Les dessous de la disparition de la guerre secrète de la CIA en Syrie à un milliard de dollars

21
Août
2017

Source : The New York Times, Mark Mazzetti, Adam Goldman & Michael S. Schmidt, 02-08-2017

WASHINGTON — L’une des missions secrètes de la CIA, parmi les plus chères de son histoire, a connu une fin brutale.

Au cours d’une réunion à la Maison-Blanche au début du mois dernier, Mike Pompeo, le directeur de la CIA, a recommandé au président Trump d’arrêter d’armer et d’entraîner les rebelles syriens, un effort poursuivi durant quatre années. Le président a rapidement mis fin au programme.

L’armée rebelle était alors une coquille vide après plus d’une année passée sous les bombardements de l’aviation russe et confinée dans des recoins de la Syrie, de plus en plus réduits, que les troupes gouvernementales n’avaient pas encore reconquis. Pendant des années, des voix se sont élevées, au sein du Congrès, pour protester contre les coûts engagés – plus d’un milliard de dollars sur toute la durée du programme. En outre, des rapports selon lesquels des armes fournies par la CIA avaient fini entre les mains d’un groupe rebelle lié à al-Qaïda ont davantage sapé le soutien politique apporté à ce programme.

Même si M. Trump a été l’objet de critiques avançant qu’il mettait fin au programme dans le but d’acheter ainsi les faveurs du président russe Vladimir Poutine, le soutien apporté aux rebelles était jugé douteux aussi bien sous la présidence de Trump que sous celle d’Obama – une convergence d’opinions rare sur la politique de sécurité intérieure.

Le programme de la CIA, était l’un des plus chers soutien en armes et en entraînement à des rebelles depuis le programme de soutien de l’agence aux moudjahidin en Afghanistan dans les années 80. Son arrêt a contraint à un bilan de ses réussites et de ses échecs. Ses opposants disent que ce programme a été aventureux, cher et inefficace. Ses partisans, qu’il était trop encadré, et que ses réussites sont remarquables, au vu des restrictions imposées à l’administration Obama dès le début, ce qui, arguent-ils, est la cause de son échec.

Le programme a eu ses heures de réussite, notamment en 2015 avec l’usage par les rebelles de missiles antichars fournis par la CIA, et les forces dirigées par l’Arabie saoudite en Syrie du Nord. Mais fin 2015, l’offensive militaire russe en Syrie était ciblée principalement sur les combattants soutenus par la CIA qui faisaient face aux troupes gouvernementales syriennes. Beaucoup de combattants y trouvèrent la mort, et le sort de l’armée rebelle s’est inversé.

Charles Lister, un expert de la Syrie auprès de l’institut du Moyen-Orient, dit ne pas être surpris de la fin par l’administration Trump du programme, qui a armé et entraîné des milliers de rebelles syriens. (En comparaison, un programme du Pentagone à 500 millions de dollars qui visait à entraîner et équiper 15 000 rebelles syriens pendant 3 ans, fut annulé en 2015 après n’avoir rendu opérationnels que quelques dizaines de combattants.)

« Sous bien des angles, je blâmerais l’administration Obama », a déclaré M. Lister à propos du programme de la CIA. « Ils ne lui ont jamais accordé les ressources ou l’espace nécessaires pour changer la dynamique du champ de bataille. Ils approvisionnaient les groupes d’opposition au compte-gouttes, juste assez pour qu’ils survivent, mais jamais de quoi leur donner l’avantage. »

M. Trump a critiqué publiquement le programme de soutien par deux fois après l’avoir arrêté. Après que le Washington Post a fait part de son arrêt pour la première fois, M. Trump a tweeté qu’il mettait fin à des « paiements considérables, dangereux et inefficaces aux rebelles syriens combattant Assad ». Et pendant une interview au Wall Street Journal le mois dernier, le président a évoqué que nombre d’armes fournies par la CIA ont fini dans les mains « d’al-Qaïda » – probablement une référence au front al Nosra, affilié à al-Qaïda, qui a souvent combattu au côté des rebelles soutenus par la CIA.

Michael V. Hayden, ancien directeur de la CIA, a déclaré que les commentaires du président « pourraient freiner l’agence au vu des réactions qu’ils pourraient craindre de sa part lors de futures actions clandestines. »

Le général Raymond A. Thomas III, commandant des opérations spéciales pour les États-Unis, a quant à lui déclaré lors d’une conférence le mois dernier que l’arrêt du programme de la CIA était « une décision dure, vraiment dure. »

« Du moins pour ce que je sais de ce programme et de la décision d’y mettre fin, il ne s’agit absolument pas d’une concession faite aux Russes », a-t-il dit. « Je crois que la décision a été prise sur la base d’une évaluation de la nature du programme, sur ce que nous essayons de faire là-bas, et la viabilité de continuer. »

Un porte-parole de la CIA n’a pas souhaité apporter de commentaires.

Le Président Barack Obama avait donné son accord à contre-cœur à ce programme en 2013, alors que l’administration se débattait pour mettre un coup d’arrêt à la dynamique prise par les forces gouvernementales loyales au président Bachar el Assad. Il fallut après cela peu de temps pour que le programme soit victime des alliances mouvantes de six ans de guerre civile et de la visibilité réduite dont disposaient les militaires et les renseignements américains sur la réalité du terrain.

Une fois entraînés par la CIA, les combattants traversaient la frontière syrienne, et devenaient difficiles à contrôler par la CIA. Que des armes de la CIA finissent entre les mains de combattants d’al-Nosra – et que certains rebelles eux-mêmes rejoignent ce groupe – a étayé les craintes que beaucoup dans l’administration Obama exprimaient dès le début du programme. Quoique le front Al Nosra fût considéré comme une force combattante efficace contre les troupes d’Assad, son affiliation à al-Qaïda rendait impossible à l’administration Obama de le financer directement.

Les responsables du renseignement américain estiment que le front al-Nosra dispose à présent de 20 000 combattants en Syrie, en faisant le plus grand groupe affilié à al-Qaïda. À la différence d’autres groupes affiliés à al-Qaïda comme par exemple « Al-Qaïda péninsule arabique », le front al-Nosra a longtemps gardé en ligne de mire le combat contre le gouvernement syrien, et non pas la mise au point d’attentats terroristes aux États-Unis et en Europe.

Les officiels américains s’expriment sur le sujet sous couvert d’anonymat, pour ne pas être pris à discuter d’un programme classé secret.

À l’été 2012, David H. Petraeus, alors directeur de la CIA, proposa pour la première fois un programme clandestin d’armement et d’entraînement aux rebelles, au moment où les forces gouvernementales syriennes leur rendaient la vie dure.

La proposition avait alors lancé le débat au sein de l’administration Obama, certains des conseillers les plus haut placés de M. Obama arguant de ce que le chaos du champ de bataille syrien rendrait quasiment impossible de s’assurer que les armes de la CIA restent éloignées des mains de groupes militants comme le front al-Nosra. M. Obama rejeta le programme.

Mais il changea d’avis l’année suivante, et signa une circulaire autorisant la CIA à armer et entraîner clandestinement de petits groupes de rebelles sur des bases situées en Jordanie. Le changement d’avis du président fit suite à un lobbying intense de la part de dirigeants étrangers, notamment le roi Abdullah II de Jordanie et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, qui demandaient que les États-Unis jouent un rôle plus actif pour mettre fin au conflit.

Le programme secret, dont le nom de code choisi fut Bois de Sycomore, commença lentement, mais en 2015, les rebelles soutenus par la CIA avaient fait des progrès importants contre les forces syriennes, prenant pied dans des zones du pays jusqu’alors considérées comme bastions gouvernementaux. L’offensive avait gagné en dynamisme après que la CIA et l’Arabie saoudite se mirent à distribuer les puissantes armes antichar aux groupes rebelles.

Mais la poussée des rebelles sur les provinces d’Idlib, Jama et Latakia en Syrie du nord créèrent également des problèmes à Washington. Le front al-Nosra, combattant souvent aux cotés des rebelles financés par la CIA, faisait ses propres conquêtes territoriales.

M. Poutine prit les conquêtes d’al-Nosra comme une justification pour l’attaque militaire russe sur la Syrie, qui commença en 2015. La campagne russe, qui bombarda sans relâche les combattants financés par la CIA et les militants d’al-Nosra, frappa fort les rebelles, et les mit en déroute.

Le programme subit également d’autres revers. L’armement et l’entraînement des rebelles se déroulaient en Jordanie et en Turquie, et à un moment les officiers de renseignement jordaniens se mirent à voler et à revendre sur le marché noir les armes que la CIA avaient apportées sur le territoire à destination des rebelles syriens. En novembre, un membre des forces militaires jordaniennes tua par arme à feu trois soldats américains qui avaient entraîné des rebelles syriens dans le cadre du programme de la CIA.

Les officiels de la Maison-Blanche reçurent également régulièrement des rapports, selon lesquels les rebelles entraînés par la CIA exécutaient sommairement les prisonniers et violaient de diverses façons les règles des conflits armés. Il pouvait arriver que les rapports amènent à une suspension de la coopération de la CIA avec les groupes soupçonnés de mal agir.

John O. Brennan, dernier directeur de la CIA sous Obama, continua de défendre bec et ongles le programme, malgré les divisions au sein de l’agence d’espionnage sur son efficacité. Mais au cours de la dernière année de l’administration Obama, le programme avait perdu de nombreux soutiens à la Maison-Blanche – en particulier après que la priorité numéro 1 en Syrie de l’administration devint de battre l’État Islamique, également appelé ISIS ou ISIL, et non plus de mettre fin au gouvernement de M. Assad.

Au cours d’une réunion dans la salle de crise de la Maison-Blanche, sur la fin de l’administration Obama, alors que les rebelles financés par la CIA continuaient de perdre du terrain face aux bombardements russes qui allaient en s’amenuisant, M. Brennan insista pour que les États-Unis poursuivent le financement contre M. Assad, d’après une personne présente à cette réunion.

Mais Susan E. Rice, la conseillère en sécurité nationale, répliqua « Ne faites pas d’erreur », toujours d’après la personne qui relate cette réunion. « La priorité du président est de combattre l’EI. »

Soutenues par l’aviation russe, les forces gouvernementales syriennes reprirent peu à peu du terrain près de la frontière turque, dans des zones longtemps restées sous contrôle des rebelles et finirent par repousser nombre de rebelles jusqu’à la ville assiégée d’Alep.

Alep fut reprise par les forces gouvernementales syriennes en décembre.

Eric Schmitt, Matthew Rosenberg et Matt Apuzzo ont participé à cette enquête.

Source : The New York Times, Mark Mazzetti, Adam Goldman & Michael S. Schmidt, 02-08-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

http://www.les-crises.fr/les-dessous-de-la-disparition-de-la-guerre-secrete-de-la-cia-en-syrie-a-un-milliard-de-dollars/

 

3 réponses à Les dessous de la disparition de la guerre secrète de la CIA en Syrie à un milliard de dollars

  1. Kazhim Le 21 août 2017 à 06h29

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    Ce qui est marrant dans tout cela c’est que l’éthique ou la moral n’interviennent jamais dans ce cas de figure, non, c’est toujours une question d’argent.

