Désormais l’Espagne sait que Puigdemont est l’agent russe Cipollino

19.11.2017

La ministre espagnole de la Défense María Dolores de Cospedal a appris, lors d’un entretien téléphonique avec son homologue letton, que Carles Puigdemont était bien un agent de Vladimir Poutine et que la crise catalane était donc orchestrée depuis la Russie. Quel dommage que la conversation ne soit qu’un canular des farceurs russes!

María Dolores de Cospedal, ministre espagnole de la Défense, a récemment reçu un coup de téléphone peu ordinaire. Un homme qui s’est présenté comme Raimonds Bergmanis, son homologue letton, a évoqué la «menace russe» et le rôle de la Russie dans la crise qui déchirait la Catalogne. La ministre a appris que le Président catalan destitué était un agent des services spéciaux russes connu sous le nom «Cipollino», si l’on veut croire les spécialistes russes du canular téléphonique, Vovan et Lexus.

«Puidgemont, je ne sais pas comment vous allez le traiter, mais il ne faut pas flirter avec lui car c’est une histoire dangereuse», a déclaré d’une voix grave le ministre letton. «Puigdemont travaille depuis longtemps pour le renseignement russe. Nous avons même appris son pseudo dans les services spéciaux, Cipollino», a-t-il prévenu Mme Caspedal.

Le faux ministre letton de la Défense a souligné qu’il fallait être vigilant et a d’ailleurs proposer d’aider Madrid, en déployant des unités lettones à Barcelone. Mme Caspedal a répondu vouloir en parler avec le chef du gouvernement et le Président Mariano Rajoy. Elle a demandé comment son interlocuteur a appris ces informations.

Le «ministre» a dit les avoir obtenues de «sources fiables», partiellement en Ukraine. Il a appelé à prévoir un scénario similaire que celui «dans le Donbass». La femme politique l’a remercié pour les importantes informations et a pointé la nécessité d’ouvrir les yeux de la société espagnole sur ce qui se passait en réalité.

«Je crois que vous n’avez jamais soupçonné le fait que Puigdemont était un agent pendant tout ce temps?»

«Non, non, nous ne nous en doutions pas exactement. Nous savions que quelque chose de cette sorte se passait, mais nous ne supposions pas qu’il existait des liens aussi étroits», a répondu Mme Caspedal.

De même, la «menace» croissante que présente la chaîne russe RT a été abordée. A la question de savoir si l’Espagne envisage d’interdire RT, la ministre a répondu par l’affirmative, mais n’a tout de même pas donné de précisions quant à des mesures concrètes.

Selon les farceurs, Mme Caspedal a ensuite compris que la conversation était un canular. Quelque temps plus tard sur sa page Twitter, elle a qualifié le dialogue de «très étrange» et a affirmé savoir maintenant «que c’étaient des Russes».

 

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

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L’histoire méconnue des relations russo-africaines

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La bataille d'Adoua. Peinture éthiopienne

L’histoire méconnue des relations russo-africaines

CC0 / Unknown / British Museum in London, catalog Af1974,11.34 / Ethiopian painting depicting the battle of Adwa.
Points de vue

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Mikhail Gamandiy-Egorov
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Alors que la Russie se fait plus présente en Afrique au plan diplomatique et économique et que les relations russo-africaines retrouvent petit à petit leur lustre d’antan, quelques rappels historiques s’imposent. Petite collection de faits que vous aurez peu de chances de trouver dans les manuels d’histoire occidentaux.

Si pour vous les relations russo-africaines remontent à la Guerre froide, au soutien stratégique et bien souvent décisif de l’URSS dans la lutte pour la libération nationale des peuples d’Afrique contre le colonialisme et le néocolonialisme occidental, révisez vos préjugés. Elles ont en réalité commencé bien avant.

Citons tout d’abord cette formidable histoire du prince africain Abram Hannibal, devenu aristocrate russe et l’un des plus proches amis et conseillers de l’Empereur Pierre Ier, dit le Grand. Abram Hannibal qui n’est autre que l’arrière-grand-père du grand poète russe Alexandre Pouchkine, l’un des principaux symboles de la culture et de la civilisation russe. En Russie d’ailleurs on dit: «Pouchkine —nashe vsio» («Pouchkine est notre tout»). Le tout à une époque où les clichés racistes étaient omniprésents en Occident, à tous les niveaux, à simple titre de comparaison.

Autre histoire largement méconnue, celle du soutien stratégique de l’Empire russe à l’Éthiopie, le seul pays africain à n’avoir jamais été colonisé, notamment durant la Première Guerre italo-éthiopienne (1895-1896). On le voit, l’alliance entre l’URSS et l’Éthiopie socialiste a donc des racines profondes. En effet, l’Empereur russe Nicolas II, par solidarité religieuse et spirituelle —les Éthiopiens étant comme les Russes majoritairement chrétiens orthodoxes-, a accordé un soutien sans faille et décisif afin de stopper le colonialisme italien en terre éthiopienne.Nikolay Leontiev (en photos ci-dessous), talentueux conseiller militaire russe, jouera un rôle clé dans la formation des soldats éthiopiens pour le compte de l’Empereur d’Éthiopie Menelik II et dans la victoire des forces éthiopiennes face aux forces coloniales italiennes. Il prendra d’ailleurs part, avec plusieurs autres volontaires russes, à la bataille décisive d’Adoua, qui scella le sort de la guerre.

Leontiev à l'Éthiopie
CC0 / Елец Ю. Император Менелик и война его с Италией (по документам и походным дневникам Н. С. Леонтьева)- СПб / Leontiev in Ethiopia
Leontiev à l’Éthiopie

L’Éthiopie garde donc à ce jour le titre de seul pays africain qui a toujours su résister efficacement à la pénétration coloniale occidentale. Et malgré la distance géographique qui sépare les deux nations, la Russie n’a jamais été vraiment loin de l’Éthiopie, que ce soit à l’époque de la Russie tsariste ou soviétique. À la lumière de ces quelques rappels historiques, et en se souvenant aussi des relations URSS-Afrique, il n’est pas étonnant que l’interaction russo-africaine soit appelée à renaître et à retrouver leur niveau d’antan, voire aller plus loin encore. Les peuples africains le souhaitent, la Russie aussi. Aucune raison donc de ne pas passer à la prochaine étape, et ce ne sont pas les forces radicalement opposées à ce plein retour de la Russie sur le continent africain qui y pourront faire quoi que ce soit: le monde n’est plus celui de 1992!

À titre personnel, j’ai eu la chance durant mon enfance et mon adolescence de suivre deux programmes d’études scolaires: français et russe. Et en analysant depuis cette période et à ce jour les différentes interprétations historiques, on arrive à se forger sa propre opinion. Une chose est certaine: plus on étudie l’histoire et plus on découvre le pourquoi du comment de l’actualité. Et notamment les explications des différences d’approche de tels ou tels pays, car au fond peu de choses changent.Analysez donc l’histoire et forgez-vous votre propre opinion!

Les opinions exprimées dans ce contenu n’engagent que la responsabilité de l’auteur.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201712111034267876-russie-afrique-relations/

Stratégie ASGA du Pakistan pour l’Afro-Pacifique

Stratégie ASGA du Pakistan pour l’Afro-Pacifique


Par Andrew Korybko – Le 22 novembre 2017 – Source Oriental Review

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La reconceptualisation de l’océan Indien en tant qu’océan Africain peut aider à élaborer des stratégies créatives pour maximiser l’importance stratégique du Pakistan dans l’ordre mondial multipolaire émergent, à travers une stratégie navale revigorée qui capitalise sur le potentiel de connectivité « Sud-Sud » du Corridor économique sino-pakistanais via la mer d’Arabie et le golfe d’Aden (ASGA).


On a beaucoup parlé récemment du soi-disant océan « Indo-Pacifique », que l’auteur a lui-même utilisé dans un sens géographique pour décrire les deux océans, mais qui a récemment pris des connotations politiques subtiles quand il était employé par les commentateurs occidentaux des média de masse. Ces voix ont commencé à claironner le terme « Indo-Pacifique » afin de suggérer de manière provocatrice que l’Inde est une superpuissance mondiale capable d’une manière ou d’une autre de « contenir » la Chine, justifiant ainsi le partenariat stratégique militaire sans précédent de 100 ans que les États-Unis construisent avec l’Inde à cette fin. L’ironie, cependant, est que l’océan Indien est nommé d’après le nom de l’Inde, qui à son tour a reçu son nom de l’« Indus », aujourd’hui situé principalement au Pakistan. De plus, l’« Indus » n’est même pas un terme indigène. Les locaux le nomment « Sindh », à savoir du nom de la province pakistanaise du même nom.

De l’océan Indien à l’Afrique

Toutes les questions étymologiques mises à part, cet océan pourrait aussi, et dans certains cas de façon plus convaincante, être appelé non pas « océan Indien » (ou tout autre nom utilisé pour s’y référer dans le contexte de la civilisation du sous-continent) mais océan Africain. Utiliser l’idée du sous-continent indien comme base pour décrire ce plan d’eau n’est pertinent que si l’on tient compte de la propagation de sa civilisation historique à travers le continent et la partie insulaire de l’Asie du Sud-Est correspondant à la moitié Est de cet océan. Mais cette vision indo-centrée ignore la propagation aussi importante de la civilisation africaine à travers la moitié Ouest de cet océan, même si elle est le plus souvent le résultat de l’esclavage et de la servitude sous forme de contrat commercial. Les marchands d’esclaves, arabes ont été tenus à l’écart de la narration mondiale en raison du Zeitgeist libéral du « politiquement correct ». Ils ont propagé la civilisation africaine au Moyen-Orient et même en Perse, lui donnant ainsi une portée géographique plus grande que son homologue indienne.

Un autre argument en faveur de la conceptualisation de l’océan Indien en tant qu’océan Africain est qu’il serait plus représentatif des nombreux pays qui devraient former la base de l’engagement « Sud-Sud » de la Chine dans l’émergence de l’ordre mondial multipolaire. Non seulement une grande part du commerce chinois traverse cette étendue d’eau, mais elle commencera inévitablement à se concentrer de plus en plus sur la masse continentale africaine au fur et à mesure que la République populaire ouvrira de nouvelles routes commerciales et développera de nouveaux marchés en tant que destinations pour sa production excédentaire. En fait, l’une des motivations motrices de la vision globale de la Nouvelle Route de la Soie est de surmonter les défis socio-économiques provoqués par la crise de surproduction du pays, assez longtemps en tout cas pour que Pékin puisse passer d’un modèle secondaire à un modèle tertiaire.

China-Pakistan Economic Corridor
Corridor économique Chine-Pakistan

ASGA

Le Corridor économique sino-pakistanais (CPEC) fournit à la République populaire un accès terrestre sûr à l’océan Africain et au continent homonyme de ce néologisme, assurant ainsi la sécurité des routes commerciales de la Chine avec le « Sud global » en évitant les enchevêtrements inutiles dans les environnements géostratégiques toujours compliqués de la mer de Chine méridionale, du détroit de Malacca et du golfe du Bengale. Au lieu de traverser ces eaux régionales et risquer ainsi de s’en voir interdire l’accès par les États-Unis et leurs alliés indo-japonais, la Chine pourrait utiliser le port terminal de Gwadar au bout du CPEC comme base d’opérations commerciales afin de raccourcir considérablement ses lignes maritimes de communication (SLOC) avec l’Afrique en mettant davantage l’accent sur le renforcement de la connectivité via la mer d’Arabie et le golfe d’Aden (ASGA), plus facilement défendables.

La logique derrière cela est que l’Éthiopie, qui est le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique et l’économie la plus dynamique au monde, est le premier partenaire de la Chine sur le continent. Pékin vient de construire le chemin de fer Djibouti–Addis-Abeba en tant que Route de la Soie, de facto, de la corne de l’Afrique pour accéder efficacement à cette grande puissance africaine enclavée mais montante. Étant donné que le commerce entre l’Éthiopie et la Chine commencera vraisemblablement à traverser le CPEC vers la République populaire, il est logique que la marine pakistanaise anticipe et commence à protéger activement le SLOC de l’ASGA entre Gwadar et Djibouti avec les Chinois. Non seulement cela pourrait permettre au Pakistan de renforcer sa présence économique et politique en Afrique via la « diplomatie du CPEC », mais surtout – s’il pouvait aussi acquérir une base à Djibouti ou au pire utiliser celle de la Chine – il pourrait alors donner aux stratèges d’Islamabad l’expérience nécessaire pour élaborer une politique de connectivité plus complète avec les ports similaires liés à l’OBOR dans l’océan Africain comme Mombasa au Kenya et Dar es-Salaam en Tanzanie.

