Assemblée Constituante cette matrice est : violence, coup d’État, chaos, urgence humanitaire.

De plus, elle doit avoir comme base un fait certain comme le feu mis à quelque bureau de vote, des barricades incendiées, un quelconque incident isolé. Ce fait, du point de vue de l’importance sociale, est anecdotique ou ne peut être généralisé si l’on prend en compte l’évolution des votes. Cependant, pour ne pas donner l’information importante – celle qui, elle, est généralisable quantitativement et qualitativement – il est fondamental de s’appuyer sur ce fait qui, entre les mains de la guerre médiatique, fonctionne, comme les attentats sous faux drapeaux ou attentats contre soi-même (ceux qui sont commis pour rejeter la faute sur l’ennemi et justifier une intervention). Ainsi, lors de la journée d’élection vénézuélienne il y eut des incidents provoqués par l’opposition, un attentat contre la Garde nationale bolivarienne, des embuscades armées pour dissuader les votants et incendies de bureaux de vote. Mais si l’on prend la journée dans son ensemble, le fait notable a été l’attitude pacifique et la détermination des votants dans l’accomplissement de leur devoir électoral.

En troisième lieu, l’information de substitution doit être au rang du spectaculaire autant que l’information réelle, afin de retenir toute l’attention. La violence est toujours une information spectaculaire en soi, elle est capable de retenir l’attention et de reléguer tout autre fait. C’est pourquoi, même lorsque l’on ne dispose pas d’images de violence il faut que le journaliste apparaisse portant un gilet pare-balles, un masque à gaz et un casque, pour que notre cerveau prête foi aux actes de violence dont parle le reporter.

En quatrième lieu, elle doit être capable de concentrer l’attention de ceux qui sont critiques envers les médias de masse, afin que tout le potentiel de contre-information soit pointé vers la mise en cause du « messager » (les moyens de communication de masse). Nous, les intellectuels et analystes, nous nous focalisons sur la dénonciation de la manipulation des médias et nous laissons de côté la diffusion de l’information réelle, par exemple nous nous sommes concentrés sur la dénonciation de l’attentat contre la Garde nationale bolivarienne, que les médias ont transformée en « répression contre Maduro » ou sur la dénonciation de la violence des paramilitaires de l’opposition qui sabotaient les élections, au lieu de parler des vénézuéliens élus pour réformer la Constitution, de leur origine sociale, de leur engagement envers leurs bases, des premières propositions pour la réforme de la Constitution, des problèmes d’impunité que souhaite résoudre la nouvelle carta magna… En théorie de la communication cela se comprend comme l’Agenda Setting, c’est-à-dire que ce sont les médias de masse qui imposent ce dont on parlera, qui fixent ce qui est important, ce qui ne doit apparaître dans aucun média, comment livrer l’information. L’agenda des médias de masse devient l’agenda de l’opinion publique.

Une autre non-information de ces jours derniers a été « l’isolement international du Venezuela ». Aux Nations Unies, le Venezuela a obtenu le ferme appui de 57 pays qui, au sein du Conseil des droits de l’homme, ont approuvé une résolution de reconnaissance de la Constituante vénézuélienne et réclamé la non-ingérence. Parmi ces pays figuraient les plus peuplés au monde et quelques autres de grand poids international comme la Russie, la Chine, l’Iran, l’Inde ou le Pakistan.

La non-information qui a remplacé celle-ci fut : « Les États-Unis et les principaux pays d’Amérique latine condamnent la Constituante de Maduro »(El País), information également présente dans la majorité des médias espagnols le lendemain des élections.

Mais cette technique ne fonctionne que si l’on dispose du personnel spécialisé capable, presque spontanément, d’élaborer les non-informations, capable de regarder ailleurs, bien équipé du déguisement du « reporter de guerre ». Ce sont les parajournalistes, et à la tête de la profession internationale se trouvent les Espagnols, tant des médias de masse privés que des médias publics.

L’an dernier j’ai déjà défini ce que j’entends par parajournalistes : « Si l’on qualifie de paramilitaire celui qui est affilié à une organisation civile dotée d’une structure ou d’une discipline militaire, nous pouvons dire des parajournalistes qu’ils sont ces journalistes affiliés à des médias de masse qui suivent une discipline militaire, lançant des bombes informatives sur les objectifs définis par leurs entreprises. » Parmi ces derniers nous avons Marcos López et Nuria Ramos, correspondants de Télévision espagnole, qui sans aucun doute méritent une mention spéciale pour leur mauvais travail journalistique, toujours prêts à se placer du côté de ceux qui jettent les bombes incendiaires sur la garde bolivarienne, capables de contredire sans difficulté les images que recueillent leurs propres appareils de photos, disposés à se faire les victimes – tout comme l’opposition – de la « répression du gouvernement bolivarien ».