    Pour moi cela illustre parfaitement l’absence de valeur humaine, et le culte de l’argent. Qu’attendre d’un pays pareil, le pire toujours

  2. relc Le 21 août 2017 à 07h13

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    « Le programme a eu ses heures de réussite, notamment en 2015 avec l’usage par les rebelles de missiles antichars fournis par la CIA, et les forces dirigées par l’Arabie saoudite en Syrie du Nord. »

    lire

    … notamment en 2015 quand les rebelles, faisant usage de missiles anti-chars fournis par la CIA et aussi par l’Arabie saoudite, ont mis en déroute les forces gouvernementales en Syrie du Nord.

    “… including in 2015 when rebels using tank-destroying missiles, supplied by the C.I.A. and also Saudi Arabia, routed government forces in northern Syria.”

  3. bobo1414 Le 21 août 2017 à 08h08

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    Il pouvait arriver que les rapports amènent à une suspension de la coopération de la CIA avec les groupes soupçonnés de mal agir.Si ca n etait pas aussi tragique cette phrase me ferait vraiment sourrire, le jour ou la CIA aura ce genre de raisonnement moral je crois que ca ne s appellerra plus CIA

Steve Bannon, l’impénitent

http://lesakerfrancophone.fr/steve-bannon-impenitent


Par Robert Kuttner − 16 août 2017 − Source prospect.org via noeud-gordien.fr

Note d’Alexis Toulet

Un document inattendu et un aperçu intéressant des luttes d’influence internes, de la désunion et pour tout dire du bricolage dans le plus proche entourage de Donald Trump.

Ou quand le stratège de Trump, ancien président de Breitbart News et homme d’influence très fortement marqué à droite Steve Bannon téléphone à l’éditeur d’un journal de gauche pour expliquer ses luttes contre ses adversaires politiques dans l’entourage du président américain, dans l’espoir apparent de s’en faire un allié (?!) et sans se préoccuper apparemment le moins du monde qu’il le mette bien évidemment sur la place publique.

Naïveté – difficile à imaginer de la part d’un homme de médias comme Bannon, reflet de bricolages d’un conseiller mis en accusation suite au meurtre de Charlottesville, volonté de faire pression sur Trump ou billard politique à douze bandes ?

Robert Kuttner a reçu un coup de téléphone peu ordinaire l’après-midi du 15 août. Co-éditeur de Prospect, revue américaine de gauche s’intéressant en priorité aux politiques publiques, il ne s’attendait probablement pas à ce que Steve Bannon, le conseiller politique du président Trump, demande à avoir cette longue conversation, qu’il a bien sûr retranscrite dans un article sur le site du magazine, Bannon n’ayant à aucun moment demandé à ce que leur entretien reste « off the record », c’est-à-dire privé.

Kuttner ne semble pas en être tout à fait revenu, et se perd en conjectures sur les motivations du conseiller présidentiel, mis en difficulté suite au meurtre d’une manifestante par un néo-nazi à Charlottesville le 12 août. Voici une traduction de son compte-rendu de la conversation :

Le stratège de Trump, mis en difficulté, prend l’initiative de me téléphoner pour discuter de la Chine, la Corée, et de ses ennemis à l’intérieur de l’administration.
Vous pourriez imaginer, vu les récentes nouvelles, que Steve Bannon est le dos au mur et donc se comporte prudemment. Après les événements de Charlottesville, beaucoup le mettent en cause pour l’indulgence constante de son patron envers les suprématistes blancs. Les alliés du conseiller à la sécurité nationale H.R. Mac Master tiennent Bannon pour responsable d’une campagne contre lui de Breitbart News, que Bannon a autrefois dirigé. La défense de Bannon par Trump à sa conférence de presse de mardi était tiède.

Mais Bannon était d’excellente humeur quand il m’a téléphoné mardi après-midi pour discuter la politique de la ligne dure contre la Chine, et il n’a pas mâché ses mots pour décrire ses efforts pour neutraliser ses rivaux aux ministères de la Défense, des Affaires étrangères et du Trésor public. « Ils se font dessus », disait-il, avant de détailler comment il évincerait certains de ses opposants aux Affaires étrangères et à la Défense.

Il va sans dire que j’étais un peu étonné de recevoir un courriel de l’assistant de Bannon mardi midi, au moment même où se déchaînait une nouvelle fois l’enfer au sujet de Charlottesville, disant que Bannon voulait me rencontrer. Je venais de publier un article sur la manière dont la Chine profitait de la dispute nucléaire États-Unis – Corée du Nord, avec quelques mots doux pour son patron.

« Trump a trouvé son égal en Kim. Le risque que deux idiots arrogants en arrivent à un échange nucléaire est plus grave qu’à aucun moment depuis octobre 1962 ». Peut-être Bannon voulait-il me crier dessus ?

J’ai dit à son assistant que j’étais en vacances, mais que je serais heureux de parler au téléphone. Bannon appela tout de suite.

Bien loin de me passer un savon pour avoir comparé Trump à Kim, il commença:

C’est un grand honneur de finalement vous mettre la main dessus. J’ai suivi vos écrits depuis des années et je crois que vous et moi pensons la même chose au sujet de la Chine. Vous l’avez très bien dit.

Nous sommes en guerre économique contre la Chine. C’est dans toute leur littérature. Ils ne se privent pas de dire ce qu’ils font. L’un de nous sera un hégémon dans 25 à 30 ans, et les choses continuent comme maintenant ce sera eux. La Corée, c’est juste eux qui nous font danser. C’est une distraction.

Bannon dit qu’il pourrait accepter un accord où la Chine s’arrange pour que la Corée du Nord gèle son armement nucléaire avec des inspections tandis que les États-Unis retirent leurs troupes de la péninsule, mais qu’un tel accord semble improbable. Étant donné qu’il n’y a guère de chance que la Chine aille plus loin sur le sujet, et que la logique de la dissuasion est en elle-même une source de modération, Bannon ne voit aucune raison de se priver de sanctions commerciales dures contre la Chine.

A l’encontre de Trump menaçant « feu et colère », Bannon affirme :

Il n’y a aucune solution militaire [aux menaces nucléaires de la Corée du Nord], vous pouvez l’oublier. A moins que quelqu’un ne résolve ce terme de l’équation qui me montre que dix millions de personnes à Séoul meurent dans les 30 premières minutes par armes conventionnelles, je ne sais pas de quoi vous parlez, il n’y a pas de solution militaire, ils nous tiennent.

Bannon poursuivit par une description de sa bataille au sein de l’administration pour une ligne plus dure contre le commerce chinois, et afin de ne pas tomber dans un piège consistant à penser que les plaintes au sujet du comportement commercial de la Chine devraient passer au second plan dans l’espoir que la Chine jouant les honnêtes courtiers aiderait à modérer Kim.

Pour moi, la guerre économique contre la Chine est tout. Et nous devons nous concentrer là-dessus comme des maniaques. Si nous continuons à perdre, nous sommes à cinq ans, je dirais au maximum dix ans, de passer un point d’inflexion dont nous ne nous relèverons jamais.

Le plan d’attaque de Bannon inclut : une plainte basée sur la Section 301 du Trade Act de 1974 contre la coercition chinoise au transfert de technologie exercée sur les entreprises américaines faisant des affaires là-bas, et d’autres plaintes contre le dumping en matière d’acier et d’aluminium.

Nous allons mener la vie dure à ces gars. Nous sommes arrivés à la conclusion qu’ils sont en guerre économique, et ils nous écrasent.

Mais qu’en est-il de ses adversaires internes, aux Affaires étrangères et à la Défense, qui pensent que les E.U. peuvent s’assurer l’aide de Pékin dans l’affrontement avec la Corée du Nord, et au Trésor public et au conseil économique qui ne veulent pas toucher au système du commerce ?

« Oh, ils se font dessus », et d’expliquer que la plainte Section 301, suspendue quand a commencé la guerre de menaces avec la Corée du Nord, n’a été mise de côté que temporairement, et sera réactivée dans trois semaines. Quant aux autres ministères, Bannon a de grands projets pour marginaliser leur influence.

Je change les gens à la Défense en Asie orientale, j’y mets des faucons. Je fais virer Susan Thornton [chef intérimaire des Affaires est-asiatiques et pacifiques] aux Affaires étrangères.

Mais Bannon peut-il vraiment gagner cette lutte interne ?

Je la gagne tous les jours. Et nous continuons à nous battre. Il y Gary Cohn du Trésor et Goldman Sachs qui font du lobbying. 1

Il faut qu’on y arrive. La position par défaut du président c’est celle-là, mais c’est l’administration qui est prise de folie. Comprenez-moi bien. Je veux dire tous les jours.

Bannon expliquait que sa stratégie est de se battre contre les colombes de la politique commerciale en interne, tout en construisant à l’extérieur une coalition de faucons en matière commerciale, qu’ils soient de gauche ou de droite. D’où son coup de fil.

Il y a deux ou trois choses stupéfiantes à ce principe d’action. Premièrement, sachant que la plupart des opposants à la stratégie commerciale de Bannon contre la Chine sont d’autres responsables de l’administration Trump, il n’est pas clair comment en appeler à l’aide de la gauche. Cela donnerait plutôt à ses adversaires des arguments pour le taxer de manque de fiabilité et de déloyauté.

Plus étonnant, le fait que Bannon téléphone à l’éditeur d’une revue progressiste – dont les deux premières couvertures après l’élection de Trump étaient « Résister à Trump » et « Contenir Trump » – et s’imagine qu’une possible convergence de vues sur le commerce avec la Chine pourrait compenser le fossé politique et moral au sujet du nationalisme blanc.

Jamais la question n’a été posée si la conversation était privée ou non. Cela aussi est ahurissant, car Steve Bannon n’est pas exactement un agneau sans défense quand il s’agit des relations avec la presse. C’est sans doute la personne qui maîtrise le mieux les médias en Amérique.

J’ai interrogé Bannon sur le rapport entre son programme de nationalisme économique et l’affreux nationalisme blanc incarné par la violence raciste à Charlottesville et la réticence de Trump à la condamner. Après tout, Bannon était l’architecte de la stratégie consistant à utiliser Breitbart pour chauffer le nationalisme blanc, puis à s’appuyer sur l’extrême-droite comme base pour Trump. 2

Il a rejeté l’extrême-droite comme hors de propos et esquiva son propre rôle de la cultiver :

L’ethno-nationalisme, ce sont des perdants. C’est une frange. Je pense que les médias jouent trop dessus, et nous devons l’écraser, euh l’écraser davantage.

Ces types, c’est une collection de clowns.

De sa bouche, à l’oreille de Trump.

Les Démocrates, plus longtemps ils font de la politique d’identités, mieux je les coince. Je veux qu’ils parlent de racisme tous les jours. Si la gauche se concentre sur race et identité, et nous sur le nationalisme économique, nous pourrons écraser les Démocrates.