L’avantage stratégique de l’Éthiopie

Comme avantage supplémentaire, le Pakistan pourrait même un jour « équilibrer » les intérêts divergents de ses partenaires arabes traditionnels dans la Corne de l’Afrique s’il parvient à établir d’excellentes relations de travail avec l’Éthiopie, dont près de la moitié de la population est musulmane et vraisemblablement réceptive au soft power d’Islamabad. Le projet ambitieux de l’Éthiopie de construire un barrage massif sur le Nil Bleu a ébranlé l’Égypte, qui considère que cela constitue une menace pour sa sécurité nationale. Le Caire a donc pris des mesures pour faire pression sur Addis-Abeba. L’Égypte a exploité la désastreuse guerre saoudienne au Yémen pour établir des bases militaires dans le pays voisin d’Érythrée et a une politique non reconnue au « Somaliland » le long de la périphérie nord-est de l’Éthiopie. Cela permet à Abu Dhabi d’influencer non seulement le SLOC des deux côtés du détroit de Bab el Mandeb, mais d’exercer une influence cruciale dans l’arrière-pays de la Corne de l’Afrique contre Addis-Abeba, au cas où le Caire déciderait de frapper le pays enclavé.

Pour compliquer les choses, le Qatar a profité de la « guerre froide du Golfe » pour entamer un rapprochement rapide avec l’Éthiopie afin de contrarier l’Égypte et ses alliés monarchiques. Cela même si, à un moment donné, Doha et Addis-Abeba avaient déjà rompu leurs relations diplomatiques, il y a un peu plus de dix ans, sur fond d’inquiétude éthiopienne que le Qatar puisse soutenir l’instabilité à l’intérieur de ses frontières. L’Éthiopie a également bloqué Al Jazeera en 2013. Néanmoins, les deux parties ont vu une occasion d’oublier le passé et d’accélérer le réchauffement de leurs relations en partant de leur intérêt commun à contrer le Caire et sa politique régionale de « confinement » contre les deux États. Gardant à l’esprit que le Pakistan est en bons termes avec tous les acteurs arabes impliqués dans ce jeu, il pourrait bénéficier d’un effet stratégique sans précédent s’il améliorait ses relations avec l’Éthiopie conformément au plan ASGA et se mettait en position d’équilibrer toutes les parties impliquées. Grâce à cela, le Pakistan pourrait devenir une force essentielle dans la stabilité dans la région continentale la plus importante pour la Chine pour ses investissements OBOR aux carrefours maritimes cruciaux du commerce afro-eurasien.

Chinese Maritime Silk Road
Route de la soie maritime chinoise

Percer le bouclier antimissile de l’Inde

Dernier point mais non des moindres, la stratégie ASGA du Pakistan pour l’Afro-Pacifique pourrait fournir l’impulsion nécessaire pour orienter plus de fonds vers le programme de modernisation naval du pays, s’appuyant publiquement sur la volonté plausible de protéger le SLOC dans la région de la mer d’Arabie et du Golfe d’Aden, mais aussi en améliorant clandestinement la triade nucléaire pakistanaise grâce aux progrès de la technologie des missiles balistiques lancés par des sous-marins (SLBM). Ce n’est pas un secret que l’Inde investit dans des capacités de défense antimissile afin de neutraliser la crédibilité de la force de dissuasion nucléaire du Pakistan et de se conférer un avantage hégémonique en soumettant constamment le Pakistan à un chantage stratégique. Cet état de choses pourrait vraisemblablement être exploité afin de forcer la soumission de l’État sud-asiatique et pourrait donc potentiellement constituer une menace existentielle pour le CPEC – et, dans une certaine mesure, pour la Chine aussi – selon ce scénario.

Le moyen le plus sûr de compenser les plans de l’Inde est de développer le programme SLBM du Pakistan afin qu’Islamabad puisse toujours se défendre au cas où New Delhi lancerait une première frappe nucléaire contre elle, ce qui préserverait l’équilibre des forces entre les deux rivaux. Par conséquent, cela peut contribuer à diminuer les perspectives de guerre entre les deux pays, même si cela se fait au détriment des sentiments anti-CPEC des États-Unis. Pour cette raison, la Chine devrait soutenir la stratégie ASGA du Pakistan dans ses formes publiques et clandestines, l’encourageant à jouer un rôle plus proactif dans la sauvegarde du SLOC entre Gwadar et Djibouti (et finalement, Gwadar et les ports est-africains de Mombasa et Dar es Salaam) afin qu’il y ait une raison justifiable pour augmenter les investissements navals afin de financer secrètement un programme SLBM plus robuste pour percer le bouclier antimissile de l’Inde.

Réflexions finales

L’un des fondements de la guerre hybride est le langage et les idées subconscientes transmises par des mots choisis. C’est pourquoi il est si important d’utiliser les termes les plus précis pour communiquer les intentions d’un camp donné et contrer ceux de ses adversaires. La tendance récente à parler de l’« Indo-Pacifique » est un parfait exemple, car la terminologie ne fait plus référence à l’idée innocente des deux océans, mais a été pervertie pour véhiculer des connotations géostratégiques unipolaires sur le fait de « contenir » la Chine. Le seul recours dans ce cas est d’introduire un autre mot pour traduire plus précisément ce que certains analystes veulent dire quand on parle de cette étendue d’eau et attirer l’attention sur son importance pour les routes commerciales mondiales de la Chine, en particulier en ce qui concerne le rôle croissant de l’Afrique dans l’ordre mondial multipolaire. Par conséquent, il est nécessaire de reconceptualiser « l’océan Indien » en tant qu’océan Africain et ensuite de vulgariser ce terme dans le discours stratégique plus large.

Par la suite, il est plus facile de comprendre pourquoi le port terminal de Gwadar du CPEC devrait être jumelé à Djibouti, Mombasa et Dar es-Salaam pour faciliter les échanges entre la Chine et l’Afrique, dont le SLOC pourrait être protégé par la Marine pakistanaise au nom de l’intérêt personnel qu’Islamabad a également dans la sécurisation de ses propres routes commerciales avec le continent. En outre, le Pakistan peut tirer d’immenses avantages stratégiques s’il parvient à conclure un partenariat global et rapide avec l’Éthiopie, qui lui permettrait d’équilibrer les relations entre la Corne de l’Afrique et l’Égypte, ainsi qu’entre les deux États rivaux et anciens alliés du Golfe. Si cela devait se dérouler comme prévu, le Pakistan acquerrait une importance sans précédent pour ses partenaires, qu’il pourrait ensuite exploiter sur une base bilatérale pour faire progresser ses intérêts financiers, militaires et autres avec chacun d’eux.

Au total, le succès de la stratégie ASGA du Pakistan permettrait également au pays de justifier une augmentation des financements pour ses forces navales, ce qui pourrait fournir une couverture publiquement plausible pour investir dans la technologie SLBM qui deviendra absolument nécessaire pour percer le bouclier antimissile de l’Inde dans la prochaine décennie. Cela ne veut pas dire que le Pakistan ne peut pas développer ce programme seul et sans ASGA, mais seulement que les apparences sont très importantes et que cela pourrait être plus acceptable face à son opinion publique et à des partenaires internationaux si c’était fait sous prétexte d’investir pour la protection des convois de surface et des navires de commerce. Ceux-ci seraient inévitablement renforcés par davantage de fonds, mais pourraient servir également à masquer la réorientation de certains actifs financiers vers des projets liés à des SLBM. D’une manière ou d’une autre, le Pakistan devra contrer les efforts de l’Inde pour neutraliser ses capacités de seconde frappe nucléaire, et s’il peut le faire tout en profitant d’un point de vue commercial et géostratégique, il aura découvert la politique ultime gagnant-gagnant pour mener à bien cette tâche urgente.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

 

http://lesakerfrancophone.fr/strategie-asga-du-pakistan-pour-lafro-pacifique

 

La Françafrique revue et corrigée par Macron

La Françafrique revue et corrigée par Macron

Le 28 novembre 2017, à l’université de Ouaga I au Burkina Faso, le président français a pris la parole devant 800 étudiants. Aidé par son passé de banquier, Emmanuel Macron est resté courtois et policé malgré quelques égarements à mettre sur le compte de sa jeunesse. Le président qui jouait parfois au maître de cérémonie a annoncé qu’« il n’y a plus de politique africaine de la France !! ». Traduction : « la Françafrique c’est terminé ». Attention ! Comme tout bon banquier, il veut rassurer ses clients africains pour mieux les spolier…

 

Quelque soit leur âge, les présidents français considèrent l’Afrique comme l’arrière-cour idéale pour s’essayer au paternalisme et à la profanation des symboles africains. Rappelez-vous. En 2007, c’est à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar que Nicolas Sarkozy avait déclaré que  « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ». Niant sur sa « tombe », les nombreuses recherches et prodigieuses découvertes faites par le célèbre savant sénégalais dont l’université qui accueillait M. Sarkozy porte le nom ! Il y a qu’un président français pour faire preuve d’un tel négationnisme.

Ce 28 novembre 2017, bravant les foules qui criaient « Non à l’impérialisme français », jetant des cailloux sur le cortège présidentiel, le jeune Emmanuel Macron a choisi l’université Joseph Ki Zerbo de Ouagadougou au Burkina Faso pour annoncer aux Burkinabés et par extension, aux Africains qu’« il n’y a plus de politique africaine de la France !! ». Traduction : la Françafrique c’est terminé ; il faut tourner la page. Or Joseph Ki-Zerbo disait justement que « pour tourner une page de l’Histoire, il faut d’abord la lire ».

En conseillant aux Africains de faire du passé table rase, Emmanuel Macron s’inscrit dans la continuité de ses prédécesseurs qui, inspirés par les « spécialistes de la pensée prélogique du Nègre », veulent nous faire prendre les vessies crevées pour des lanternes. Sinon, en 2017, le président français a-t-il besoin de prendre un vol intercontinental pour aller annoncer la mort d’une Françafrique qui avait déjà été déclarée morte et enterrée par ses prédécesseurs directs à savoir Nicolas Sarkozy et François Hollande? Il y a anguille sous roche.

En prenant le soin de ne pas la nommer, Emmanuel Macron annonce donc la fin de la Françafrique depuis Ouagadougou. Le nouveau maître de l’Elysée peut-il réussir là où tous ses prédécesseurs ont échoué si tant est qu’ils voulaient réellement mettre un terme à ces réseaux obscurs de pillage de l’Afrique?

Il ne faut pas être naïf. Ce n’est pas un ancien banquier d’affaires, de surcroît cadre sénior (malgré sa jeunesse) chez Rothschild qui viendra liquider la Françafrique. Que diront/feront ses patrons d’hier et probablement de demain s’il tue la poule aux œufs d’or ? Il y a une vie après le mandat présidentiel. Et le président Macron n’a que 39 ans…

« Il n’y a plus de politique africaine de la France !! ». Cette phrase du président Macron peut être comprise au moins de deux manières. 1-L’ère de la Françafrique comprise comme ensemble de réseaux de pillage des ressources du continent africain et d’infantilisation des Africains est révolue. 2-L’Afrique n’occupe plus une place particulière dans la politique extérieure de la France.

La deuxième hypothèse est à exclure puisque dans son discours, le président français a insisté sur le fait que « l’Afrique est gravée dans la mémoire française, dans la culture, dans l’Histoire, dans l’identité de la France et c’est là une force et une fierté que je veux cultiver, que je veux porter comme un atout de la France […] ». « L’Afrique n’est ni un encombrant  passé,  ni un voisin parmi d’autres », a-t-il ajouté.

Faut-il en déduire que Emmanuel Macron a signé l’acte de naissance de la Françafrique à Ouagadougou ? Une lecture naïve permet de répondre par l’affirmative. D’autant plus que le président de la « Rupture » a donné des gages de sa sincérité. Donnant l’impression de vouloir rompre avec l’opacité qui a toujours caractérisé les relations franco-africaines, Emmanuel Macron a tenu à expliquer avec qui il a préparé sa visite au pays de Thomas Sankara. Pour les féliciter, il a cité « les membres du Conseil présidentiel pour l’Afrique [avec qui il a] préparé ce déplacement ».