La grande offensive contre le gouvernement du Venezuela de la part des médias de masse espagnols fait partie de la guerre mondiale contre tout processus qui ne se plie pas aux intérêts impérialistes. Nos parajournalistes jouent leurs rôles comme membres de l’armée vassale. Ces jours derniers nous avons vérifié que la guerre médiatique contre le Venezuela est l’une des plus féroces que l’on connaisse, peut-être parce que l’escalade guerrière d’aujourd’hui est sans précédent, et qu’en réalité il n’existe pas différents types de guerre mais une seule qui revêt divers aspects. Si, comme dirait le Pape François, nous sommes face à une Troisième Guerre mondiale dont nous ne voyons que des bribes, le Venezuela est aujourd’hui l’un des objectifs prioritaires pour l’empire. La difficulté vient de ce que, contrairement à ce que nous vendent les films de Hollywood, aujourd’hui la guerre ne se présente pas à nous sous la même forme qu’au siècle dernier, il nous est plus difficile de reconnaître son mode de déroulement et d’identifier ses nouveaux et ses anciens bataillons.

Cette guerre contre le Venezuela essaie de combattre les deux piliers sur lesquels repose la Révolution bolivarienne : la souveraineté nationale et l’utopie socialiste. Elle vise à miner l’image du Venezuela à l’extérieur pour contrebalancer deux des traits les plus caractéristiques de la révolution bolivarienne : la voie pacifique et démocratique pour transformer le payset l’utilisation de ses ressources naturelles pour améliorer les conditions de vie socio-économiques de la population. C’est-à-dire, miner l’image d’un pays qui construit une alternative au Capitalisme. En ce sens, le Venezuela a également pris la relève de Cuba comme référent de lutte pour d’autres peuples. Tout comme Cuba, il est devenu le mauvais exemple.

D’où les missiles qui sont constamment lancés depuis les médias de masse afin d’éviter l’appui à la révolution bolivarienne : la violence et l’autoritarisme. Il s’agit là de deux torpilles qui traditionnellement sont pointées sur la ligne de flottaison de toute utopie socialiste.

Avec un pareil objectif, les moyens de communication et tout le système de propagande contre le Venezuela visent très spécialement le terrain des campagnes électorales et mettent en cause sa démocratie. Il ne faut pas oublier que les élections sont la condition de la démocratie pour les élites politiques mais, seulement si l’on peut garantir que les gens votent ce qu’il faut, c’est-à-dire, si, grâce à la guerre des moyens de communication, l’on parvient à convaincre la population de qui doivent être leurs gouvernants.

Les guerres ne sont pas l’affaire des gouvernements, ni des corporations, ni des moyens de communication, ni des peuples. Les guerres sont le résultat de tous et de chacun de ces éléments. Les gouvernements déclarent la guerre mais, avant, les peuples assument qu’elle « était inévitable », mais, avant, les corporations font leurs comptes et le bilan des coûts et profits, mais, avant, les moyens de communication créent les conditions pour qu’il n’y ait pas de résistance.

Mais tout n’est pas perdu : selon un rapport élaboré par l’Université d’Oxford en 2015 et publié par l’Institut Reuters pour l’étude du journalisme, sur les 11 pays européens étudiés, les moyens de communication espagnols sont les moins fiables. Au niveau mondial, quand sont étudiés les publics des États-Unis, de la Grande Bretagne, de l’Allemagne, de la France, de l’Espagne, de l’Italie, de l’Irlande, du Danemark, de la Finlande, du Brésil, du Japon et de l’Australie, seuls les moyens de communication étasuniens ont moins de crédibilité que les espagnols.

Ángeles Diez Rodríguez, Docteure en Sciences politiques et en sociologie, professeure de l’Universidad Complutense de Madrid.

L’article original est paru dans America latina en movimiento

 

http://lesakerfrancophone.fr/venezuela-comment-ne-pas-donner-une-information

Vidéo] TV5MONDE : Nicolas Maduro, dictateur ou victime d’un complot ?

Entretien avec Maurice Lemoine, ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique, spécialiste de l’Amérique Latine.

Depuis le mois d’avril Venezuela s’enfonce dans la crise. La communauté internationale a condamné d’une seule et même voix les agissements du président Nicolas Maduro. Plus de 100 personnes ont perdu la vie lors d’affrontements au Venezuela, ces quatre derniers mois. Le pays a-t-il rompu avec la démocratie, et le président Maduro est-il devenu un dictateur ? Maurice Lemoine nous livre son analyse de cette crise.

Journaliste et ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, Maurice Lemoine couvre l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus : “Chávez Presidente !”, « Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains à Miami” et “Les enfants cachés du général Pinochet

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie nullement que nous « soutenons » le Président Maduro. Par principe, nous ne « soutenons » aucun gouvernement nulle part sur la planète. Nous sommes au contraire vigilants, tout gouvernement devant, pour nous, justifier en permanence qu’il ne franchit aucune ligne jaune. Mais nous sommes évidemment également attachés à lutter contre le deux poids 2 mesures, et à présenter tous les faits. Au final, notre vision est que le peuple vénézuelien puisse choisir librement et démocratiquement son avenir, sans ingérences extérieures, et nous condamnons toutes les atteintes aux Droits de l’Homme des deux camps…

10 réponses à [Vidéo] TV5MONDE : Nicolas Maduro, dictateur ou victime d’un complot ?

Pour lire les 10 réponses cliquez sur le lien !http://www.les-crises.fr/video-tv5monde-nicolas-maduro-dictateur-ou-victime-dun-complot/

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Revue de presse nationale et internationale.

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