Je n’avais jamais parlé avec Bannon avant. J’ai retiré de la conversation l’impression d’un homme à la fois futé et déchaîné. L’eau monte autour de lui, mais il continue ses combats internes, et tente de se faire d’improbables alliés extérieurs pour promouvoir sa stratégie chinoise. Ses ennemis en feront ce qu’ils en feront.

Soit les nouvelles de menaces sur la position de Bannon sont grossièrement exagérée par ses rivaux, soit il a décidé de ne pas changer sa routine et de tomber en combattant. Vu l’impulsivité de Trump, ni Bannon ni Trump ne savent vraiment d’un jour au suivant si Bannon restera ou partira. Il a survécu à d’autres menaces. Alors au diable les torpilles.

La conversation s’est terminée par une invitation de Bannon à la Maison Blanche après la Fête du Travail 3 pour continuer la discussion sur la Chine et le commerce.

On verra s’il y est encore.

Robert Kuttner

Traduit par Alexis Toulet

Notes

  1. Goldman Sachs, faire du lobbying dans le sens du nationalisme économique, au risque de troubler les règles du libre-échange international ? Il est permis de penser que Steve Bannon s’illusionne quelque peu.
  2. Difficile d’imaginer avec Robert Kuttner que la base électorale de Trump serait constituée principalement de nationalistes racistes. Le président américain conserve depuis trois mois un soutien globalement stable à 40% de la population américaine, contre 55% d’opposants, comme le montre cet agrégateur de sondages. Il n’est fort heureusement pas vrai que 40% de la population américaine serait constituée de racistes, sinon le rassemblement des néo-nazis et autres klansmen à Charlottesville aurait réuni des millions de personnes, plutôt que quelques centaines.
  3. Aux États-Unis, le 4 septembre

 

Assad refuse que les pays qui soutiennent encore les rebelles rouvrent leurs ambassades

https://francais.rt.com/international/42282-assad-refuse-que-pays-qui-soutiennent-rebelles-rouvrent-embassades

Assad refuse que les pays qui soutiennent encore les rebelles rouvrent leurs ambassades © Sana Sana Source: Reuters
Bachar el-Assad durant une entrevue avec l’AFP en avril 2017.

Bachar el-Assad a exclu la possibilité de réouverture d’ambassades en Syrie pour les pays n’ayant pas totalement rompu leurs liens avec les rebelles armés, qu’il qualifie de terroristes. Il a en outre assuré que son pays n’était pas «isolé».

Le président syrien Bachar el-Assad a déclaré le 20 août que les pays qui souhaitaient rétablir des liens diplomatiques avec la Syrie devaient avant tout rompre tout lien avec les rebelles.

«Il n’y aura ni coopération de sécurité, ni ouverture d’ambassades, ni rôle pour certains Etats qui disent vouloir chercher une issue [à la guerre en Syrie] tant qu’ils n’auront pas coupé leurs liens de manière explicite avec le terrorisme», a affirmé le chef d’Etat dans un discours devant les membres du corps diplomatique syrien retransmis par la télévision nationale.

Les Etats-Unis et la majorité des pays européens ont fermé leur ambassade à Damas dès le début du conflit, qui a dégénéré en guerre civile en 2011. En mai, le quotidien panarabe Al Hayat laissait entendre qu’Emmanuel Macron envisageait de revenir sur cette décision, une information que le Quai d’Orsay avait par la suite démenti en affirmant que la question n’était «pas à l’ordre du jour».

La position du nouveau gouvernement français semble néanmoins différer de celle du précédent qui a longtemps considéré Bachar el-Assad comme le principal responsable de la situation et exigeait son départ comme préalable aux discussions de paix dans la région. Cette position s’est ensuite peu à peu infléchie, notamment à partir des attentats de Paris en novembre 2015, lorsque la lutte contre l’Etat islamique en Irak et en Syrie est devenue la priorité absolue.

De son côté, le président Bachar el-Assad semble se montrer plus ferme envers les pays qui sont défavorables, voire hostiles à son maintien à la tête de l’Etat syrien. «Nous ne sommes pas isolés comme ils le pensent, c’est leur arrogance qui les pousse à penser de cette manière», a-t-il aussi précisé lors de sa prise de parole. Il a notamment estimé que la Syrie ne devait plus regarder vers l’Occident, mais plutôt «se tourner politiquement, économiquement et culturellement vers l’Est», en référence à ses alliés actuels.

Le président syrien peut en effet s’appuyer sur ses victoires sur le terrain militaire depuis 2015, comme sur sa coopération avec la Russie et l’Iran. La Turquie elle aussi a participé aux négociations d’Astana au Kazakhstan et s’est prononcée en faveur de la proposition russe d’ouverture de «zones de désescalade» en Syrie. «Nous avons fait échouer les plans occidentaux [contre la Syrie] mais cela ne veut pas dire que nous avons gagné, la bataille continue», a tout de même tempéré Bachar al-Assad sur ce sujet, évoquant au passage l’aide apportée par certaines puissances occidentales aux rebelles «modérés».

La guerre civile aurait fait 330 000 mots en six ans et coûté selon les estimations de la Banque mondiale 226 milliards de dollars (environ 200 milliards d’euros) à l’économie syrienne.

Assad refuse que les pays qui soutiennent encore les rebelles rouvrent leurs ambassades © Sana Sana Source: Reuters
Bachar el-Assad durant une entrevue avec l’AFP en avril 2017.

Bachar el-Assad a exclu la possibilité de réouverture d’ambassades en Syrie pour les pays n’ayant pas totalement rompu leurs liens avec les rebelles armés, qu’il qualifie de terroristes. Il a en outre assuré que son pays n’était pas «isolé».

Le président syrien Bachar el-Assad a déclaré le 20 août que les pays qui souhaitaient rétablir des liens diplomatiques avec la Syrie devaient avant tout rompre tout lien avec les rebelles.

«Il n’y aura ni coopération de sécurité, ni ouverture d’ambassades, ni rôle pour certains Etats qui disent vouloir chercher une issue [à la guerre en Syrie] tant qu’ils n’auront pas coupé leurs liens de manière explicite avec le terrorisme», a affirmé le chef d’Etat dans un discours devant les membres du corps diplomatique syrien retransmis par la télévision nationale.

Les Etats-Unis et la majorité des pays européens ont fermé leur ambassade à Damas dès le début du conflit, qui a dégénéré en guerre civile en 2011. En mai, le quotidien panarabe Al Hayat laissait entendre qu’Emmanuel Macron envisageait de revenir sur cette décision, une information que le Quai d’Orsay avait par la suite démenti en affirmant que la question n’était «pas à l’ordre du jour».

La position du nouveau gouvernement français semble néanmoins différer de celle du précédent qui a longtemps considéré Bachar el-Assad comme le principal responsable de la situation et exigeait son départ comme préalable aux discussions de paix dans la région. Cette position s’est ensuite peu à peu infléchie, notamment à partir des attentats de Paris en novembre 2015, lorsque la lutte contre l’Etat islamique en Irak et en Syrie est devenue la priorité absolue.

De son côté, le président Bachar el-Assad semble se montrer plus ferme envers les pays qui sont défavorables, voire hostiles à son maintien à la tête de l’Etat syrien. «Nous ne sommes pas isolés comme ils le pensent, c’est leur arrogance qui les pousse à penser de cette manière», a-t-il aussi précisé lors de sa prise de parole. Il a notamment estimé que la Syrie ne devait plus regarder vers l’Occident, mais plutôt «se tourner politiquement, économiquement et culturellement vers l’Est», en référence à ses alliés actuels.

Le président syrien peut en effet s’appuyer sur ses victoires sur le terrain militaire depuis 2015, comme sur sa coopération avec la Russie et l’Iran. La Turquie elle aussi a participé aux négociations d’Astana au Kazakhstan et s’est prononcée en faveur de la proposition russe d’ouverture de «zones de désescalade» en Syrie. «Nous avons fait échouer les plans occidentaux [contre la Syrie] mais cela ne veut pas dire que nous avons gagné, la bataille continue», a tout de même tempéré Bachar al-Assad sur ce sujet, évoquant au passage l’aide apportée par certaines puissances occidentales aux rebelles «modérés».

La guerre civile aurait fait 330 000 mots en six ans et coûté selon les estimations de la Banque mondiale 226 milliards de dollars (environ 200 milliards d’euros) à l’économie syrienne.

DIRECT. Attentats en Catalogne : au moins 120 bonbonnes de gaz retrouvées pour commettre « un ou plusieurs attentats » à Barcelone, selon la police

http://www.francetvinfo.fr

Les enquêteurs suspectent la cellule jihadiste qui a perpétré les attaques de Barcelone et de Cambrils d’avoir d’abord projeté un attentat de grande ampleur dans la capitale catalane.

Les ruines de la maison d\'Alcanar (Espagne), détruite à la suite d\'une explosion non-contrôlée, le 16 août 2016. 
Les ruines de la maison d’Alcanar (Espagne), détruite à la suite d’une explosion non-contrôlée, le 16 août 2016.  (TJERK VAN DER MEULEN / AFP)
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Louis SanPierre GodonFrance Télévisions

Mis à jour le 20/08/2017 | 17:19
publié le 20/08/2017 | 07:44

Ce qu’il faut savoirLes terroristes prévoyaient un carnage. Au moins 120 bonbonnes de gaz ont été retrouvées pour commettre « un ou plusieurs attentats » à Barcelone, a annoncé la police catalane, dimanche 20 août. Les enquêteurs suspectent la cellule jihadiste qui a perpétré les attaques de Barcelone et Cambrils d’avoir projeté, dans un premier temps, au moins un attentat de grande ampleur.

Une explosion involontaire, survenue la veille de l’attentat dans un appartement d’Alcanar, aurait précipité le passage à l’acte des terroristes.« Nous commençons à voir clairement que c’est le lieu où se préparaient les explosifs pour commettre un ou plusieurs attentats dans la ville de Barcelone », a déclaré le chef de la police de Catalogne, Josep Lluis Trapero. Suivez l’évolution de l’enquête en direct sur franceinfo.

Un imam dans le viseur de la police. L’attention des enquêteurs se concentre désormais sur le rôle présumé d’un imam de Ripoll, une petite localité du nord du pays dont sont originaires plusieurs membres de la cellule jihadiste qui a perpétré ces attaques.

« La cellule a été démantelée. » Cette déclaration du ministre de l’Intérieur espagnol, Juan Ignacio Zoido a rapidement été nuancée par la police catalane, qui a rappelé qu’« une personne [faisait] toujours l’objet d’un avis de recherche ».

Un suspect toujours traqué. Il s’agit de Younès Abouyaaqoub, un Marocain de 22 ans. Quatre autres personnes sont toujours en garde à vue et cinq ont été abattues dans la nuit de jeudi à vendredi à Cambrils, alors qu’ils menaient une attaque à la voiture bélier.