 

L’omission volontaire du président Macron

 

Seulement, M. Macron a « oublié » un détail pourtant très important. Les membres du Conseil ont certes participé à la préparation de sa tournée africaine. Mais c’est surtout au 2, rue de l’Elysée, à Paris que les détails les plus importants ont été réglés. En effet, au 2, rue de l’Elysée, se trouve la Cellule africaine fondée par un certain…Jacques Foccart. Aujourd’hui, le maître des lieux s’appelle Frank Paris. Dans son cabinet, l’on retrouve la « tapisserie des Gobelins et la terrasse fleurie » (1) laissées par le doyen Foccart, de regrettée mémoire.

Avec ses collaborateurs, Frank Paris et son adjointe, Marie Audouard sont payés pour informer le président sur l’Afrique. Ils lui soumettent des fiches avant tout déplacement en Afrique ou rencontre avec une personnalité africaine. Tous les coups tortus de la France en Afrique sont préparés dans ce haut lieu du secret depuis 1960. Elimination des nationalistes, soutien à un dictateur ami de Paris, guerres de rapine déguisées en opérations humanitaires, les salariés de la Cellule n’ont jamais chômé.

On se rappelle que lors de sa visite du 19 mai 2017 au Mali, le président Macron était accompagné entre autres par Frank Paris. Battant tous les records d’infantilisation de l’Afrique par les présidents français, Emmanuel Macron n’a pas cru nécessaire de passer par la capitale malienne, siège des institutions. Il a atterri à Gao, au Nord du Mali (où la France a une base militaire), et y a convoqué le président Ibrahim Boubacar Kéita. A son arrivée à Gao, le président malien a été reçu par le président…français. Beaucoup de spécialistes des questions diplomatiques n’ont pas vu pareille scène dans leur carrière. C’est ce qui convient d’appeler la Françafrique version Macron.

Le 28 novembre, pour tromper la vigilance des naïfs, le lointain successeur de Jacques Foccart à la Cellule africaine est resté en retrait. Sa présence dans la suite présidentielle au Burkina Faso aurait alerté la terre entière sur le double langage de Macron.

Pour les questions africaines et contrairement à ses dénégations en public, Emmanuel a pris un homme rompu à la diplomatie des couloirs. Frank Paris a été au cabinet de Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense. L’actuel patron de la Cellule est de ceux qui, grâce à la propagande de guerre, ont convaincu le monde entier que l’intervention française au Sahel (opération Serval, puis Barkhane) et en République centrafricaine (Opération Sangaris) étaient humanitaires. Or, il s’agissait des guerres de rapine qui ont pris la lutte contre le terrorisme pour le cas du Mali et la prévention du génocide en RCA comme prétextes. Il fallait cacher les intérêts économiques de ces interventions pour gagner les cœurs. Et la Françafrique doit sa force au fait que les présidents français ne disent jamais aux Français ce qu’ils font en Afrique et ne font jamais en Afrique ce qu’ils ont promis aux Africains.

 

Macron et la politique de containment

 

Emmanuel Macron pouvait se rendre dans l’un des 14 pays francophones du continent pour y prononcer son discours de politique africaine. Au Bénin, en République centrafricaine, au Sénégal, au Cameroun…, il aurait reçu le même accueil chaleureux sinon plus. Mais, il a choisi le Burkina Faso. Rien n’a été fait au hasard. A Paris, l’on sait très bien que les Africains ont décidé de regarder ailleurs. Ils ont tourné leurs yeux vers l’Asie. Ils préfèrent désormais traiter avec les Chinois, Indiens… Bien plus, les Africains se réapproprient de plus en plus les discours révolutionnaires de Thomas Sankara devenu l’idole d’une jeunesse africaine désireuse de s’émanciper, de signer l’acte de décès de la Françafrique pour qu’enfin les ressources africaines soient gérées par les Africains et pour le bien-être des Africains.

Si une telle aspiration est légitime, elle est mal perçue à Paris et il faut tout faire pour tenter de la saborder. Car elle sera lourde de conséquences pour les multinationales tricolores. Par ces temps de crise, il ne faut surtout pas laisser les Africains mettre en application le credo de Sankara : « produisons ce que nous consommons et consommons ce que nous produisons […] ». Le Burkina était le lieu idéal pour lancer un appel aux Africains. Leur dire que la France a changé. Tant et si bien que son président s’exprime dans un « amphithéâtre marxiste et panafricain ». Seulement, ce discours à un goût de réchauffé.

En effet, pendant sa campagne électorale en 2007, Nicolas Sarkozy avait annoncé la mort de la Françafrique avec la pugnacité qu’on lui connait. Il s’était posé en candidat de la « Rupture » dans les relations entre la France et l’Afrique. Laurent Gbagbo, incarcéré à la Cour pénale internationale à La Haye peut mieux nous renseigner sur la vitalité de la Françafrique sous Sarkozy. Les Dossiers de la Cour publiés début octobre 2017 par Médiapart peuvent être lus en guise de complément d’enquête sur le sujet. En 2008, sur instruction du sulfureux président gabonais Omar Bongo, Nicolas Sarkozy a viré Jean Marie Bockel de son poste de Secrétaire d’Etat à la Coopération. Le crime de M. Bockel ?, avoir déclaré dans une interview au quotidien le monde : « La Françafrique est moribonde. Je veux signer son acte de décès. Certains pays ont d’importantes ressources pétrolières, mais leur population n’en bénéficie pas ». Deux mois après, la Françafrique a signé son limogeage du gouvernement français. Le président de la Rupture avec les manœuvres françafricaines a instrumentalisé l’Otan pour assassiner le Guide libyen Mouammar Kadhafi…

 

Changer le ton pour que rien ne change dans la Françafrique

 

Pendant la campagne présidentielle de 2012 en France, François Hollande avait annoncé : « Je romprai avec la “Françafrique”, en proposant une relation fondée sur l’égalité, la confiance et la solidarité ». Arrivé à L’Elysée, le président Hollande a mis trop d’eau dans son vin de campagne ! Il est devenu l’ami de ceux qu’il vilipendait lorsqu’il sollicitait le suffrage de ses compatriotes. En 2013, le président François Hollande a été reçu en grandes pompes par Paul Biya au pouvoir depuis 33 ans. La même année, Dos Santos au pouvoir en Angola depuis 36 ans a déroulé le tapis rouge au président socialiste. En 2014, le Tchadien Idriss Déby arrivé au pouvoir par coup d’Etat a eu droit à une visite du président Hollande. D’ailleurs, ce dernier n’est-il pas personnellement allé convaincre le président putschiste égyptien Fatal Al Sissi d’acheter les avions Rafale du constructeur français Dassault ? Précision importante. Ces visites dans les palais des dictateurs ont permis aux multinationales Bolloré, Gemalto, Dassault… d’étoffer leur registre client.

Avec Macron, le ton va quelque peu changer en s’adoucissant. Il ne faut pas oublier que le président Macron est d’abord un banquier. Pour exceller dans ce métier, il faut savoir être policé, soft dans le discours. Il faut rassurer le client pour mieux le spolier. C’est ce que Macron a fait à Ouagadougou.

 

Notes

(1) Christophe Boisbouvier, Jeune Afrique, N°2956 du 3 au 9 septembre 2017, P.18

 

Source : Le journal de l’Afrique N° 37, décembre 2017

https://www.investigaction.net/fr/la-francafrique-revue-et-corrigee-par-macron/

Le règne du langage (T. Wolfe)

dimanche, décembre 10, 2017

Le règne du langage (T. Wolfe)

L’envie de lire ce livre m’a été donnée par Eric Zemmour :

Éric Zemmour : « Le langage, trop fort pour Darwin »

Et par la réaction de Régis de Castelnau :

ZEMMOUR PLUS FORT QUE DARWIN ?

Je n’ai pas vraiment essayé d’argumenter sur le blog de Castelnau : le ton condescendant et ironique des commentateurs suffit à montrer qu’ils ne voulaient pas dialoguer mais asséner. J’aurais perdu mon temps. Encore des gens tolérants à condition qu’on soit d’accord avec eux. La race en pullule sur internet.

Depuis longtemps, je suis sceptique vis-à-vis du darwinisme à partir des deux informations que j’en connais : cette théorie est faiblement étayée et ses partisans sont farouches. Cette configuration, qui est  aussi celle du réchauffisme et qui fut naguère celle de l’eugénisme et du marxisme (dont je rappelle qu’il se prétendait scientifique), est bien connue et on sait qu’elle signifie une chose : sous les prétentions scientifiques, ses partisans poursuivent d’autres buts que la science.

D’ailleurs, les darwinistes ne cachent pas leur jeu. Ils veulent prouver qu’il n’y a pas besoin d’un dieu pour expliquer la création du monde vivant.

Pour moi, l’enjeu est bien moindre (c’est ce qui explique que je me sois peu intéressé au darwinisme pour l’instant) : étant scientifique sans être scientiste, je pense que croire en Dieu est raisonnable mais pas scientifique. Autrement dit, je ne cherche pas les réponses aux questions divines dans la science : si on prouvait que Darwin a raison, je me dirais juste que Dieu est un peu fainéant.

Et puis, mon intuition scientifique me murmurait à l’oreille que c’était une théorie trop simple, trop mécanique, pour expliquer la diversité du vivant. Ce n’est pas une preuve, bien sûr. Mais je connais assez la science et son histoire pour savoir que les théories justes, même imparfaites, même naissantes, ont un certain parfum de cohérence et de complétude que n’a pas le darwinisme. Ne négligez surtout pas l’intuition en science : c’est elle qui permet de se décaler et de prendre du recul, sinon on ne fait que peaufiner des théories existantes, on ne découvre rien.

Disons le tout de suite, ça évitera de tourner autour du pot : la théorie darwinienne, faite d’évolutions graduelles et de sélection naturelle, est fausse. D’une part, la génétique nous apprend que certaines évolutions ont été faites par sauts et non pas graduellement ; d’autre part, on connaît des espèces qui n’ont pas évolué depuis des millions d’années.

Et si Darwin s’était trompé …

Complexité irréductible

Et je ne saurais trop vous recommander :

Dépasser Darwin

Autant pour la condescendance des commentateurs darwiniens : les abrutis dogmatiques ne sont pas où ils croient (je n’aime pas être pris pour un con, surtout par des gens dont il est prouvé -au moins sur ce sujet- qu’ils sont plus cons que moi).

Cependant, la fausseté de la théorie darwinienne ne signifie pas que les créationnistes ont raison et que c’est une preuve que Dieu existe. En effet, il y a d’autres théories du vivant que celle de Darwin ne faisant pas appel à un créateur. Notamment, la génétique nous apprend des formes d’évolution qu’on ne pouvait pas soupçonner du temps de cet escroc de Darwin.

Revenons au livre de Tom Wolfe.

Le ton en est allègre, c’est toujours agréable de le lire mais le contenu est trop léger. Il se cantonne au style du polémiste.

N’empêche, comme il est intelligent, Tom Wolfe pose la question qui gratte toutes les théories évolutionnistes : comment expliquer l’apparition du langage humain ?

C’est la formulation actuelle de la question : y a-t-il un propre de l’homme et quel est-il ? S’il n’y en a pas, si l’homme n’est qu’un animal comme les autres sous tous ses aspects, alors on peut facilement prétendre que dieu n’existe pas ou que, en tout cas, il n’a pas été nécessaire à l’apparition de l’homme. Aujourd’hui, il y a unanimité pour dire que le propre de l’homme, s’il existe, est le langage.

C’est pourquoi les évolutionnistes cherchent, sans grand succès pour l’instant (leurs « découvertes » sont très capillo-tractées), à montrer qu’on peut dériver le langage humain des embryons de langages animaux.

Wolfe commence par massacrer Darwin à coups de battes de base-ball. Le darwinisme n’est qu’une cosmogonie parmi d’autres (comparaison fort éclairante avec les cosmogonies amérindiennes) et pas plus scientifique que les autres. Il dénonce les hypocrisies, les mesquineries, les impasses et les absurdités du grand homme.

Ensuite, il s’attaque à Chomsky. A mes yeux, ce n’est pas difficile : je déteste ce genre de personnalité monsieur-je-sais-tout, donneuse de leçons, dominatrice, méchante, moqueuse, dogmatique, sectaire, gourou, sans humour (sauf pour ridiculiser ses adversaires) et, évidemment, gauchiste. Intellectuellement, je ne sais pas ce qu’il vaut mais, humainement, il ne doit pas valoir le déplacement (on comparera par exemple avec Hayek et Friedman, dont, quoiqu’on puisse penser de leurs idées, la modestie et l’amabilité faisaient l’unanimité de ceux qui les fréquentaient).