EN IMAGES. Attentats : sur les Ramblas endeuillées, la foule, le roi et le réconfort

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  • Le roi Felipe VI et la reine Letizia ainsi qu'une foule nombreuse sont retournées sur les Ramblas ce samedi.
    Le roi Felipe VI et la reine Letizia ainsi qu’une foule nombreuse sont retournées sur les Ramblas ce samedi. | Photo AFP

Ouest-France avec AFP

De nouveau les Ramblas, à Barcelone, se sont emplies de fleurs, d’amour dans toutes les langues et de bravos. Le kilomètre d’avenue endeuillé par l’attentat de jeudi, était bondé comme jamais samedi. Le roi est aussi venu sur place en fin de journée. Reportage.

Concert de klaxons et lâchers de ballons. Les chauffeurs de taxis jaunes ont défilé sur l’avenue en fin d’après-midi, un crêpe noir accroché à leurs antennes et le slogan « nous n’avons pas peur » scotché sur leurs fenêtres. Pakistanais, Hussein Naçam, 44 ans, a déposé avec d’autres collègues une énorme gerbe des « taxis musulmans » à l’entrée de l’avenue.

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Sur les 500 mètres parcourus par la fourgonnette qui a tué 13 personnes, des autels improvisés ne cessent d’apparaître au fil des heures. Les trois mots « Ensemble, différents, paix » s’affichent un peu partout, parmi les innombrables bougies, peluches et textes griffonnés. « Les Ramblas pleurent mais sont vivantes », résume une pancarte.

Lire aussi : Attentats en Espagne : un fugitif est toujours recherché

Un drapeau catalan est brandi d'un taxi.
Un drapeau catalan est brandi d’un taxi. | Photo EPA

Presque tous les commerces ont rouvert

De nouveau, on y mange des gaufres, des glaces, de la paëlla à toute heure. De nouveau, on y ingurgite toutes sortes de breuvages et le célèbre bar Boada affiche au-dessus du comptoir : « Cocktail du jour : Hope and Love » (Espoir et amour).

Presque tous les commerces ont rouvert et parfois même jamais vraiment fermé… Le Café de l’opéra – fondé en 1928 – n’est resté clos que trois heures le jour de l’attaque et seulement parce que la police l’y obligeait, assure Andreu Ros, 46 ans, le fils de la propriétaire.

« Nous espérons que la ville restera aussi accueillante » qu’elle l’a toujours été, dit-il, entre les murs qui virent passer de célèbres écrivains de la ville et du monde, tel le Barcelonais Manuel Vazquez Montalban (1939-2003), le prix Nobel colombien Gabriel Garcia Marquez (1927-2014) ou le Britannique George Orwell (1903-1950), engagé dans le camp républicain pendant la Guerre civile espagnole de 1936 à 1939 et qui logea sur l’avenue même.

Des passants offraient des câlins gratuits ce samedi sur les Ramblas à Barcelone.
Des passants offraient des câlins gratuits ce samedi sur les Ramblas à Barcelone. | Photo AFP

« On ne s’attendait pas à une telle multitude »

Les Ramblas, lieu de promenade depuis 1440. Les Ramblas, lieu de toutes les protestations, telle la première manifestation d’homosexuels en Espagne il y a 40 ans. Les Ramblas, théâtre de toutes les célébrations, aussi, telles les victoires des footballeurs du Barça, fêtées à la fontaine Canaletas, aujourd’hui transformées en autel à la mémoire des victimes de l’attentat.

« On ne s’attendait pas à une telle multitude. Les gens viennent comme pour chercher le regard les uns des autres », a confié dès vendredi Sergio Lopez, 36 ans, de la famille galicienne qui gère un kiosque de souvenirs voisin.

Des gens sur les Ramblas se réconfortent.
Des gens sur les Ramblas se réconfortent. | Reuters

À l’entrée du marché de la Boqueria, Felix Ribas, 60 ans, se tient parmi les énormes jambons entiers et chorizos qu’il vend depuis ses 17 ans : « Nous travaillons bien, comme si de rien n’était, même si nous, nous sommes mal à l’aise, d’avoir vu ce qui s’est passé… » Jeudi, « trois touristes s’étaient réfugiés dans mon stand, cachés. Un Italien de 28 ans pleurait parce qu’il ne savait pas où étaient sa femme et ses enfants », dit-il.

Le roi Felipe VI est venu sur place

En début de soirée, le roi d’Espagne Felipe VI et la reine Letizia sont venus se recueillir sur la célèbre mosaïque de Miro, à l’endroit même où la camionnette tueuse avait fini jeudi sa course.

Le monarque a repris l’expression devenue le slogan d’une ville : « Nous n’avons pas peur ». « Et nous n’aurons pas peur à l’avenir », a-t-il déclaré, après s’être rendu avec son épouse Letizia au chevet des blessés, dont 12 sont entre la vie et la mort, dans les deux hôpitaux de Barcelone.

Le roi Felipe VI a déposé des fleurs ce samedi.
Le roi Felipe VI a déposé des fleurs ce samedi. | Photo AFP

« La rue la plus gaie du monde »

Certains badauds ruminent bien « un sentiment de revanche », tel Jose Luis, Barcelonais de 76 ans, qui vient de faire ses courses au supermarché de l’avenue. Les assaillants « nous ont brisé le cœur », dit-il. Mais la foule semble chercher à vivre une communion – religieuse ou laïque – telle Isabella Koch, étudiante danoise de 20 ans, venue jeudi « voir et prier ».

Le défunt écrivain espagnol Juan Goytisolo, qui vivait à Marrakech, se déclarait « nationaliste des Ramblas, avec toutes leurs langues et toutes leurs cultures », a rappelé le quotidien catalan La Vanguardia. Le journal a aussi cité le poète andalou Federico Garcia Lorca (assassiné en 1936) qui les décrivait comme « la rue la plus gaie du monde » : « la seule rue de la Terre dont je voudrais qu’elle ne termine jamais ».

Des gens laissent des messages en hommage aux victimes.
Des gens laissent des messages en hommage aux victimes. | Photo AFP

Bastia/PSG : parcours croisés de deux clubs à l’image d’une société [Tribune libre]

Bastia/PSG : parcours croisés de deux clubs à l’image d’une société [Tribune libre]

Bastia

Précision : les points de vue exposés n’engagent que l’auteur de ce texte et nullement notre rédaction. Média alternatif, Breizh-info.com est avant tout attaché à la liberté d’expression. Ce qui implique tout naturellement que des opinions diverses, voire opposées, puissent y trouver leur place.

L’actualité sportive de l’été a été une fois de plus marquée par le football, et particulièrement par l’arrivée de Neymar, célèbre joueur brésilien, au Paris Saint-Gemain. Dans le même temps, l’annonce du dépôt de bilan du Sporting Club de Bastia et sa relégation en 5ème division (alors que ce dernier devait prendre part au championnat de Ligue 2) n’a pas suscité le moindre intérêt médiatique. L’histoire est ironique et la trajectoire croisée de ces deux clubs n’est pas sans rappeler les tiraillements en cours dans notre société.

Paris Saint-Germain, le jacobinisme moderne

Depuis quelques années, le PSG est devenu de très loin le plus gros club du football français. Avec un budget supérieur à 550 millions d’euros pour cette nouvelle saison, le géant d’Île-de-France représente à lui seul plus de 30% du budget de la Ligue 1. Un monstre financier piloté par QSI (Qatar Sports Investments), détenteur de la totalité des actions du club.

Mais, derrière la vitrine sportive qui semble ravir les amateurs de 4-4-2, quelles sont donc l’image et les valeurs véhiculées par le PSG et son public aujourd’hui ?

Le Parc des Princes, stade dans lequel évolue le club, est un avant-goût des évolutions sociétales qui nous attendent dans les prochaines années. Un phénomène qui ne date pas d’hier.

Le virage Auteuil, entité créée sous l’ère Canal Plus afin de promouvoir le multiculturalisme et occupé par différents groupes de supporters dits « ultras » jusqu’à la fin des années 2000, fut un laboratoire de l’idéologie Benetton. Une tribune dans laquelle cohabitaient militants d’extrême gauche, délinquants issus des quartiers sensibles de la banlieue parisienne et jeunes issus des classes moyennes en mal de diversité.

Remarquons au passage que la sulfureuse tribune Boulogne de jadis, assimilée régulièrement à l’extrême droite tant par les médias que par les supporters adverses, n’était ni plus ni moins qu’une version « européenne » de sa cousine d’Auteuil. Mais certainement pas un bastion de l’enracinement ! Une sorte de melting-pot blanc mélangeant enfants d’immigrés portugais et serbes, descendants de Bretons et de méridionaux atterris à Paris par les hasards de la vie, attirés par les lumières de l’ogre centraliste. Rien de surprenant en soi. De tout temps, Paris ne s’est-il pas nourri sur le cadavre des provinces de l’hexagone ? Pas de quoi y voir des vraies valeurs de Droite en tout cas !

Supporters parisiens et qataris, un point commun ?

Au tournant des années 2010, le public parisien connaîtra une évolution dans la forme, pas dans le fond. Un plan de sécurité drastique suite à de violents incidents puis l’arrivée des Qataris signeront la fin des groupes de supporters organisés. Une fin temporaire avant le retour des ultras au stade, métissés et « modernes » comme jamais. Le président du PSG Nasser Al-Khelaïfi est même particulièrement apprécié par ces derniers. Des affinités pas si surprenantes compte tenu de l’origine de ces supporters dans leur majorité…

Quant au reste du public, le Parc des Princes reflète tout autant la sociologie parisienne. Hipsters et bourgeois de l’intra-muros viennent y côtoyer le temps d’un match de football la population suburbaine, celle qui voit les prolos blancs déclassés et les bandes ethniques de quartiers défendre la même cause pendant 90 minutes. En n’oubliant jamais de considérer comme « paysan » tout supporter de club adverse n’habitant pas dans une jungle bétonnée et multiculturelle de plus de 10 millions d’âmes perdues. Quand le pain et les jeux sont le dernier ciment d’une société qui se fissure de partout. Ajoutez à toute cette galerie quelques touristes asiatiques ahuris par le spectacle offert par des millionnaires du ballon rond élevés au rang de demi-dieux, et le tableau du PSG est complet. La modernité en marche. Celle qui va s’imposer à notre société dans l’avenir. Et pas uniquement dans les stades de foot. Nous y reviendrons.

Paris reste toujours Paris, ville-monde (et tiers-monde) laboratoire de la globalisation, et n’a que ce qu’il mérite.

Bastia, Bashar et la politique en tribune

Loin, très loin des frasques plus people que sportives du PSG et de ses maillots à 140 euros, le SC Bastia sombre dans les abysses du football. L’un des porte-drapeaux de l’identité corse risque purement et simplement de disparaître, sans même prendre part à un championnat amateur. Un naufrage silencieux en dehors de l’île. Tout au plus quelques ricanements et sarcasmes contre ce petit club, un peu trop familial, un peu trop vieille école, un peu trop corse.

Il est vrai que les fans de Neymar et du football moderne se voient débarrassés de cette anomalie, de ce cas bien à part qu’était Bastia. Pas besoin du FC Barcelone pour être « bien plus qu’un club ».

De l’épopée en finale de la coupe UEFA en 1978 (époque où le mouvement nationaliste reprenait vigueur) jusqu’à ces derniers mois, le Sporting fut une vitrine pour la Corse.

Tandis que la grande majorité des groupes de supporters du championnat de France se sont drapés dans un apolitisme bon teint en se contentant de ne se positionner que sur les questions de football, les supporters corses se démarquaient là encore du continent et abordaient volontiers d’autres sujets.

Regroupés au sein des groupes Testa Mora (en référence à la tête de maure du drapeau corse) puis Bastia 1905, la tribune Est du stade de Furiani s’est souvent faîte remarquer par ses banderoles pour le moins dérangeantes.

La France du foot criera au scandale lorsque lors d’un Bastia-PSG en janvier 2015, quelques jours après la tuerie de Charlie Hebdo, un message grinçant sera déployé dans la tribune bastiaise : « Le Qatar finance le PSG… et le terrorisme ». Un message complété par un drap sur lequel un « Forza Bashar » venait enfoncer le clou. L’esprit Charlie façon corse. Les bastiais recroiseront la route du PSG en finale de Coupe de la Ligue au printemps 2015 à Paris. Bastia 1905 poussera la plaisanterie jusqu’à se promener avant le match dans le secteur de Châtelet avec une croix catholique en tête de cortège. Plutôt rare dans le quartier.

Défense de la langue corse

Mais, bien souvent, ce furent davantage les problèmes de la société corse qui inspiraient ces supporters. Ces derniers ont toujours rejeté par ailleurs l’appellation « ultras » et les codes qui en découlent. Ainsi, les banderoles en soutien à des indépendantistes corses emprisonnés sont apparues à plusieurs reprises à Furiani sous l’ère Bastia 1905. D’autres messages réclamaient la création d’une équipe de football nationale corse.

Enfin, autre fait notable, la totalité des chants de la tribune Est (renommée Petrignani par la suite) étaient en langue corse. De quoi joindre l’utile à l’agréable et permettre aux jeunes supporters turchini de soutenir leur club fétiche dans la langue de leurs ancêtres. Et d’éveiller les consciences par la même occasion. Du côté de la direction du SC Bastia, la promotion du corse n’était pas en reste non plus, gage d’une identité certaine.

Quoiqu’il advienne du sort du club, Bastia et ses supporters ne sont pas étrangers au regain de cette jeunesse corse qui a pris conscience d’elle-même et des enjeux tout aussi exaltants qui attendent l’île de Beauté. Les bons scores des nationalistes et autonomistes aux dernières élections sont autant de victoires du Sporting.

« A droga fora ! »

Décidément bien singulier, le SC Bastia fut le seul club du championnat français dont les supporters s’opposèrent ouvertement à la consommation de drogue par la jeunesse corse. Un message sera apposé derrières les buts de Furiani : « Ghjuventù corsa senza droga ». Pour une jeunesse corse sans drogue ! Le Groupe Bastia 1905 prendra même part à une manifestation organisée par le collectif « A Droga Fora » (la drogue dehors !) à Ajaccio en 2012. Qui peut en dire autant parmi les autres groupes de supporters du continent ? Les tribunes sont à l’image de la société et la drogue est effectivement bien présente dans les stades. Les ultras et leurs fameuses « valeurs » n’y sont pas imperméables, bien au contraire !

D’aucuns diront que l’on s’éloigne du football. Et alors ? Le marketing outrancier, le capitalisme sauvage et les valeurs du mondialisme s’affichent ouvertement dans les stades. Pourquoi avoir l’esprit sélectif ?

Épilogue

Voici donc les parcours croisés de deux clubs emblématiques du football contemporain. Deux symboles aux identités et aux valeurs diamétralement opposées. Avec des publics antagonistes. Urbains déracinés, atomisés et interchangeables contre insulaires claniques bien décidés à rester maîtres chez eux. Mais ce clivage ne s’opère pas qu’autour d’un rectangle vert, il divise et va diviser encore davantage notre société. Qu’elle soit bretonne, française, occidentale. Les maux sont les mêmes.

La ligne de démarcation est de plus en plus nette et les indécis devront choisir rapidement entre les deux camps. Prendre le maquis comme les Corses ou collaborer avec le mondialisme, qu’il soit qatari ou non.

Youenn Kereon

Crédit photo : Wikipédia/Pixabay
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« Macron est un caudillo néolibéral » – Entretien avec Iñigo Errejón

Source : Le Vent Se Lève, Iñigo Errejón, 16-08-2017

Iñigo Errejón a longtemps été le numéro 2 de Podemos et l’intellectuel de référence du mouvement. Il est le principal artisan de la « stratégie populiste », inspirée des thèses post-marxistes d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe, qui nourrit aujourd’hui les débats des gauches européennes. Nous avons eu la chance de pouvoir le rencontrer et de réaliser un entretien lors d’un voyage de la rédaction à Madrid. De nombreux thèmes y sont abordés : le populisme comme méthode de construction des identités politiques ; la façon dont Podemos s’est approprié le patriotisme ; la France Insoumise ; le populisme néolibéral d’Emmanuel Macron et la centralité politique de la notion d’ordre.

LVSL : Lorsque l’on parle de populisme en France, on est confronté à plusieurs difficultés. D’abord, malgré l’essor de la France Insoumise, qui a adopté à bien des égards une stratégie populiste au cours de la campagne présidentielle, de nombreux secteurs de la gauche française n’entendent pas se défaire de l’axe gauche/droite. Pourquoi selon vous les métaphores gauche et droite ne sont plus la clé de compréhension du moment politique actuel ?

Je commencerais par dire que c’est difficile en Espagne aussi. La bataille intellectuelle pour faire comprendre cette idée simple n’a pas encore été menée. Néanmoins, en 2014 et en 2015, une bonne partie des analystes et de nos camarades ont accepté l’idée que gauche et droite n’étaient plus les métaphores les plus aptes pour penser la transformation politique, tout simplement parce que nous en étions la preuve vivante. Beaucoup se méfiaient encore de la stratégie populiste, mais nous avons montré dans la pratique que cela fonctionnait, il leur était donc plus difficile de la contester. Dans un sens, nous avons donc plus avancé sur le terrain électoral que sur le terrain intellectuel.

Pourquoi l’axe métaphorique gauche/droite n’est pas le plus utile aujourd’hui pour comprendre comment se construisent les identités politiques en Europe ? La première réponse que j’apporterais est davantage politique que théorique. Dans la pratique, toutes les forces qui ont fait irruption dans les systèmes politiques européens, et qui ont été capables de les transformer, rejettent cet axe gauche/droite. Certains le font depuis des positions réactionnaires, d’autres depuis des positions progressistes. Le succès de Jeremy Corbyn a parfois été perçu comme un retour en force de la gauche. Mais même Corbyn a fait l’effort de traduire le langage du travaillisme afin de s’adresser aux classes populaires et aux classes moyennes britanniques, bien plus qu’il n’a cherché à revenir à l’essence de la gauche. Dans la pratique, empiriquement, tous les phénomènes politiques qui apportent une quelconque nouveauté dans le paysage politique européen naissent à partir d’une rhétorique qui tente d’identifier une majorité non-représentée plutôt qu’à partir d’un appel à se regrouper derrière les valeurs et la phraséologie de la gauche.

Pendant le long cycle néolibéral européen, gauche et droite ont trop longtemps signifié sociaux-démocrates et conservateurs. Cette idée s’est profondément installée dans l’imaginaire collectif. Je ne crois pas du tout que lorsque les gens ont investi les places publiques, en Espagne, pour dire « nous ne sommes ni de droite, ni de gauche, mais nous sommes ceux d’en bas contre ceux d’en haut », ils aient voulu explicitement contester les catégories politiques caractéristiques de la modernité. Non, ils disaient « nous ne sommes ni le PSOE ni le PP », car gauche et droite ont fini par être assimilées aux partis sociaux-démocrates et conservateurs. Mais pour beaucoup de gens, et je crois qu’on l’observe bien dans les politiques publiques, la principale frontière qui divise nos sociétés n’est pas celle qui sépare les sociaux-démocrates et les conservateurs, mais celle qui sépare ceux d’en haut du reste de la société, reste de la société qui souffre du consensus néolibéral, des politiques technocratiques et des coupes budgétaires, appliquées tantôt par la gauche, tantôt par la droite.

« La principale frontière qui divise nos sociétés n’est pas celle qui sépare les sociaux-démocrates des conservateurs, mais celle qui sépare ceux d’en haut du reste de la société qui souffre du consensus néolibéral. »

De sorte que la “gauche” n’est plus une expression valide, un rempart discursif utile, pour contester les politiques néolibérales et la prise en otage de la souveraineté populaire, car ceux qui ont hégémonisé le terme « gauche » ont été les principaux complices de ces politiques. Face à cette situation, une certaine gauche communiste ou post-communiste se contente de dire « oui, mais c’est parce qu’ils n’étaient pas vraiment de gauche ». Mais nous entrons alors dans un jeu de poupées russes où la gauche s’enferme dans une sorte de grand concours pour déterminer qui s’arrogera le monopole de l’étiquette : « je suis de gauche mais toi tu ne l’es pas. Moi oui, mais celui-là non ». Cette histoire relève du religieux bien plus que du politique.

Enfin, ce qui est en jeu dans nos sociétés européennes n’est pas tant de savoir si les politiques de nos gouvernements vont s’orienter un peu plus à gauche ou à droite. Il s’agit d’un combat fondamental entre démocratie et oligarchie. Et ce combat peut rassembler beaucoup de gens qui s’associent traditionnellement aux valeurs de la droite, ou à des valeurs conservatrices, mais qui commencent à percevoir qu’il n’y a rien à espérer des élites traditionnelles de leurs pays. L’idée de méritocratie, par exemple, était traditionnellement hégémonisée par la droite. Aujourd’hui en Espagne, l’idée de méritocratie est anti-oligarchique : avec le Parti Populaire au gouvernement, il est impossible de considérer que nous sommes dans une situation où les meilleurs professionnels obtiennent les meilleurs postes. Cette idée était autrefois conservatrice. De même que l’idée de souveraineté nationale. Or, il est aujourd’hui évident que la souveraineté nationale est menacée par un gouvernement qui a placé la politique économique du pays au service de Mme Merkel. Cette idée était de droite, et pourtant elle est aujourd’hui anti-oligarchique. C’est la raison pour laquelle je crois qu’actuellement, la frontière fondamentale entre démocratie et oligarchie est une frontière plus radicale, qui laisse par ailleurs entrevoir la possibilité d’une majorité bien plus large que celle de la seule gauche.

 

LVSL : L’idée de disputer les signifiants hégémonisés par l’adversaire est intéressante, elle est même probablement la clé d’une stratégie politique efficace. Il y a un débat entre ceux qui, comme Chantal Mouffe, en appellent à la construction d’un populisme de gauche, tandis que d’autres, comme vous, revendiquent un populisme « démocratique » ou « transversal ». Qu’entendez-vous par ce concept ? Est-ce que cela signifie que vous êtes inspiré par le Movimento Cinque Stelle italien, qui semble être le mouvement populiste le plus transversal en Europe ?