La diversité des langues humaines frappe d’étonnement tout homme ouvert à ses semblables. Comme latiniste, je suis intrigué par l’apparition des langues à déclinaisons. Une explication non-évolutionniste de la langue est que c’est une décision de l’homme d’utiliser les sons pour mémoriser des actions et des objets, créant une rupture.

La conclusion de tout cela ? Aujourd’hui, les évolutionnistes n’arrivent pas à prouver une continuité entre le langage humain et les langages animaux (même ce vocabulaire est trompeur). Cela ne signifie nullement qu’ils n’y arriveront jamais.

Tant que nous n’aurons pas une explication évolutionniste du langage humain, il sera aussi absurde d’imaginer que le singe a évolué en homme que le marbre de Carrare en David de Michel-Ange.

Mais, au fond, nous ne sommes pas plus avancés qu’à l’époque des vertes critiques de Chesterton (1). Sauf que, plus le temps passe sans que les évolutionnistes réussissent à marquer des points décisifs, plus la probabilité qu’ils se trompent augmente.

En 2017 comme en 1859, l’hypothèse que le langage est le propre de l’homme n’a pas été infirmée. Défaite temporaire des évolutionnistes mais pas victoire des créationnistes pour autant.

Et je m’en fous ! Je regrette d’avoir passé du temps sur ce sujet : il n’y a pas de découvertes fondamentales récentes. L’idée que je m’en faisais depuis longtemps n’était pas fausse et, si je maîtrise désormais mieux le sujet, j’ai le sentiment pénible que le jeu n’en valait pas la chandelle.

Heureusement que la lecture de Tom Wolfe est sympa (il faudra aussi que je prenne le temps de vous causer de Didier Raoult).

*************
(1) :  « Donnez un pot d’ocre à un singe et jamais il ne vous dessinera Lascaux, même si vous attendrez très longtemps. L’homme est distant du singe comme nous sommes distants des étoiles et cette distance, l’évolutionnisme ne peut l’expliquer ». Traduit en termes plus modernes, si le dearwinisme était vrai, il aurait fallu un temps très long, plus long que le temps que nous connaissons, pour passer du singe à l’homme.

Et c’est là que l’argument de Lascaux prend son importance : ce que veut dire Chesterton, c’est que très tôt, l’homme a été un homme, quelque chose radicalment différent du singe.

Les conventions démocratiques de Macron démarrent en Roumanie

Les conventions démocratiques de Macron démarrent en Roumanie

La Roumanie pourrait devenir le 1er pays à organiser un débat dans l’esprit des « conventions démocratiques » proposées par Emmanuel Macron, dans le cadre de sa préparation à la présidence européenne.

Emmanuel Macron, le président français, a indiqué son souhait de « reconstruire » une Union européenne plus démocratique, notamment grâce à des « conventions ». En préparation des élections européennes de 2019, des assemblées démocratiques pour une réforme de l’UE, constituées de consultations en ligne, suivies de débats locaux, devraient avoir lieu de mai à octobre 2018

Les députés français veulent des conventions démocratiques pour toute l’Europe

Consultation en ligne, puis débats locaux : les conventions démocratiques pour la refondation de l’UE devraient se tenir de mai à octobre 2018, en amont des élections européennes de 2019.

Si la France a lancé l’idée, la Roumanie pourrait être le premier pays à organiser ces débats. Victor Negrescu, secrétaire d’État aux Affaires européennes, a ainsi indiqué qu’une réflexion s’amorçait sur la présidence roumaine, qui débutera le 1er janvier 2019, les priorités de cette présidence et de la stratégie européenne générale du pays, soulignant qu’un débat dans l’esprit des conventions européennes proposées par Emmanuel Macron aurait lieu en janvier.

Valeurs et citoyens

Le secrétaire d’État, ancien eurodéputé S&D, a expliqué que Bucarest se pencherait en particulier sur deux aspects lors de sa présidence : les citoyens et les valeurs.

En ce qui concerne les citoyens, il est évident qu’un grand nombre des problèmes auxquels l’UE est confrontée aujourd’hui résultent de la rupture entre les décideurs politiques, au niveau de l’UE et au niveau national et le grand public, estime le gouvernement roumain. Et dans le contexte de crises successives, l’« intérêt » semble prévaloir sur les « valeurs », regrette Bucarest.

Victor Negrescu a donc déclaré que les affaires européennes devaient être démocratisées, car pour l’instant seule une petite élite en comprend les rouages.

Des événements liés à la présidence internationale se tiendront dans tous les localités de Roumanie – soit plus de 40 villes. Un projet ambitieux, pour lequel la Roumanie tirera parti de ses nombreux aéroports assurant des liaisons avec Bruxelles, assure le représentant.

Pas moins de 60 000 visiteurs étrangers sont en effet attendus en Roumanie pendant la présidence. La Bulgarie a quant à elle indiqué qu’elle attendait 20 000 visiteurs étrangers pour sa présidence, qui commence le 1er janvier 2018. Le ministre a déclaré que les communautés locales étaient enthousiastes à l’idée d’accueillir de tels événements.

« L’UE, c’est aussi pour elles. La présidence ne concerne pas les ministres, ni le gouvernement, ce sont les citoyens roumains doivent se l’approprier », a-t-il assuré.

Victor Negrescu a également insisté sur la nécessité d’améliorer les compétences des fonctionnaires roumains, car il faudra remplacer ceux qui ont intégré les institutions européennes. Il affirme avoir personnellement rencontré les 250 présidents et coprésidents des groupes de travail qui œuvreront durant la présidence.

La situation politique en Roumanie pose cependant question. De fait, une nouvelle série de manifestations contre d’une réforme judiciaire, perçue comme une tentative du gouvernement de faire marche arrière sur les efforts de lutte contre la corruption.En Roumanie, la mainmise du politique sur les médias s’aggrave

Une nouvelle loi roumaine devrait permettre au parti au pouvoir de démettre la direction de la principale agence de presse sans aucun motif.

Mobiliser la diaspora

Le secrétaire d’État, qui a passé sa jeunesse en France, où il est devenu à 17 ans un soutien du Parti socialiste français, se considère comme un représentant de la diaspora roumaine, estimée à au moins quatre millions de personnes.

Lors de chacun de ses voyages à l’étranger, il organise ainsi des rencontres avec la communauté roumaine et essaie d’être en contact avec ses membres le plus directement possible. Il assure donc être parfaitement conscient de leur volonté légitime de participer à l’élaboration des priorités de la présidence.

« La consultation que nous allons mener se fera également par l’intermédiaire du ministre chargé des relations avec la diaspora, notamment grâce à une consultation publique spécifique », a déclaré Victor Negrescu, ajoutant que le site web de la présidence roumaine, qui sera en ligne avant Noël, présentera des fonctions spécialement conçues pour la diaspora.

Il a toutefois admis qu’il était difficile de mettre au point des outils pour atteindre l’ensemble de la diaspora, et encourage donc les Roumains à l’étranger devraient également rechercher activement ces canaux. Il a également mentionné des programmes de recrutement des Roumains vivant à l’étranger, qui pourraient revenir travailler pour la présidence pendant un an.

Schengen

La Bulgarie et la Roumanie ont été jugées aptes à rejoindre l’espace Schengen sans frontières depuis 2010. Cependant, l’admission requiert un vote à l’unanimité au Conseil et des États membres comme la France, l’Allemagne et les Pays-Bas s’opposent toujours à l’adhésion de ces deux pays à l’espace Schengen.

Dans son discours sur l’état de l’Union du 13 septembre dernier, le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, a déclaré que la Bulgarie et la Roumanie devraient adhérer « immédiatement » à Schengen. Toutefois, cette question n’a même pas été inscrite à l’ordre du jour des réunions du Conseil Justice et affaires intérieures.

Une adhésion avant la présidence roumaine faciliterait grandement les déplacements en supprimant les nombreux contrôles aux frontières. Victor Negrescu souligne cependant que même si l’adhésion n’avait pas lieu avant le 1er janvier 2019, il pourrait être décidé de suspendre les contrôles aux frontières dans les aéroports. Les invités de la présidence roumaine n’auraient alors pas besoin de passer les contrôles.

L’idée d’une adhésion à Schengen en deux étapes n’est pas nouvelle. Durant la première étape, les voyageurs ne seraient exemptés des contrôles aux frontières que dans les ports et les aéroports. Si le système fonctionne bien, la prochaine étape consisterait à supprimer également les contrôles aux frontières terrestres.

Dans un premier temps, la Roumanie souhaite un vote au Conseil, a indiqué Victor Negrescu. Même si le vote devait aboutir à un ou plusieurs vétos, Bucarest veut savoir quels pays s’opposent à son adhésion. Cela aurait le mérite de clarifier la situation. Pour l’instant, les pays ne cessent de se renvoyer la balle, regrette-t-il, « tout le monde nous dit d’en parler avec un autre pays ».

Le pays le mieux placé pour organiser ce vote est bien sûr la Bulgarie, dont la présidence commence dans trois semaines.

https://www.euractiv.fr/section/avenir-de-l-ue/news/romania-to-hold-first-democratic-convention-on-future-eu/

Trump-Jérusalem et la comète-Haley

Trump-Jérusalem et la comète-Haley

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Trump-Jérusalem et la comète-Haley

Nous avons attendu quelques jours pour prendre la mesure de la décision du président Trump à propos de Jerusalem. Nous mettons de côté d’une part les interprétations légalistes tendant à mettre en évidence que la décision n’a pas de portée pratique, qui nous paraissent infondées et trop sophistiquée pour la personnalité de Trump. Par exemple, Justin Raimondo écrivant le 7 décembre 2017 que ceux qui voient cette décision comme très grave et comme un acte d’une politique pro-israélienne la plus dure, type-neocon, se trompent, – et lui-même montrant l’absence de substance de la décision avant d’en donner l’explication réelle selon lui :

« Donc les experts avaient tort – mais pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a dans Trump qui les a conduits à mal calculer et à se tromper à chaque tournant crucial où un vrai jugement s’imposait ? L’ironie est que c’est un élément de la propre critique des Trump-haters sur le caractère du Président, auquel ils ne parviennent pas à donner l’importance qu’il mérite : il est plein de vent. C’est un narcissique qui aime s’écouter et entendre le son de sa propre voix. En fait, c’est un acteur, et du coup ses critiques autant que ses fans prennent ses performances théâtrales pour des déclarations politiques. Ses partisans et ses ennemis prennent littéralement au mot ses déclarations les plus spontanées et les plus irresponsables, – et ils en tiennent compte d’une façon sélective, – et pour ses amis comme pour ses ennemis, il s’agit d’une erreur majeure. »

Le problème est que cet argument de l’impulsion théâtrale et narcissique de Trump, s’il veut atténuer l’intention politique de Trump avec cette décision, atténue également jusqu’à la contredire la version selon laquelle c’est une déclaration calculée, habile, manœuvrière, selon laquelle Trump donne peu à Israël et gagnant un répit complet de ce côté (pour poursuivre ce que Raimondo croit être sa politique de désengagement type American-Firster), – tout en installant une dramatisation qui va forcer à un accord… Tout cela paraît bien sophistiquée pour la spontanéité théâtralo-narcissique du président. Reste la décision elle-même, hors du théâtre de Trump, dont on a pu mesurer ces derniers jours qu’elle a une grande force symbolique et qui a été perçue, quoi qu’il en soit de sa substance juridique, comme un acte symbolique très puissant de soutien à Israël. De fait, les réactions ne vont pas et n’iront pas, dans cette époque de tension crisique maximale qui est réglée par une continuelle “montée aux extrêmes”, vers une dynamique de la nécessité d’un arrangement, mais absolument et complètement le contraire.

De ce fait, nous partageons plutôt l’analyse du colonel Pat Lang, sur son site STT (Sic Semper Tyrannis), qui a également attendu plusieurs jours pour pouvoir se faire une opinion. Lang exprime son attitude dans un court texte de commentaire le 10 décembre 2017, notamment en faisant intervenir un élément important (l’ambassadrice US à l’ONU Nikki Haley) : « La décision des États-Unis de donner à Israël le titre de propriété de TOUTES les parties de Jérusalem sans compensation diplomatique apparaîtra de de plus en plus déplorable au fil du temps. Les manifestations de rue qui éclatent dans des villes comme Beyrouth et Amman ne sont que le début du processus de condamnation. Presque tous les pays d’Europe ont condamné la décision. La Ligue arabe a condamné la décision. Cela mettra les États arabes (Égypte et Jordanie surtout) dans la position de devoir prendre des décisions fondamentales concernant leurs relations avec Israël et les Etats-Unis. Dans ces deux cas de la Jordanie et de l’Égypte, de grandes quantités d’aide financière en provenance des États-Unis et de l’Arabie saoudite seront en jeu mais … La Russie, la Chine et de nombreuses entreprises européennes attendent ce moment de la quasi-rupture pour développer leur influence et leur activité. Dans le même temps, le sultan Tayyip Erdogan a invité l’OCI à se réunir en Turquie pour examiner la réaction du monde islamique au cadeau que Trump fait à Israël. Trump a apparemment décidé d’agir sur la base du conseil de son beau-fils sioniste agissant au nom des Likudniks qui ne veulent rien de moins qu’un Israël de la mer au Jourdain qui soit débarrassé des Arabes, sauf pour une population convenable d’hilotes.

» Il a été intéressant ce dimanche matin de voir Jake Tapper demander à Nikki Haley comment cette décision portant sur un territoire va promouvoir un règlement. Elle a fait un sourire entendu évoquant des réunions et des connaissances privées. Nous avons parlé aux deux parties, a-t-elle dit, et vous verrez que nous avons rétabli le processus. Tapper l’a pressée sur cela et elle s’est bornée à dire, toujours avec cet air entendu, qu’elle pouvait seulement dire que Tapper comprendrait bientôt quel grand changement de politique est impliquée par l’intervention de Trump. Tapper n’était pas convaincu. IMO Trump, poussé par Kushner, croit que les Palestiniens n’ont aucun recours et qu’ils accepteront d’être traités comme des chiens… »

C’est le passage sur Haley qui est important. Cette personne, ambassadrice des USA à l’ONU, d’une inculture complètement stupéfiante et d’une compétence à mesure, ne reculant devant aucun mensonge imposé par sa narrative, totalement guidée d’une part par son ambition politique sommaire et brutale, d’autre part par son engagement neocon selon les tendances évangélistes chrétiennes, pèse d’un poids extrêmement important dans l’administration et exerce une influence primaire mais dévastatrice en son sein, hors de toutes les normes hiérarchiques dont elle se fiche sans hésiter. Dans un tel désordre qu’est le pouvoir américaniste à “D.C.-la-folle“, les plus stupides qui suivent une idée simple et fixe sont les plus efficaces parce qu’ils ne sont retenus par aucune nuance ni considération de finesse, ni considération morale bien entendu, considérant le mensonge qui satisfait leur but comme un outil utile, enfin sans le moindre sens de la responsabilité et de la solidarité (“Les con ça ose tout, c’est même à ça…”, etc.). Les autres, les sophistiqués, sont plus intelligents et pèsent les choses dans leur nuance, mais le désordre leur interdit d’agir et ils sont impuissants et sans influence.

Ce n’est pas un hasard, – IOO (In Our Opinion), comme dirait Lang, – si, en même temps deux faits viennent renforcer ce que nous pensons de Haley, et par conséquent l’interprétation de ses interventions avec Tapper, avec les sous-entendus signalés.

• Son ambition se lit dans son absence totale de loyauté pour Trump, qu’elle ignore autant qu’elle ignore Tillerson. Ainsi l’a-t-on entendu sur CBS Face The Nation exalter “la cause des femmes” (contre le harcèlement sexuel), et applaudir le fait qu’elles parlent contre les prédateurs sexuels. Interrogée alors sur le fait de savoir si cet engagement, – qui et un bon investissement électoral pour ses ambitions présidentielles à venir très vite et qu’elles ne dissimule pas, – concernait les accusations portées contre Trump, elle a répondu sans barguigner ni hésiter qu’elle comprenait les femmes qui s’étaient plaintes de conduites déplacées du président, sans soulever le moindre doute à l’encontre de leurs plaintes alors que la plupart d’entre elles ont été téléguidées par les démocrates lors de la campagne présidentielle : « Eh bien, je dirais la même chose, vous savez, les femmes qui accusent quelqu’un devraient être entendues. Elles devraient être entendus et elles devraient recevoir l’attention et le soutien qu’elles méritent. Et je pense que nous en avons entendu parler avant les élections [notamment, justement à propos de Trump]. Et je pense que toute femme qui s’est sentie violée ou s’est sentie maltraitée, humiliée de quelque façon que ce soit, a le droit de s’exprimer. »

• Comme l’écrit BretbartNews, qui est dans ce cas pro-Système parce que pro-israélien tendance dure à 100% comme toute cette frange de l’électorat populiste de Trump, les chrétiens évangélistes se trouvent relancés dans leur alliance objective avec Israël (fondée sur une approche religieuse fondamentaliste extrêmement passionnée, qui est expliquée dans le texte). Le site de Steve Bannon écrit : « Contrairement à ce que disent les élites de la côte Est, la décision audacieuse du président Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël et de déplacer l’ambassade des États-Unis montre l’incroyable pouvoir des chrétiens évangéliques américains et leur allié naturel en Israël et dans la communauté juive américaine. » Les évangélistes forment un électorat considérable (entre 45 et 70 millions de votants). Si cette force électorale est mise dans ce texte à l’avantage de Trump, elle l’est encore plus à celui de Haley, qui est complètement dans ce courant évangéliste et qui peut se targuer d’une action encore plus résolue en faveur du maximalisme religieux israélo-sioniste, qu’elle peut présenter à la différence de Trump comme fondamentale plutôt que tactique et électoraliste, – quoi qu’il en soit de la vérité à cet égard.

Il faut tenir, – IOO, à nouveau, – Haley comme la meilleure informatrice indirecte dans ce cas, de la véritable signification de la décision de Trump : un soutien direct à la politique religieuse maximaliste d’Israël. On peut ici opposer à l’analyse de Raimondo un autre aspect du caractère de Trump : la brutalité de sa communication qui vient de sa culture de businessman et de faiseur de deal où l’on croit qu’affirmer brutalement une position permet de forcer à des négociations où l’on sera en position de force ; mais nous sommes dans une époque où la communication domine tout, influence tout, fait office de remplaçant des événements réels qui en général n’ont pas lieu (réalité pulvérisée par les narrative et le déterminisme-narrativiste), donc dans une époque où la brutalité dans la communication ne prépare rien (surtout pas la négociation) mais s’impose justement comme brutalité pure et pousse à la montée aux extrêmes. Comme toujours, l’important est dans l’effet sur la psychologie, bien entendu… Dans tous les cas, et toujours en nous tenant à son caractère qui ne tient compte d’aucun facteur stratégique sur le long terme, ni idéologique, ni philosophique si c’est concevable dans son cas, il nous semble que Trump doit certainement cultiver fort peu de sympathie pour les Palestiniens, qu’il devrait tenir pour des losers, incapables de se sortir de leur situation par l’habileté capitalistique, — sans compter leur condition de musulmans, – tout cela au contraire des Israéliens.

La conclusion à laquellon on est conduit est que, quoi qu’il en soit de l’événement lui-même et des interprétations et arrière-pensées des uns et des autres, la psychologie impose la perception d’une radicalisation de l’événement donc elle crée la radicalisation de l’événement quoi qu’il en soit. Si les neocons, qui sont des publicitaires et des “communicants” et nullement des stratèges ni des penseurs politiques, savent une seule chose c’est bien la puissance dominatrice de la communication. Haley est parfaitement une neocon de ce point de vue, et l’on peut tenir son comportement et ses déclarations bien tempérées par l’interprétation comme une des indications les plus justes possibles de l’état de la situation et de la signification qui sera donnée, qui est déjà donnée à la déclaration de Trump.

Bien entendu, une réserve ultime se niche également dans le cœur de l’étrange caractère de Trump. Demain, dans trois semaines ou dans deux mois, il peut aussi bien prendre une décision brutale qui irait exactement dans le sens contraire de celui qu’indique la question de Jerusalem : la seconde décision n’annulerait pas la première, elle la contrarierait radicalement et aggraverait la confusion confrontationnelle ; elle participerait donc de la seule chose que Trump sait produire avec un art exceptionnel et un rythme admirable – le désordre, encore le désordre, toujours le désordre, en politique notamment et surtout en politique extérieure.

 

Mis en ligne le 11 décembre 2017 à

http://www.dedefensa.org/article/trump-jerusalem-et-la-comete-haley

« Le bitcoin est une pure bulle », selon Jean Tirole

Source : La Tribune, Delphine Cuny, 30/11/2017

Alors que la crypto-monnaie a dépassé les 11.000 dollars mercredi, le prix Nobel d’économie français a pris la plume dans le “Financial Times” pour exprimer ses craintes au sujet de l’engouement “sans limite” pour les cryptomonnaies.

L’envolée du bitcoin, dont la valeur a été multipliée par dix depuis le début de l’année et par 30.000 depuis 2011, suscite de plus en plus d’intérêt et d’inquiétudes, et pas uniquement sur la planète finance. Après les mises en garde des banquiers, tels que Jamie Dimon, le patron de JP Morgan, raillé pour avoir qualifié la crypto-monnaie d’”arnaque“, c’est au tour du Nobel d’économie Jean Tirole de tirer la sonnette d’alarme. L’économiste français a pris la plume dans le Financial Times. Dans sa tribune intitulée « Il y a de nombreuses raisons d’être prudent à propos de bitcoin », le président de la Toulouse School of Economics s’alarme de « l‘engouement actuel pour les crypto-monnaies [qui] semble illimité » (le cours du bitcoin recule ce jeudi à 9.420 dollars) et des levées de fonds en monnaie virtuelle (Initial Coin Offerings ou ICO), non réglementées, qui ont représenté plus de 3,5 milliards de dollars à ce jour cette année.

« Sur la question de la durabilité, le bitcoin est une pure bulle, un actif sans valeur intrinsèque – son prix tombera à zéro si la confiance disparaît », met en garde l’économiste.

Le nouvel or ?

Le prix Nobel relève qu’il a existé de longues bulles à succès, durables, comme l’or, « dont la valeur excède largement le prix que l’on obtiendrait si elle était traitée comme matière première et utilisée à des fins industrielles ou décoratives. » Mais aussi le dollar, la livre et l’euro !

« Personne ne peut dire avec certitude que le bitcoin va s’effondrer. Cela pourrait devenir le nouvel or. Mais je ne parierais pas mes économies et je ne voudrais pas non plus que les banques réglementées parient sur sa valeur », écrit Jean Tirole.

Il s’interroge sur la valeur sociale du bitcoin et au-delà dans un monde où les banques centrales n’auraient plus de prise sur l’économie :

« Le bitcoin est peut-être un rêve libertaire, mais c’est un vrai casse-tête pour quiconque considère la politique publique comme un complément nécessaire aux économies de marché. Il est encore trop souvent utilisé pour l’évasion fiscale ou le blanchiment d’argent. Et comment les banques centrales mèneraient-elles des politiques contra-cycliques dans un monde de crypto-monnaies privées ? », demande-t-il.

Le phénomène des ICO n’est « pas plus rassurant » selon l’auteur de l’ouvrage Economie du bien commun car « il néglige les fondamentaux de la finance : l’utilisation d’intermédiaires fiables et bien capitalisés pour suivre les projets. »

Jean Tirole insiste : son scepticisme ne concerne « pas la blockchain, la technologie derrière le bitcoin. Cette technologie de registre distribué est une innovation bienvenue avec des applications utiles, y compris l’exécution rapide et automatique de contrats intelligents ». Mais il prévient les autorités publiques :

« Les avancées technologiques […] ne devraient pas nous conduire à s’abstraire des fondamentaux économiques. Les gouvernements qui accordent encore une attention favorable au bitcoin et aux ICO seraient bien avisés de protéger leurs citoyens et leurs institutions financières contre des développements risqués et socialement nuisibles. »

Source : La Tribune, Delphine Cuny, 30/11/2017

Voir également : Le bitcoin : Objet juridique non identifié

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

53 réponses à « Le bitcoin est une pure bulle », selon Jean Tirole

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https://www.les-crises.fr/le-bitcoin-est-une-pure-bulle-selon-jean-tirole/

Observation spatiale : quand l’Allemagne se joue de la France

Observation spatiale : quand l’Allemagne se joue de la France

Par Michel CABIROL  |   |  613  mots
La France va à terme perdre son leadership dans l'observation spatiale optique avec l'arrivée de l'Allemagne sur ce segment de marché
La France va à terme perdre son leadership dans l’observation spatiale optique avec l’arrivée de l’Allemagne sur ce segment de marché (Crédits : Airbus)
L’Allemagne a passé une commande de 400 millions d’euros au constructeur de satellites allemand OHB System pour la réalisation de deux satellites d’observation optique. Au mépris des accords de Schwerin.