Nous avons vu le M5S adopter des comportements erratiques et contradictoires, notamment lorsqu’ils ont préféré former un groupe au Parlement européen avec des formations politiques parfois racistes, plutôt qu’avec des forces de transformation sociale. Sur de nombreux aspects, nous ne nous reconnaissons pas dans ce mouvement, mais je n’ai pas étudié le phénomène et je le dis donc avec prudence et avec respect.

Dans Construire un peuple, Nous discutons précisément de ce sujet avec Chantal Mouffe. Elle avance le concept de populisme de gauche. Je crois qu’elle le fait en partie car elle réfléchit depuis un contexte national, plus précisément le contexte national français, dans lequel il est nécessaire d’affirmer une différence morale vis-à-vis du FN. De ce fait, le populisme doit être accompagné d’un complément rassurant : « nous sommes populistes, mais ne vous en faites pas, nous sommes de gauche ». Pour ma part, je milite au sein d’un projet politique, dans un pays qui, certainement grâce au 15-M et grâce à notre irruption, n’est pas concerné par une menace fasciste. Il n’est donc pas nécessaire en Espagne de parler d’un populisme « de gauche ».

« La faim, l’exclusion sociale, la destruction des services publics, le traitement criminel infligé aux réfugiés, ne sont pas le fait de dangereuses hordes de chemises noires mais de gouvernements parfois sociaux-libéraux et souvent libéraux-conservateurs. »

Nous n’avons pas besoin d’avoir ce geste rassurant qui, à mon avis, et j’en parle beaucoup avec Chantal, est avant tout destiné au vieux progressisme européen : « nous parlons de souveraineté, de patrie, de reconstruire une idée de peuple, nous parlons de la centralité de l’Etat dans l’organisation de la vie collective, mais pas de panique, ce n’est pas le retour aux années 30 ». Du fait de la situation espagnole, et de la génération à laquelle j’appartiens, nous ne sommes pas contraints d’apporter cette nuance. Ça ne me fait pas peur. Souvent, la gauche aime exagérer le risque fasciste en Europe, mais les pires atrocités en Europe sont aujourd’hui commises par des élites subordonnées au projet financier européen. La faim, l’exclusion sociale, la destruction des services publics, le traitement criminel infligé aux réfugiés, ne sont pas le fait de dangereuses hordes de chemises noires mais de gouvernements parfois sociaux-libéraux et souvent libéraux-conservateurs. Voilà la véritable menace de dérive autoritaire qui pèse sur l’Union européenne.

En termes analytiques, la distinction entre populisme de gauche et populisme de droite est-elle utile ? Il me semble que c’est avant tout une distinction morale, qui fait moins sens d’un point de vue théorique. Le problème, c’est que la perspective théorique que nous partageons peut parfois conduire à des conclusions effrayantes: « Si le Front national est une force populiste, cela signifie-t-il que j’ai quelque chose à voir avec eux ? Peut-on être apparentés dans notre manière d’envisager la politique avec des forces que nous détestons et qui nous sont antagonistes ? ». Je pense qu’il est possible de partager une même approche théorique tout en ayant des visions antagonistes quant à la société que nous souhaitons construire. Je crois donc que le populisme « de gauche » reste un complément tranquillisant. Il ne me dérange pas, mais je ne sais pas s’il apporte grand-chose.

LVSL : Où se situe dès lors la distinction entre le populisme démocratique et le populisme du Front national, par exemple ?

Si l’on veut différencier le populisme démocratique du populisme réactionnaire, il y a selon moi deux grandes distinctions à opérer. La première réside dans la conception du peuple. D’un côté, le peuple est considéré comme une unité organique, qui préexiste à la volonté générale. De l’autre, il est envisagé comme un construit culturel permanent.

Pour les réactionnaires, le peuple est, car il en a toujours été ainsi, depuis leurs grands-parents et leurs arrière-grands-parents. Le peuple existe de manière organique, en tant qu’essence, indépendamment de la volonté qu’ont les citoyens qui habitent un pays à un moment donné. Ainsi, la vision selon laquelle le peuple de France est immortel, et selon laquelle il est directement relié à Jeanne d’Arc. Non pas tant par la volonté des Français d’aujourd’hui de reproduire l’héroïsme de Jeanne d’Arc, mais par le sang, et par la terre. C’est ce lien de filiation essentialiste qui débouche facilement sur une vision réactionnaire et raciste du peuple.

Dans la version démocratique du populisme, le peuple n’existe pas, mais il est dans le même temps indispensable. Il n’y a pas un lieu dans lequel se rendre pour trouver le peuple mythique, pas ici ni même dans les villages indigènes des Andes. Il n’y a pas de lieu mythique dans lequel il suffirait de soulever le rideau pour découvrir le peuple dans toute sa splendeur. Le peuple est une volonté générale qui résulte d’une construction culturelle. Il dote un ensemble de citoyens fragmenté et dispersé d’un horizon qui leur permet de regrouper leurs volontés, leurs désirs, leurs attentes, leurs craintes, et d’avancer dans le même sens. Mais cette unité n’est pas organique, elle n’est pas donnée une fois pour toutes. C’est d’ailleurs cette dernière idée que l’on retrouve dans les vieux concepts de nation pour les fascistes et de classe dans le marxisme : quelque chose qui existerait avant le politique, et que nous devrions ensuite découvrir. Je ne crois pas que ce soit le cas, le peuple est une construction culturelle qui doit se reproduire chaque jour.

De ce fait, je n’accepte pas la critique des libéraux selon laquelle tout populisme serait totalitaire, car ils croient que le peuple est un et que la représentation est une. Ils nous ont mal lus. Nous pensons que le peuple est une construction quotidienne de l’intérêt général. Mais cet intérêt général ne préexiste pas dans l’attente d’être découvert, c’est un travail de tous les jours. Le peuple n’existe pas, et en même temps le peuple est inévitable, car sans le peuple il n’y a pas de possibilité d’envisager des fins collectives au politique.

LVSL : Quelle est la deuxième distinction ?

La seconde distinction découle de la première, elle tient à la désignation d’un ennemi ou d’un adversaire. Pour les populistes réactionnaires, les ennemis sont les travailleurs immigrés, les populations les plus démunies : c’est la logique de la haine de l’avant-dernier contre le dernier. Pour nous, l’ennemi ou l’adversaire contre lequel nous construisons le peuple, ce sont les oligarchies qui n’ont cessé de séquestrer nos institutions et nos Etats de droit en Europe. C’est ce qui me semble faire la différence.

LVSL : En 2012, dans un débat avec Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, Jean-Luc Mélenchon expliquait qu’il lui était difficile d’utiliser le concept de populisme car il était connoté négativement (assimilé à l’extrême droite, aux “bas instincts” du peuple). Selon Ernesto Laclau, en revanche, “il faut faire avec le populisme ce que les chrétiens ont fait avec la croix : transformer un symbole d’ignominie en un symbole positif”…

Je n’étais pas d’accord avec Ernesto Laclau lorsqu’il disait que le populisme est un terme que l’on peut disputer et resignifier pour l’utiliser à des fins de communication politique. Je ne le crois pas, je pense que le terme est trop chargé négativement dans les sociétés européennes. Dans ma pratique politique et médiatique quotidienne, il ne me sert à rien. Il m’est utile dans ma pratique intellectuelle et analytique. Dans un entretien à tête reposée, plus théorique, je peux reconnaître que le populisme m’apparaît comme la meilleure grille d’analyse pour comprendre la naissance et le développement de Podemos. Et nous-même nous sommes largement abreuvés d’expériences populistes ou national-populaires, en Amérique latine notamment. Lorsqu’il s’agit de communiquer, le concept de populisme ne me sert pas. Je nous identifie comme une force démocratique confrontée à des forces représentant les intérêts de minorités de privilégiés.

LVSL : Quel rôle a pu jouer la spectaculaire vague de mobilisations sociales qui a secoué l’Espagne ces dernières années, et tout particulièrement le mouvement des Indignés, dans le processus de construction du peuple ?

Un processus radical de transformation, une révolution démocratique, suppose que les « sans-titres », comme le dirait Jacques Rancière, aient la capacité de rééquilibrer la répartition des pouvoirs dans leur société d’une manière plus juste, plus favorable aux gens ordinaires, à ceux d’en bas. Et pour cela, il est nécessaire de produire une certaine idée de transcendance, de mystique et d’épique, afin d’assurer que nous ne représentons pas seulement des intérêts corporatistes. C’est un peu l’idée que l’on retrouve dans Gladiator, « ce que nous faisons dans nos vies trouve un écho dans l’éternité » : l’idée que nous sommes en train de faire l’histoire.

Dans la sémantique politique espagnole, normalement, « peuple » est un terme que les gens n’osent pas utiliser sauf dans les manifestations de grande ampleur. Personne ne chante « El pueblo unido jamás será vencido » dans un rassemblement de 2000 personnes. Mais si ce sont 200 000 personnes qui se regroupent, tout le monde le chante, comme s’il s’agissait d’un terme réservé aux grandes occasions, un mot que nous utilisons uniquement lorsque que nous croyons représenter légitimement une majorité au-delà de la rue. En 2011, les Indignés manifestaient cette ambition de représenter la véritable volonté populaire. Une dirigeante du PP disait à l’époque « ceux qui sont sur les places sont 500 000 au maximum. Ils n’ont pas le droit de dire qu’ils représentent le peuple alors que moi j’ai été élue par 11 millions de personnes ».

« C’est un peu l’idée que l’on retrouve dans Gladiator, ce que nous faisons dans nos vies trouve un écho dans l’éternité : l’idée que nous sommes en train de faire l’histoire. »

Je crois que, sans même le savoir, elle touchait du doigt le nerf central du débat politique : qui peut parler au nom du peuple ? Et ce n’est pas une question purement statistique. Elle avait raison, 11 millions de personnes avaient voté pour le PP. Sur les places, nous n’étions pas aussi nombreux. En termes mathématiques, elle pouvait compter sur plus de citoyens que nous. Mais le peuple n’est pas une somme de citoyens, il n’est pas même la majorité absolue des citoyens. C’est une idée qui transcende la somme des individualités. On peut très bien représenter le peuple tout en étant en minorité numériquement, dès lors que nous sommes une majorité culturelle. C’est-à-dire lorsqu’existe la sensation qu’un groupe, plus ou moins grand, représente à un moment donné les grandes espérances de la communauté, et sa volonté d’avancer. De ce fait, le groupe a la capacité de parler au nom de tous, de proposer des grands objectifs collectifs.

Si le 15-M a eu cette capacité de construction populaire, ce n’est pas parce qu’une majorité des Espagnols étaient rassemblés sur les places. Il y a une vision gauchiste qui consiste à expliquer nos succès électoraux comme le résultat mécanique de l’ampleur des mobilisations sociales. Mais ce qu’il faut bien voir, c’est que ces mobilisations sociales ont avant tout bousculé le sens commun de l’époque, à tel point que les enquêtes sociologiques indiquaient que 75% de la population espagnole était d’accord avec les revendications portées par le mouvement des Indignés. Cela signifie qu’il y avait dans le lot de nombreux électeurs de droite, du centre, de la gauche, des abstentionnistes. C’est pourquoi nous qui étions sur les places pouvions parler au nom d’un peuple espagnol oublié et non représenté. Non pas par le nombre de personnes présentes, mais du fait de la résonance que rencontrait notre propos dans tout le pays.

LVSL : C’est donc cette capacité à créer de la transcendance, à produire un discours englobant et inclusif qui permet de construire une majorité politique capable de prendre le pouvoir ? Dans Construire un peuple, vous insistez tout particulièrement sur la nécessité pour les forces de progrès social d’ « hégémoniser l’identification nationale ». Quelle importance accorder à la notion de patrie ?

Pour que les protestations puissent déboucher sur la possibilité d’une majorité, et par la suite conquérir l’Etat, il faut un certain horizon transcendant. Tout au long de l’histoire de la modernité européenne, cet horizon transcendant s’est incarné dans trois grandes références : la patrie, la religion, la classe. Ce sont les trois grandes idées pour lesquelles les gens sont morts, en considérant que cela en valait la peine.Aujourd’hui, nous sommes en quelque sorte une force politique laïque, dans le sens où nous estimons que le paradis ne peut se construire, mais que si quelque chose de semblable peut être construit, il faudrait le faire ici et maintenant. Donc nous écartons la religion. Par ailleurs, je doute que quiconque défende aujourd’hui que la classe sociale constitue à elle seule un élément susceptible de regrouper une majorité sociale. En Espagne, les gens ont participé à la contestation davantage en tant que citoyens qu’en tant que travailleurs. Car sur les lieux de travail se sont avant tout installées la peur et la précarité, au détriment d’une identité salariale forte.

Aujourd’hui, je crois que même ceux qui continuent à se définir « communistes », ou qui se reconnaissent dans les mythes de la gauche, ne soutiennent plus qu’il soit possible de construire une majorité sociale capable de représenter le renouveau en faisant de la classe sociale l’identité politique centrale. Ils le disent peut-être encore dans les fêtes du parti, à travers les rites, mais tous ont ajouté à leurs discours des notions telles que « majorité sociale », « secteurs populaires ». C’est-à-dire qu’ils ont dû s’ouvrir.

Nous avons appris en Amérique latine, mais plus généralement en étudiant tous les processus de transformation politique, que les révolutions s’opèrent au sein de pays dans lesquels les manuels les déclarent impossibles. Les leaders qui les ont conduits, ou les intellectuels qui les ont guidés, ont toujours fait le contraire de ce que dictait l’orthodoxie marxiste-léniniste dans leurs pays. Dans l’immense majorité des cas, à l’exception peut-être de la révolution russe, ce sont fondamentalement des révolutions de type national-populaire, au cours desquelles l’identification des masses à la révolution tenait davantage à l’idée qu’il était nécessaire d’émanciper la nation, de la libérer et de faire coïncider ses intérêts avec ceux des plus démunis. Bien sûr, une fois au pouvoir, les leaders adoptent une rhétorique différente, plus proche de celle qu’apprécie la gauche. Mais la révolution menée par Fidel Castro, celle de Mao, ou toutes les transformations politiques progressistes qui ont eu lieu en Amérique latine, ont toujours été le fruit d’un mariage entre la nation et le peuple bien plus que de la récupération d’une rhétorique “de gauche” : la patrie, ce sont les pauvres, les “descamisados” dans le cas du péronisme.

LVSL : Dans le cas de Podemos en Espagne, comment vous êtes-vous réappropriés le concept de patrie ?

Nous avons commencé par le faire sur le plan intellectuel dans un premier temps, sans le revendiquer sur le plan politique. Nous avons commencé à dire qu’une gauche – on parlait encore de la gauche à ce moment-là – incapable de se montrer fière de son pays ne pouvait que difficilement représenter les aspirations générales de ses concitoyens. Nous avons commencé à l’évoquer, et c’est important, lorsque l’Espagne a gagné la Coupe du monde de football contre les Pays-Bas, en 2010. Moi j’aime le football, ce n’est pas le cas de tous mes camarades. Mais dans notre pays, la victoire de la sélection nationale au mondial a été un véritable événement. Evidemment, au Pays Basque ou en Catalogne, les gauches indépendantistes avaient une solution, puisqu’il leur suffisait de dire que c’était à leurs yeux la victoire d’un pays étranger et qu’il ne valait donc pas la peine de la célébrer. Mais pour nous, il était évident que c’était notre pays qui avait gagné. Et il faut bien voir que le drapeau officiel de l’Espagne, les symboles nationaux espagnols se sont généralisés depuis qu’une bonne partie des immigrés équatoriens, subsahariens ou marocains se les sont appropriés.

Il est vrai que ces symboles restent encore associés au camp qui a gagné la guerre civile, puisque les vainqueurs de la guerre ont changé l’hymne, le drapeau, et ont patrimonialisé l’idée même d’Espagne. La Transition à la démocratie n’a pas résolu ce problème. La plupart des forces démocratiques qui avaient lutté contre la dictature ne considéraient pas l’idée d’Espagne et les mythes nationaux comme les leurs. La victoire de la sélection nous a fait prendre conscience que les secteurs révolutionnaires et progressistes, ou la gauche plus généralement, ne pouvaient construire l’hégémonie dans un pays dont ils ne voulaient pas prononcer le nom. Une gauche qui disait en permanence « l’Etat espagnol », ou « notre pays ». Non, l’Espagne ! Il s’agit là clairement d’un signifiant relativement vide à disputer.

« On ressentait la chaleur émotionnelle lorsqu’on expliquait que la patrie, ce sont les écoles publiques, l’égalité des opportunités, la santé publique, le fait que les riches paient des impôts ici. »

Nous avons donc commencé à en discuter d’un point de vue intellectuel. Et le lancement de Podemos nous a permis d’expérimenter dans la pratique nos discussions théoriques. Dans un premier temps, nous n’affirmions pas la patrie en termes positifs mais en termes négatifs, en désignant les ennemis de la patrie, ou plutôt ceux qui n’étaient pas patriotes. Nous avons utilisé des métaphores très simples : n’est pas patriote celui qui porte un bracelet aux couleurs de l’Espagne au poignet mais qui cache son argent sur des comptes en Suisse. Nous avons commencé par employer ce type d’images sans même encore nous revendiquer comme patriotes, en affirmant qui ne l’était pas. Et cela fonctionnait : pendant nos meetings, toute une partie du public qui ne provenait pas du militantisme se mettait à vibrer lorsqu’on parlait de patrie. On ressentait la chaleur émotionnelle lorsqu’on expliquait que la patrie, ce sont les écoles publiques, l’égalité des opportunités, la santé publique, le fait que les riches paient des impôts ici, que la patrie, c’est ne pas permettre qu’il puisse y avoir des contrats à 4 euros de l’heure. Nous avons mis en avant une conception radicalement démocratique et égalitaire de la patrie. La patrie, c’est une communauté dont on prend soin.

LVSL : Et cette stratégie a-t-elle réellement fonctionné dans la durée ?

Cette stratégie a commencé à fonctionner. Je vous conseille de regarder le meeting que nous avons fait le 2 mai dernier, à l’occasion de la célébration du soulèvement national du 2 mai 1808 contre l’armée française. Cette date a longtemps été revendiquée par la droite, car l’invasion française a coupé en deux le camp progressiste. Une partie des intellectuels libéraux de l’époque a considéré qu’il s’agissait certes d’une invasion étrangère, mais qu’elle donnait aussi l’opportunité de moderniser le pays contre l’influence du clergé et de la monarchie. De l’autre côté, il y a eu un soulèvement populaire contre l’invasion bonapartiste et contre le roi qui avait livré le pays à l’armée française. On peut donc dire qu’il y a dès cette époque une première idée nationale-populaire qui combine éléments conservateurs et éléments progressistes, qui ne se contente pas de se soulever contre l’invasion étrangère, mais qui pointe également du doigt les classes dominantes espagnoles qui ont vendu le pays.

On l’a observé à de nombreuses reprises au cours de notre histoire, y compris pendant la guerre civile. Même l’anarchisme, qui a été la principale force politique au sein du mouvement ouvrier espagnol, a mis en avant l’idée qu’il fallait libérer l’Espagne des armées allemandes et italiennes, le fascisme étant appréhendé comme une force d’invasion étrangère. Le mouvement ouvrier présenté comme la meilleure expression de la défense de la patrie. Ce sont des épisodes qui sont assez peu racontés. Ils s’inscrivent dans la narration d’une histoire du national-populaire en Espagne que nous avons cherché à reprendre. Qu’une force politique comme la nôtre organise un rassemblement le 2 mai, date traditionnellement prisée par les conservateurs, est significatif. Mais nous ne le faisons pas pour revendiquer une essence raciale ou pour dire que nous descendons de nos ancêtres par le sang. Non, nous le faisons pour revendiquer une histoire au cours de laquelle à chaque fois que l’Espagne a été en danger, ce sont les gens humbles qui ont porté la patrie sur leurs épaules. Chaque fois que la souveraineté nationale s’est retrouvé menacée, ce sont les plus pauvres, les plus opprimés qui se sont levés pour défendre leur pays. Nous avons mis en avant cette idée, et cela a marché, cela marche toujours. Beaucoup de gens en sont émus et y trouvent un sens.

Nous avons toujours reçu des critiques féroces de la part d’une gauche qui confond souvent ses propres préférences esthétiques avec celles de notre pays. Comme la revendication de l’idée de patrie ne leur plaisait pas, ils disaient toujours que cela n’allait pas fonctionner. De fait, à chaque fois que nous avons eu une baisse de régime ou que nous avons essuyé des échecs, on nous a expliqué que nous n’avions pas été suffisamment de gauche et que nous avions été trop patriotes. Ils le soutiennent sans la moindre preuve empirique, mais il existe en Espagne une gauche persuadée que les choses vont revenir à la normale, que la politique va de nouveau se déterminer par rapport à l’axe gauche/droite et que l’avenir leur donnera raison. Ils s’agrippent au moindre signal : Corbyn a gagné ? C’est le retour de la gauche ! Podemos trébuche ? C’est que le discours sur la patrie ne marche pas ! Néanmoins, ce qui est sûr, c’est que cela nous a permis d’occuper une position plus centrale que celle que nos biographies militantes – nous venons tous des mouvements sociaux et de l’extrême gauche – ne nous auraient jamais permis d’atteindre. Que les choses soient bien claires, il ne s’agit pas d’une manœuvre de marketing électoral mais d’une tentative de reconstruction d’une identité politique qui puisse être majoritaire en Espagne.

LVSL : Comment conjuguez-vous cette réappropriation de la patrie au concept de “plurinationalité” également avancé par Podemos dans le but de repenser l’organisation territoriale de l’Etat espagnol ?