Elle est belle l’Europe de la défense… Sans état d’âme, l’Allemagne a déchiré fin novembre les accords de Schwerin signés avec la France en 2002. Berlin a passé une commande de 400 millions d’euros au constructeur de satellites allemand OHB System pour la réalisation de deux satellites d’observation optique. « Pour l’administration française, c’est un coup de canif aux accords de Schwerin dans la défense », explique-t-on à La Tribune. Ces accords ont instauré entre Paris et Berlin un échange d’images optiques Helios et radars SAR-Lupe. Un « Yalta de l’observation spatiale » en quelque sorte, l’optique pour la France et le radar pour l’Allemagne.

« Ce système a permis à chaque pays de se spécialiser et d’éviter de dupliquer les moyens, la France fournissant les images optiques, l’Allemagne et l’Italie les images radars », avait précisé en juillet 2015 l’ancien ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian.

Puis, ces accords avaient été renouvelés avec notamment le lancement du programme Composante spatiale optique (CSO) avec la réalisation de trois satellites d’observation, dont un pour l’Allemagne, qui a investi 210 millions d’euros en 2015. En contrepartie, Paris avait offert à l’Allemagne la part industrielle principale du futur drone MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance) européen.

Le leadership de la France en danger

A moyen terme, la France va donc perdre son leadership dans l’observation optique et a confié les rênes du drone MALE à Berlin… avec le succès que l’on connait. Ainsi, récemment, Dassault Aviation a rapatrié en France ses équipes quand les Allemands ont exigé de développer les commandes de vol électriques. D’ailleurs, Jean-Yves Le Drian avait rappelé que le choix d’Helios « était celui de l’indépendance, de notre autonomie stratégique, dans un domaine devenu essentiel à la conduite des opérations. Nous étions alors les premiers à faire un tel choix en Europe et les troisièmes dans le monde ». A l’avenir, la France devra désormais composer avec les Allemands dans l’optique spatiale.

Tout était parfait jusqu’à cette commande de deux satellites d’observation optique à très haute résolution (30 cm) de Berlin à OHB, qui ne maîtrise pas cette technologie déjà dépassée. Même si elle s’en défend en jouant sur les mots, l’Allemagne a bel et bien rompu ces accords. La direction générale de l’armement (DGA) est même intervenue il y a deux mois environ. En pure perte. Sous l’influence de son industrie spatiale, l’Allemagne est passée outre cette fois-ci et a refusé une aide industrielle française. Elle avait déjà tenté dans le passé d’imposer le projet Hiros (High Resolution Optical System ou Système optique à haute résolution) développé à partir de 2009 avec les États-Unis. Mais Berlin y avait finalement renoncé après une intervention musclée de l’ancien délégué général pour l’armement, Laurent Collet-Billon.

Mais de qui se moque l’Allemagne?

L’Allemagne justifie cette décision en expliquant que ces deux satellites seront utilisés par les services secrets allemands (BND) placés sous l’autorité de la chancellerie et non du ministère de la Défense allemand lié par les accords de Schwerin. La ficelle est grosse… et les Allemands se moquent bien une nouvelle fois des Français. Une habitude mais ils ont bien raison d’insister finalement puisque les politiques français encouragent avec beaucoup de naïveté et de romantisme la coopération franco-allemande. C’est donc un nouveau renoncement de la France face à une Allemagne puissante qui avance. Car avec ce programme, Berlin crée un nouvel acteur (OHB) dans l’observation optique qui va, dans le futur, concurrencer Thales et Airbus à l’export. Mais les politiques passent et les emplois… disparaissent.

https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/observation-spatiale-quand-l-allemagne-se-joue-de-la-france-760854.html#xtor=EPR-2-%5Bl-actu-du-jour%5D-20171208

Terrorisme et crime organisé. Une nouvelle perspective stratégique : les hybrides

Terrorisme et crime organisé. Une nouvelle perspective stratégique : les hybrides

Par Jacques de SAINT VICTOR, Jean-François GAYRAUD, le 10 décembre 2017  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Jean-François Gayraud est essayiste et haut fonctionnaire de la Police Nationale. Il est l’auteur d’ouvrages majeurs de criminologie et de géopolitique, dont récemment « Théorie des hybrides. Terrorisme et crime organisé », (Paris, CNRS éditions, 2017). Jacques de Saint Victor est historien de droit et des idées politiques, professeur des Universités à Paris XIII et au Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM). Il a préfacé l’ouvrage de J-F Gayraud précédemment mentionné.

Les auteurs des attentats commis en France et en Belgique en 2015 et 2016 proviennent presque tous du monde du gangstérisme. A l’origine, la grande majorité de ces terroristes sont originellement et essentiellement des criminels et des délinquants de droit commun. C’est l’une des conclusions de cette puissante réflexion conduite par deux experts au sujet de la criminalisation du politique. Parce que l’histoire criminelle est en passe de devenir une part essentielle de l’histoire du pouvoir la lecture de ce document de référence s’impose.

Ce texte novateur a été rédigé dans la perspective d’une présentation orale à l’occasion des VIIIe Assises nationales de la recherche stratégique organisées par le CSFRS le 30 novembre 2017 à Paris, Ecole militaire, amphithéâtre Foch. Jacques de Saint Victor et Jean-François Gayraud ont brillamment assuré la première table ronde intitulée : « Les hybrides : la nouvelle perspective stratégique ».

Jean-François Gayraud :
Les Assises nationales de la recherche stratégique de 2016 ont eu pour thème : « la fragmentation du monde ». Autrement dit : la planète devient une marqueterie de plus en fine d’Etats, parfois vides de puissance. Cette réalité géopolitique majeure est tout à la fois l’origine et la conséquence du Chaos que nous vivons et par là même du bouleversement complet de la scène des violences tant politiques que prédatrices.

Fin 2017, sur le « Terrorisme » et le « crime organisé »  : où en sommes-nous réellement ? Quand s’achève le XXème siècle, les qualificatifs et labels peinent à définir la réalité nouvelle, fluide, complexe et multidimensionnelle. Outre le mur de Berlin (1989), le Bloc de l’Est a pulvérisé en s’écroulant d’autres obstacles jadis infranchissables. Physiques, intellectuels, psychologiques, ces « murs » ont cédé, révélant de nouveaux acteurs, pour part politiques, pour part criminels. Jusqu’alors distincts et séparés, des corps hétérogènes et inconciliables tels l’eau et l’huile, font désormais symbiose, voire fusionnent. Les acteurs « politiques » (terrorisme, guérillas, milices, mouvements de libération) et « droit commun » (bandes, gangs, cartels, mafias) qui hier vivaient séparés dans les espaces et logiques de la Guerre froide, sont soudain précipités (au sens chimique) sur la même scène violence et prédatrice.

La violence est devenue un Janus bifrons.

Ainsi, l’impensable est devenu possible. Provoqué par ce brutal changement d’écosystème, un phénomène de mutation a rapproché – parfois même, uni – deux espèces hier étrangères l’une à l’autre, le brigand et le militant. Désormais les entités dangereuses ne relèvent plus de catégories uniques, soit politiques, soit criminelles. Ce phénomène, nous le nommons hybridation.

Aujourd’hui, de par le monde, les hybridations sont devenues la règle et non plus l’exception, donnant naissance à des entités inclassables : des guérillas marxistes vivant de trafics divers dont en priorité des stupéfiants ; des djihadistes gangsters et des gangsters salafisés ; des djihadistes/pirates et des pirates salafisés ; des groupes paramilitaires reconvertis en cartels de la drogue ; des sectes religieuses pratiquant le terrorisme ou le trafic de stupéfiants ; des financiers philanthropes à la fois spéculateurs et délinquants ; des vedettes du showbiz gangstérisées ; etc. Tous les entrepreneurs contemporains du crime – politisés, prédateurs en cols blancs ou en cols bleus – ont changé d’ampleur et de formes. L’ère de l’hybridation s’annonce… Encore faut-il en comprendre la raison profonde.

Terrorisme et crime organisé. Une nouvelle perspective stratégique : les hybrides
Jean-François Gayraud et Jacques de Saint Victor
Jean-François Gayraud vient de publier « Théorie des Hybrides. Terrorisme et crime organisé », préface de Jacques de Saint Victor. Paris, CNRS édition.

Jacques de Saint Victor :
La question du contexte est, en effet, primordiale. Le monde d’après la chute du mur de Berlin est, vous l’avez dit, chaotique. On est très loin des annonces euphoriques de certaines institutions internationales qui annonçaient au début des années 1990 que la globalisation allait offrir « un véritable âge d’or global au XXIe siècle ». On semble encore assez loin de cet éden mais il est vrai que le siècle ne fait que commencer ! En tant qu’historien du droit, j’ai été très intéressé par les phénomènes d’hybridation que vous décrivez dans votre ouvrage et les évolutions institutionnelles qu’ils induisent. Le désordre règne, dites-vous. Nous vivons dans un entre deux, en attente de la définition d’un nouvel équilibre, un autre Nomos de la Terre. En réalité, il me semble que votre approche très pragmatique, tirée de votre connaissance réelle du terrain, va à l’encontre d’un dogme dominant véhiculé par une certaine pensée qu’on appellera « cosmopolite » et qui pose cette idée commune : supprimez les frontières et vous éliminerez la guerre. Mais, en réalité, l’absence de guerre, tout au moins telle qu’on l’entendait au XIXe et au XXe siècle, c’est-à-dire la guerre d’Etat à Etat, même si elle n’est pas totalement improbable (comme le rappelle les événements de Corée du Nord), n’empêche pas l’émergence de nouvelles formes de conflit qui ne sont plus exactement de même nature que par le passé mais tout aussi préoccupants.

Alors, on peut penser, en citant Carl Schmitt (1888-1985), qu’un nouvel ordre surgira. Schmitt disait : « Tant que l’Histoire universelle n’est pas conclue et reste encore ouverte et en mouvement, explique Carl Schmitt, tant que les choses ne sont pas fixées et pétrifiées à jamais ; autrement dit, tant que les hommes et les peuples ont encore un avenir et pas seulement un passé, un nouveau Nomos naîtra dans les formes toujours nouvelles que prendra le cours de l’Histoire » [1].

Mais on peut aussi être plus pessimiste. Car la stabilisation d’un ordre, comme celui qui a été posé lors des traités de Westphalie en 1648 ne se retrouve pas si facilement. Je rappelle, et on me pardonnera ce raccourci simpliste, que le Moyen Age a duré plus de mille ans !

En tous les cas, une chose est sûre. Faute d’un nouvel ordre international, la planète vit donc dans le Chaos, l’opposé du Nomos. Dans la mythologie grecque, « Chaos est la personnification du Vide primordial, antérieur à la création du temps où l’Ordre n’avait pas encore été imposé aux éléments du monde ». Depuis l’Antiquité grecque, et tout spécialement Hésiode (poète grec, VIIIe siècle avant J-C), le Chaos est dynamique : c’est la figure insondable des origines, le béant, l’abîme, l’ouvert-sans-fond, l’espace de l’orage dépourvu d’ordre et de loi, la confusion, le mouvant, livré au perpétuel et changeant afflux du fortuit. Attente d’une mise en ordre du monde, le « Chaos ouvre à la fois sur quelque chose et entre quelques choses ».

Ouverture et processus, activité constituante s’il en est, le Chaos n’est pas immédiatement visible ou compréhensible. En l’absence d’ordre mondial, le chaos affecte des territoires, des populations, mais aussi l’univers spirituel et intellectuel. La confusion ne règne pas seulement dans l’ordre des choses mais également dans l’ordre des pensées. Dans ces périodes, le chaos est dans les faits mais aussi dans les têtes : les mots perdent leurs sens, les concepts flottent.

Dans la sphère de la violence, le Chaos ne tient pas à un bouleversement quantitatif des désordres mondiaux. Il ne semble pas que le monde subisse plus de guerres et de violences politiques et sociales, – il y a d’ailleurs un livre à la mode de nos jours de Steven Pinker qui parle de la diminution de la violence. Il ne semble pas que notre monde compte plus de terroristes et de brigands que par le passé. Peut-être même moins en apparence. Il n’y a pas d’âge d’or. Le monde est chaotique en raison de changements non pas quantitatifs, toujours difficiles à démontrer, mais qualitatifs. .

Nous vivons dans un monde post-westphalien et post-démocratique. Je n’insiste pas sur le caractère post-démocratique. Ce serait l’objet d’une autre conférence.
Mais permettez-moi de rappeler ce que peut signifier au regard de l’histoire du droit international un ordre post-westphalien. Pour bien le comprendre, il faut rappeler ce qui existait dans un monde pré-westphalien. Car, hélas, le monde post-westphalien prend de plus en plus l’aspect d’un monde pré-westphalien. Sur ce point, citons le grand juriste Maurice Hauriou dont les propos sont rapportés par l’actuel ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer dans son livre récent sur L’Invention de l’Etat (2015). Hauriou écrit durant la Première guerre mondiale : « Nous sommes parvenus à l’ère de la guerre purement nationale, c’est-à-dire subordonnée aux intérêts vitaux de la nation ». Et il précise, à juste titre, contrairement à la doxa dominante, que cette évolution a permis paradoxalement que « la paix du régime d’Etat se (soit) accrue, les guerres se (soient) raréfiées ». Cela peut paraître paradoxal, alors que l’auteur écrit en pleine Première guerre mondiale.

Mais il sait de quoi il parle. Avant les traités de Westphalie, la plupart des guerres étaient des guerres privées, ce qu’Hauriou appelle le « brigandage ». Et il y avait une multitude de petites guerres privées. C’est cela qui caractérise le Moyen Age sur le plan géostratégique.

Or, avec l’affaiblissement de l’Etat, nous assistons au retour d’un « brigandage » d’un nouveau genre.

Tout vient du fait que ce monde post westphalien et post démocratique voit s’estomper toutes les lignes de démarcation claires du passé telles que nous les connaissons depuis 1648.

De manière fondamentale, il n’y a plus consensus ni sur la caractérisation de ce que sont la paix et la guerre, ni sur la définition de l’ennemi.

Les définitions et les distinctions hier évidentes sont devenues floues : entre la paix et la guerre, entre le public et le privé, entre la police et l’armée, entre le terrorisme et le gangstérisme, entre le légal et l’illégal, entre le légitime et l’illégitime, etc.
Le brouillard domine. On a le sentiment que les frontières se brouillent et se mélangent. Bref qu’elles s’hybrident.

D’où la nécessité, comme vous le faites, de nommer avec précision cette nouvelle réalité, l’hybridation…

Jean-François Gayraud :
En effet, l’irrégularité prend toujours les formes de son époque. Elle reflète un contexte stratégique dont elle est l’expression. Que ce contexte stratégique change voire mute comme c’est le cas depuis la fin du XXème siècle et cet irrégulier, gangster ou terroriste, change à son tour. Nous conservons de l’irrégulier une représentation datée : celle du Partisan. Or l’irrégulier qui lui succède à la fin de la Guerre froide demeure incompris : c’est un Hybride.

Hier donc, sous l’empire de la Guerre froide, les partisans et les bandits vivaient sur deux planètes radicalement différentes, au sein d’univers étanches. La distinction, et donc la frontière, entre le bandit et le partisan allait de soi, comportait une forme d’évidence. La guerre elle-même était une catégorie claire.

La dichotomie terrorisme-guérilla/crime organisé était censée renvoyer à une opposition d’objectifs. Le terrorisme poursuit un but politique, alors qu’une organisation criminelle ne recherche que du profit. L’un souhaite détruire ou conquérir le pouvoir à des fins divers (idéologiques, religieux, ethniques), l’autre est un prédateur économico financier (accumulation de richesses) : l’idéologie ou le profit. Autrement dit, une entité criminelle ne poursuit pas d’objectifs politiques et a contrario une entité politique ne poursuit pas d’objectifs criminels (« de droit commun »).

Non seulement les objectifs sont censés être radicalement différents (idéologie versus profit), mais les méthodes également : le monde du crime organisé, toujours dans la discrétion pour commettre ses crimes économiques, répugne à user de violences trop visibles, l’exposant à une réaction étatique. La discrétion est une sage précaution pour passer sous les radars de la vigilance des services répressifs et des médias. La violence criminelle demeure ciblée contre des adversaires, qu’elle soit pour nous irrationnelle (vendetta, vengeance) ou « rationnelle » (élimination de la concurrence), là où la violence politique peut se révéler aveugle et indiscriminée.

L’opposition paraît même irrémédiable, car le terroriste/guérillero désire un changement radical de la société, là où le bandit souhaite de la stabilité sociale et politique, pour développer une relation parasitaire et symbiotique avec l’ordre en place. Toujours selon cette conception classique de la césure entre entités terroristes et criminelles, et en croisant les paramètres argent et politique, on obtient l’équation suivante : pour le crime organisé, l’argent est un but (enrichissement) et la politique un moyen (corruption), alors que pour le groupe terroriste l’argent est un moyen (financement) et la politique un but (prise ou destruction du pouvoir).

Jacques de Saint Victor :
Le beau jardin à la française des catégories étanches a disparu. Dans cette nouvelle jungle mondialisée de l’hybridité, l’exemple du Mexique, que vous décrivez dans votre livre est frappant.

C’est ainsi que nul ne sait plus comment caractériser les bien mal nommés « cartels de la drogue ». En effet, ces entités n’ont jamais été les banales ententes économiques suggérées par l’inoffensif vocable de « cartels », ni de simples gangs spécialisés dans le trafic de drogues. Ce sont autant des armées criminelles que des gangs polycriminels. Leur hybridité parfaite rend ces groupes littéralement incomparables. Ils sont tout à la fois des groupes criminels et prédateurs en raison de leurs objectifs économiques, gérés comme des entreprises multinationales ; militaires du fait de leurs moyens armés, d’une partie de leur recrutement et des tactiques utilisées ; terroristes par les campagnes d’attentats récurrentes destinées à pétrifier les populations, leurs adversaires et l’Etat ; des milices politiques ou des guérillas par leur capacité et leur volonté de contrôle territorial et social dans des logiques de gouvernement parallèle.

Et les chefs de ces super gangs ne sont pas moins hybrides que les gangs qu’ils dirigent. Ce ne sont plus de simples trafiquants de drogues, mais l’atypique mélange de PDG d’organisation criminelle, de chef de guerre, de rock star médiatisée, de gourou religieux, de terroriste, de chef sociopathe d’un escadron de la mort et de seigneur féodal. Dans la région du Sinaloa, l’épicentre historique du narcotrafic, les chefs narcos sont vénérés tels d’héroïques rebelles. Enfin, une des dimensions les plus étranges du phénomène narcos au Mexique a été l’apparition d’une forme de religiosité autour de ses parrains, avec des narco religions. Cet étrange phénomène doit être replacé dans un contexte plus large : l’apparition d’une narcocultura, une sous-culture à la gloire des narcos.

Jean-François Gayraud :
Le diagnostic de l’hybridation bouleverse l’analyse de la scène stratégique violente et la caractérisation de l’ennemi puisqu’il conduit à mettre en exergue les dynamiques prédatrices des violences contemporaines au détriment des motivations uniquement idéologiques (politiques, religieuses, ethniques, etc.). De fait, les qualificatifs et labels peinent à dépeindre une réalité nouvelle, fluide, complexe et multidimensionnelle.

Ce qui était jusque-là distinct et séparé – des corps hétérogènes et inconciliables tels l’eau et l’huile – devient compatible au point de fusionner et de devenir symbiotique. Les entités dangereuses ne peuvent plus se ranger dans des catégories uniques, ou politiques ou criminelles. Un phénomène de mélange et de croisement s’est opéré entre le bandit et le politique (armé). Telle est la définition de l’hybridation.
Sous le poids d’un changement radical d’environnement, un phénomène de mutation génétique a provoqué le rapprochement et parfois la fusion de ces deux espèces hier ignorantes l’une de l’autre. L’hybridation révèle au final des porosités de méthodes et d’objectifs entre les entités « criminelles » et « politiques ».

Penser l’hybridation exige un modèle explicatif, donc une forme de taxinomie, pour clarifier ce phénomène complexe. Partant des analyses de Louise Shelley et John Picarelli, nous proposerons un modèle autour de quatre figures de l’hybridation. Les trois premières sont dynamiques et historiques : nous distinguons ainsi trois stades de l’hybridation à travers des processus de coopérations, de convergences et de mutations. La quatrième figure est topographique : la coexistence territoriale.

Le concept d’hybridation rend compte d’un métissage criminologique. Deux processus fonctionnent en miroir : une politisation du crime et une criminalisation du politique.

Jacques de Saint Victor :
Nous n’entrerons pas ici pas dans le détail de ces deux processus. Nous allons cependant apporter deux brefs éclairages. Je dirai un mot sur la politisation du crime. Nous ne manquons pas d’exemples.

De la Mafia sicilienne ou encore des cartels mexicains qui ont mené ou mènent encore des campagnes d’attentats contre des Etats jugés indociles.

Inédit pour une entité criminelle, ce capital violence rebat les cartes de ce qu’est la guerre. Criminalité et guerre se retrouvent mélangées, transformant les paradigmes convenus de la guerre ; celle, classique d’armées en uniformes, mais même, ce qui est le plus neuf, aussi de la guérilla. Ce qui n’a rien d’étonnant : on sait depuis Clausewitz que « la guerre est un caméléon qui change de nature à chaque engagement » en perpétuelle transformation.

Ces entités hybrides n’en mènent pas moins de véritables guerres qui sont hautement létales, bien plus parfois que les guerres « classiques ». Il suffit de songer aux milliers de morts qu’ont pu faire les conflits des narcotrafiquants au nord Mexique.

En sens inverse, et ce processus est peut-être plus dérangeant encore, nous assistons à un phénomène de criminalisation du politique.

Cette question est une des plus embarrassantes de nos démocraties. Une des plus délicates aussi à analyser. De ce point de vue, je me dois de souligner les avancées qui ont été faites dans la jurisprudence italienne sur la mafia pour parvenir à saisir ces phénomènes qu’on appelle en France des « zones grises » et que nos voisins italiens appellent la « bourgeoisie mafieuse  ». Expression un peu curieuse, elle ne renvoie pas à une réalité sociologique stricto sensu. Elle désigne en criminologie des franges de plus en plus importantes de la classe dirigeante ayant des rapports, non plus seulement occasionnels mais continus, systémiques, avec la sphère criminelle. Cette notion a permis de mettre en lumière l’existence de « zones grises » où des liens obscurs se tissent entre les membres d’une mafia et des élites politiques, économiques, financières, médiatiques, sportives, etc., qui assistent la mafia dans ses opérations et tirent profit de ses services, sans appartenir à ce qu’Alessandra Dino appelle le « noyau dur » (nucleo duro) de la mafia. En insistant sur la portée de ce « pacte scélérat » (pactum sceleris) qui unit certains acteurs de premier plan à la mafia, le concept de « concours externe » a permis à la jurisprudence italienne de révéler l’existence d’élites troubles, ayant pignon sur rue, connues et appréciées de leurs pairs et des médias, mais qui, en coulisses, n’hésitent plus à profiter de la main invisible du crime pour conduire leurs affaires.

L’histoire criminelle est en passe de devenir « une part essentielle de l’histoire du pouvoir ».

Cette dénomination désigne un nouvel acteur appelé à prospérer dans une économie de plus en plus concurrente et chaotique. On peut même se demander si ce n’est pas là une des figures dominantes des futures élites mondialisées. Car cette « bourgeoisie mafieuse », si elle a été bien étudiée en Italie et d’ailleurs pénalement poursuivi (on citera par exemple la condamnation en 2014 par la cour de cassation du sénateur Marcello Dell’Utri, n°2 du groupe Berlusconi, un des fondateurs de Forza Italia, confirmant l’arrêt de la cour d’appel qui l’avait condamné comme « médiateur contractuel d’un pacte entre Cosa Nostra et Silvio Berlusconi entre 1974 et 1992), n’a rien d’une spécialité spécifiquement péninsulaire. Dans une lettre du 19 juin 2011, introduisant un rapport du National Security Council sur le crime organisé, le président Barack Obama faisait ouvertement référence aux organisations criminelles qui « forgeaient des alliances avec des éléments corrompus de gouvernements nationaux et qui utilisaient le pouvoir et l’influence de ces élites pour poursuivre leurs activités criminelles [2] ».

On le voit très clairement à partir de ce genre d’exemples : avec la criminalisation du politique, qui semble traduire une « mutation génétique » inquiétante d’une fraction croissante des élites mondialisées, l’histoire criminelle est en passe de devenir « une part essentielle de l’histoire du pouvoir ».

Jean-François Gayraud :
D’usage, cette question de la criminalisation du politique est à tort traitée sous le seul angle du financement des groupes terroristes ou de guérilla par des activités criminelles de droit commun. Il s’agit d’une impasse : comment des entités illicites pourraient-elles se financer autrement que par des crimes : vols à main armée, trafic de cigarette ou de drogue, extorsion de fonds, etc. ? L’illégalité est par construction peu compatible avec des financements légaux, hors participation volontaire d’une communauté ou d’une base sociale forte. C’est pourquoi quasiment tous les groupes armés clandestins qualifiés de terroristes ou de guérillas ont eu recours à titre principal à des financements hors-la-loi. Seul un soutien étatique pérenne a pu autoriser des groupes armés à s’exonérer d’un financement criminel. Mais même lors de la Guerre froide, tous ces groupes ne bénéficiaient pas de l’aubaine d’un soutien étatique.
Je propose en fait que nous nous interrogions profondément sur la nature réelle de tout ou partie de certaines entités politiques pour lesquelles l’activité de prédation ou de criminalité organisée n’a pas cessé d’être occultée mais est en fait centrale.

Jacques de Saint Victor :
Vous vous interrogez ainsi longuement sur la nature réelle, donc sur les motivations profondes de nombreux groupes armés ; ainsi d’une partie des Talibans, de l’UCK, des FARC, autant d’entités ayant subi un processus de dégénérescence accélérée avec la fin de la Guerre froide…

Mais c’est encore dans l’analyse du terrorisme islamiste que votre grille de lecture propose le changement de perspective le plus complet… Vous dépolitisez en partie la question, en partant du concept de « racaille », dans sa définition, je précise marxiste, que je ne résiste pas au plaisir de rappeler. C’est Marx qui parle :
« Le Lumpenprolétariat – cette lie d’individus déchus de toutes les classes qui a son quartier général dans les grandes villes – est, de tous les alliés possibles, le pire. Cette racaille est parfaitement vénale et tout à fait importune. Lorsque les ouvriers français portèrent sur les maisons, pendant les révolutions, l’inscription mort aux voleurs, et qu’ils en fusillèrent même certains, ce n’était certes pas par enthousiasme pour la propriété, mais bien avec la conscience qu’il fallait avant tout se débarrasser de cette engeance. » (La social-démocratie allemande,1871).

Est-ce que nous ne sommes pas en train de voir surgir un nouveau lumpenprolétariat – des racailles au sens de Marx – sous la figure des hybrides ?

Jean-François Gayraud :
Qui sont les islamistes francophones qualifiés tour à tour de « terroristes », « djihadistes » ou de « radicalisés » selon leurs actions ? S’il n’existe pas de profil unique, d’idéal-type, certains invariants se dessinent toutefois. L’un est aveuglant : l’équation immigration-délinquance de droit commun-banlieues. Le facteur « racaille » est omniprésent . Il n’est pour autant pas question de réduire la sociologie djihadiste au facteur criminel de droit commun, plutôt d’en repérer un marqueur incompris mais pertinent.

Les entités islamistes qui frappent le monde occidental depuis la décennie 1990, et singulièrement la France et son modèle laïc, puisent l’essentiel de leurs terroristes dans le vivier du monde criminel et délinquant de droit commun, donc a priori loin de la sphère du politique. En 2015 et 2016, la France (métropolitaine) subissait la plus grande série d’attentats terroristes de son histoire. Le bilan des victimes fut considérable : 238 tués et des blessés par centaines. Depuis, la recherche d’une explication centrée sur le fait religieux conduit à une impasse, comme l’a montré le débat opposant par exemple les tenants d’une « radicalisation de la religion », d’une « islamisation de la radicalité » ou encore d’une « réaction identitaire à la domination coloniale ».

Cependant, et toujours dans cette logique, la plupart des commentaires et analyses – journalistiques, politiques, universitaires – tentent de déchiffrer ces assassinats en usant de la notion incertaine de « radicalisation » à la mode depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, euphémisme permettent d’éluder salafisme et djihadisme. En mettant l’accent sur l’idéologie, ici le salafisme, les recherches des politologues et des orientalistes se sont pour partie fourvoyés. L’idéologie n’explique que de manière imparfaite l’engagement djihadiste et terroriste. En se focalisant sur la religion, l’analyse du terrorisme islamiste provoque des biais interprétatifs majeurs. Pour une grande partie des terroristes et des djihadistes se revendiquant de l’Etat islamique, l’idéologie salafiste constitue en effet moins un but qu’un moyen : elle est un masque camouflant des motivations prédatrices (violence, argent, pouvoir).
La principale caractéristique de (presque) tous les auteurs et complices identifiés n’a pas été correctement perçue et analysée. Que n’a t-on pas vu alors de si aveuglant, comme dans La lettre volée (Edgar Poe) ? Longtemps, cette caractéristique majeure est passée inaperçue, y compris des parlementaires ayant travaillé sur la lutte contre le terrorisme et la radicalisation.

Cependant, les auteurs des attentats commis en France et en Belgique en 2015 et 2016 proviennent presque tous du monde du gangstérisme. A l’origine, la grande majorité de ces terroristes sont originellement et essentiellement des criminels et des délinquants de droit commun. Leur nature profonde est prédatrice, non politique. Leurs éloquentes biographies révèlent un ancrage ancien dans des carrières de délinquance ou de banditisme. Nous sommes d’usage en présence de gangsters ayant franchi le Rubicon de la politique, non de purs acteurs politiques usant de moyens illégaux pour une Cause. Durant la même période, le profil des auteurs des attentats ayant échoué (par maladresse) ou ayant été préventivement neutralisé (par les services de sécurité) conduit à une identique conclusion. Ces profils criminels se retrouvent aussi chez les auteurs d’attentats commis en Belgique et au Danemark en 2015 et 2016.

S’agit-il alors d’une « islamisation de la radicalité » ? Il est question plutôt d’une islamisation-salafisation de la criminalité de droit commun. Le fait que l’on trouve une majorité de gangsters ne signifie pas que l’on soit en présence d’une « islamisation de la radicalité » (en l’occurrence criminelle) mais plutôt d’islamistes passant aisément à l’acte criminel en raison même de leur habitus de déviance et de violence.

Cette lecture en partie dépolitisée – en partie seulement, on le verra – propose de s’éloigner de la politologie et de l’orientalisme-études islamiques et de se concentrer sur la criminologie.

En France, la sociologie de deux autres catégories d’islamistes révèle de même une surreprésentation criminelle et délinquante : celle des combattants djihadistes (individus ayant voulu rejoindre la zone de djihad Syrie-Irak) ; celle des radicalisés (individus imprégnés de salafisme).

Jacques de Saint Victor :
Lorsqu’ils sont clairement identifiés par les analystes, comment ces passés criminels, sont-ils en général interprétés ? L’explication dominante semble lénifiante et pour le moins empathique. L’engagement au sein de l’EI et au nom de la Salafiya serait le signe d’une rédemption/purification, autrement dit la manifestation d’un rachat de péchés passés. L’ancien gangster de banlieue connaitrait une transformation de son être profond par la (re) découverte de Dieu . Il vivrait le passage d’un homme à l’autre .

Le commode « récit de la rédemption » crédite ces combattants du djihad (moudjahidine) d’un changement de nature : le vieil homme souillé se transfigure en homme nouveau lavé de ses fautes passées. Deux individus se succèdent : le gangster et pêcheur, puis le croyant et combattant. La propagande de l’Etat islamique a su utiliser ce péché des origines pour attirer de nouveaux combattants en Syrie.

On peut comprendre ce récit. Car l’hybride réintroduit indiscutablement un « art ancien de tuer », si vous me permettez de paraphraser Michelet. Ce dernier, dans une Histoire de l’Europe, avait pressenti, au milieu du XIXe siècle, que l’industrialisation des guerres totales, mécanisées, avec de puissants moyens de destruction à distance, allaient mettre fin à la figure du héros. Il écrivait : « cet art nouveau de tuer à distance des peuples entiers, le plus souvent sans risquer rien (…) entraîne avec lui une impassibilité que ne pouvait avoir l’ancienne guerre (…) Le mécanicien est tout. Le héros est supprimé ». On est en 1871.

Or, le retour des hybrides signe dans le même temps le retour aux « anciennes guerres » dont parle Michelet et, de fait, aux héros. D’ailleurs, de nombreux combattants du Djihad sont héroïsés par certains.

On s’imagine aisément que le criminel qui se transforme en djihadiste et accepte de devenir une « bombe humaine » n’appartient plus à l’univers de la criminalité et qu’il est désormais pleinement entré dans l’univers « glorieux » du terrorisme politique.
Critiquons pourtant ce récit qui blanchit avec désinvolture des individus dont on oublie volontairement ou involontairement le lourd passé criminel. L’attentat-suicide s’inscrit dans une spirale criminelle qui n’est pas aussi exempt de logique autodestructrice qu’on ne le croit. Il suffit de penser à la fin de Scarface : le criminel qu’incarne Al Pacino est au summum d’une carrière purement criminelle et il se comporte comme un individu suicidaire qui tue tout en se faisant tuer. L’attentat-suicide relève dans ce cas d’une même logique. Plus que d’une transformation et d’un rachat, l’adoption du discours salafiste permet en réalité à ces bandits islamistes de continuer impunément leurs pratiques prédatrices en toute bonne conscience. Nous ne sommes pas en présence d’une transfiguration – autre notion chrétienne après celle de rédemption – autrement dit d’une mutation révélant un changement de nature terrestre mais d’un habile travestissement et d’une simple translation de comportements et de mœurs prédatrices. Ces voyous ne sont pas dans le changement mais plutôt dans la continuité.

A cette fin, les salafistes de l’Etat islamique légitiment les pires pratiques prédatrices (violence armée, viol, polygamie, racket, pillage) par une lecture littéraliste et une réinterprétation intéressée du Coran et des paroles rapportées du prophète (hadiths). Ces Français ont recréé dans la zone syro irakienne sous le contrôle de l’Etat islamique le biotope de leurs banlieues et mœurs anomiques.
Nous pourrions continuer avec de nombreux autres exemples, comme vous le faites dans votre livre…

Peut-être faut-il conclure par le questionnement central, pour tout praticien que vous êtes. Ce constat des hybrides doit-il entraîner une évolution dans la réponse répressive ? En un mot, Que faire ?


Jean-François Gayraud :

A l’ère du chaos, le réservoir des hybrides n’est pas prêt de se tarir. Dans certains contextes, il est même probablement inépuisable. Il suffit de songer aux banlieues anomiques du monde occidental pour s’en convaincre. Il est donc crucial de savoir diagnostiquer tôt, avant la tragédie, et avec justesse les phénomènes d’hybridation. L’incompréhension de l’ennemi conduit toujours à des défaites en rase campagne. Cet ennemi correctement qualifié et nommé peut ensuite susciter un travail d’observation puis de neutralisation par les voies et les moyens de l’Etat, au choix : diplomatiques, militaires, renseignement, policier, judiciaire, etc. La question est au demeurant toute aussi importante pour toutes les autres formes d’organisations confrontées à des acteurs violents. Il en est ainsi des Organisations non gouvernementales (associations, etc.) en charge de missions de paix, de secours ou de reconstruction.

Pour un Etat, l’émergence des hybrides devrait transformer ses modes de fonctionnement. D’abord son organisation bureaucratique dans le sens de la transversalité et du décloisonnement de ses services, trop souvent enfermés dans des spécialisations dépassées. Ensuite, dans l’orientation de ses cibles de travail. Enfin, dans les modalités de neutralisation (prévention et de répression). A ce titre, face à des acteurs violents hybrides, il importe de savoir agir sur leur activité prédatrice. Si celle-ci représente un atout en termes d’enrichissement et d’apprentissage de la violence, elle constitue aussi une faiblesse majeure. Faute de pouvoir toujours les appréhender (au double sens pratique et figuré) à travers leur dimension politique, il convient de les atteindre à travers leurs activités prédatrices (trafics, racket, etc.).

Copyright Décembre 2017-Gayraud-Saint-Victor/Diploweb.com

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Revue de presse nationale et internationale.