C’est extrêmement difficile. Nous sommes une force politique qui gouverne la ville de Madrid, et nous faisons non seulement des meetings en catalan et en euskara en Catalogne et au Pays Basque, mais nous reconnaissons également qu’il s’agit de nations. Non pas pour des raisons archéologiques ou biologiques, mais ce sont des nations car il y a un désir majoritaire d’être nation, une dimension constituante. Et en tant que nation, nous reconnaissons qu’elles ont la possibilité d’exercer leur droit à l’autodétermination. Notre position consiste à affirmer que nous sommes une patrie plurinationale, une patrie composée de plusieurs nations. Ce qui nous unit n’est en aucun cas une essence nationale, mais une volonté d’être ensemble pour nous protéger de la finance, de la corruption et de l’austérité. Cette volonté d’être ensemble pour nous protéger, je l’emprunte au kirchnérisme et à Hebe de Bonafini, qui affirme que la patrie, c’est l’autre : la patrie est l’identification à l’autre. Si l’autre souffre, s’il n’a pas de quoi se nourrir ou s’il n’a pas de travail, cela te fait mal à toi aussi. Là encore, la patrie est une communauté solidaire, une communauté qui prend soin d’elle-même et de ses membres, indépendamment de leurs noms et de leur couleur de peau. Nous prenons soin les uns des autres, nous sommes une communauté qui se protège.

Il nous faut combiner cette idée avec le fait que l’Espagne est constituée de plusieurs nations. Et le ciment qui permet de faire tenir ces nations ensemble, c’est la construction de la souveraineté populaire et la liberté de décision. Nous souhaitons discuter librement avec les Catalans, nous voulons qu’ils puissent décider par eux-mêmes de rester avec nous ou non. Nous, nous souhaitons qu’ils restent. Nous pensons que la conception que nous avons de notre pays va dans cette direction, qu’elle aide à ce qu’ils souhaitent rester avec nous.

« Nous sommes la force politique qui tente de réinvestir un patriotisme progressiste tout en reconnaissant que la Catalogne est une nation et qu’elle doit pouvoir exercer son droit à l’autodétermination. »

Une partie de l’indépendantisme catalan, qui est tout à fait légitime, d’autant plus qu’il incline à gauche, est né avec l’idée que l’Espagne était irréformable. Il leur apparaît dès lors plus facile de construire leur propre Etat en Catalogne plutôt que de transformer l’Espagne. Nous, nous aspirons à apporter une réponse à cela. Mais la réponse ne serait pas complète si on ne répétait pas que rien ne construit plus la patrie que la définition d’un ennemi. Par conséquent, au-delà de constructions plus élaborées, le plus important est de savoir qui va pouvoir définir qui est la patrie et qui en sont les ennemis. Pour le PP, les ennemis de la patrie sont les Catalans. Mais lorsque nous construisons la patrie, les ennemis sont les dirigeants du PP qui sont en train de livrer notre pays à Merkel et à l’Union européenne allemande. La lutte pour définir qui construit la patrie est la lutte pour définir qui construit l’ennemi de la patrie.

Nous sommes la force politique qui tente de réinvestir un patriotisme progressiste tout en reconnaissant que la Catalogne est une nation et qu’elle doit pouvoir exercer son droit à l’autodétermination. C’est certainement la réussite intellectuelle et politique dont je suis le plus fier. Faire les deux à la fois implique de nombreuses contradictions, mais il me semble que c’est la seule manière de résoudre en même temps le problème de la souveraineté populaire en Espagne et le problème de la relation démocratique entre les différents peuples d’Espagne. Quand je donne une réponse théorique, cela semble simple, dans le quotidien politique et médiatique, c’est beaucoup plus compliqué.

LVSL : Il semblerait qu’en France aussi l’idée qu’il est nécessaire de se réapproprier le concept de patrie ait fait son chemin. Le Front national l’a déjà entrepris depuis longtemps, mais on l’observe également d’une certaine manière à gauche avec la France Insoumise. Emmanuel Macron l’a très bien compris lui aussi.

Bien sûr. Il est vrai que l’idée de patrie s’est positionnée au centre du débat politique. Vous en savez plus que moi, mais je crois qu’en France, l’idée de patrie n’a jamais été véritablement absente. Vos symboles nationaux sont plus facilement appropriables à travers un discours progressiste. J’adorerais avoir un hymne national comme la Marseillaise, je n’arrêterais pas de le chanter si c’était le cas ! L’hymne national, le drapeau, jusqu’au fait que l’indépendance nationale ait été retrouvée face à l’invasion fasciste, tout cela favorise la construction d’une idée de patrie radicalement progressiste et démocratique.

Je crois que c’est plus difficile pour nous en Espagne, car le sédiment historique est plus complexe. Nous n’avons pas vécu la Seconde guerre mondiale. Nous avions le mouvement ouvrier le plus puissant d’Europe et c’est pourquoi le fascisme a dû livrer avec difficulté une guerre civile de trois ans et demi avec l’appui de deux puissances étrangères. Mais nous l’avons payé par une dictature de quarante ans et une Transition semblable à celle du Chili, qui amplifie fondamentalement les droits civils et sociaux mais laisse intactes une grande partie des bases matérielles de l’oligarchie qui avait gouverné pendant la dictature et qui s’est perpétuée sous la démocratie.

L’idée de patrie retrouve une certaine centralité en France, mais elle n’avait jamais vraiment disparu donc. La Résistance comportait une dimension clairement patriotique. Même le PCF, tout comme le PCI, bien qu’il maniait la faucille et le marteau lorsqu’il fallait discuter avec les autres partis communistes, pratiquait à la maison une politique de type national-populaire. Les plus grandes avancées du PCI, que je connais mieux que le PCF, ont eu lieu lorsque le parti a mis en pratique une politique plus nationale-populaire que communiste.

Le livre de Lucio Magri à propos du PCI, El sastre de Ulm, est très intéressant. Il raconte comment les délégués du PCI auprès de la Troisième Internationale promettaient à Moscou de mener une politique de « classe contre classe » en conformité avec les recettes inscrites dans les manuels. Mais lorsqu’ils rentraient en Italie, ils théorisaient la voie italienne vers le socialisme. Ils parlaient d’ailleurs davantage d’une République populaire italienne que de socialisme. En Italie, deux grands partis se disputaient le peuple : la démocratie chrétienne et le PCI.

LVSL : Mais pourquoi avons-nous assisté à un tel retour en force du concept de patrie ?

En France, il semble que cette idée revienne sur le devant de la scène. Comme si seul quelqu’un qui revendiquait une idée forte de patrie pouvait remporter l’élection présidentielle. Pourquoi cela ? Je crois que beaucoup de citoyens français ressentent un profond malaise, qui s’est exprimé au moment des élections, qui provient du fait que la mondialisation néolibérale a provoqué l’érosion des droits et des sécurités quotidiennes, qu’elle a ébranlé les certitudes des gens ordinaires.

« L’un des plus grands échecs culturels de l’UE, c’est qu’il s’agit avant tout d’une histoire à succès pour les élites et d’une montée de l’insécurité cauchemardesque pour ceux d’en bas. »

Le récit a basculé : « avant, je savais qu’en tant que travailleur ou qu’en tant que citoyen français, je disposais d’un certain nombre de droits. Mais aujourd’hui, j’ai peur de ce qu’il va m’arriver dans les mois qui viennent. Pour vous, les élites qui voyagez en permanence à Bruxelles, qui prenez l’avion vers les quatre coins du monde, vous qui parlez quatre langues et qui envoyez vos enfants étudier à l’étranger, pour vous, la mondialisation et l’Union européenne sont un conte enchanté ». Personnellement, je crois que l’un des plus grands échecs culturels de l’UE, c’est qu’il s’agit avant tout d’une histoire à succès pour les élites et une montée de l’insécurité cauchemardesque pour ceux d’en bas.

Ce que les élites sociales-démocrates et libérales qualifient d’ « euroscepticisme » n’est rien d’autre que la question que se posent un grand nombre de Français, d’Italiens, d’Espagnols, de Grecs, d’Irlandais : « Et moi, qu’est-ce que j’ai à gagner dans tout ça ? Qu’on m’explique en quoi mes conditions de vie se sont améliorées ces vingt dernières années alors que tout ce que je vois, c’est qu’elles ont constamment empiré ». On nous raconte que l’UE est géniale grâce au programme Erasmus, parce qu’on organise des sommets ensemble, mais le projet européen attire de moins en moins de gens. Moi j’ai été en Erasmus, mais cela concerne là aussi de moins en moins de monde. Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui en Espagne, l’accès à l’université est de plus en plus inégalitaire, et qu’obtenir un travail qui te permette de vivre sereinement les fins de mois est plus difficile qu’il y a vingt ans.

L’idée fondamentale est la suivante : « et moi, qui me protège ? ». Je crois que les élites culturelles européennes ont voulu voir dans ce questionnement une sorte de repli identitaire et réactionnaire. C’est comme s’ils disaient « quels imbéciles, quels sauvages que ces perdants de la mondialisation qui veulent en revenir à quelque chose d’aussi repoussant et archaïque que la nation, alors que nous l’avons déjà dépassée et que nous vivons heureux dans un monde sans frontières ». Ce récit est celui des gagnants, mais l’immense majorité des perdants aspire à se sentir de nouveau appartenir à une communauté qui les protège.

Quelle peut être cette communauté ? Comme il ne peut s’agir de la classe sociale, car nos identités ne découlent pas de notre lieu de travail, ni de la position que nous occupons dans le système de production, on observe un retour vers la dernière communauté qui nous a protégé, la communauté nationale. Il y a toujours des camarades qui soutiennent que les Etats-nations sont condamnés à disparaître. Je ne le sais pas. Je ne sais pas dans combien d’années. Pour le moment, ils constituent l’unique instance démocratique capable de protéger les perdants de la mondialisation néolibérale. Il est donc normal que tant de gens se tournent vers la communauté nationale et en appellent à l’Etat.

L’Etat n’a jamais disparu, le néolibéralisme ne l’a pas affaibli, il l’a simplement mis au service de ceux d’en haut. La machine étatique n’a pas été réduite, elle a été mise au service d’une économie de prédation et d’une redistribution des richesses du bas de la pyramide vers le haut de la pyramide. C’est pourquoi l’idée de patrie et d’un Etat fort en vient à occuper de nouveau une position centrale.

LVSL : Nous vivons en France une période de recomposition politique accélérée. L’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron, encore inattendue il y a quelques mois, et l’essor d’une nouvelle force néolibérale, En Marche, ont profondément bouleversé le système partisan français. Comment interprétez-vous la victoire d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle ? On parle parfois à son propos d’une forme de “populisme néolibéral”, qu’il conjugue avec une forme d’incarnation gaullienne de la nation. Qu’en pensez-vous ?

Je crois que Macron incarne, d’une certaine manière, une prise de conscience des élites en France : il leur est désormais nécessaire pour gagner de développer une énergie et un récit similaires à ceux de leurs adversaires populistes, dont elles souhaitent freiner l’avancée. C’est-à-dire qu’il n’est plus possible de l’emporter en employant exclusivement un langage gestionnaire, en s’adressant uniquement à des citoyens envisagés comme des individus rationnels qui votent comme ils font leurs courses au supermarché. Il faut éveiller une idée de transcendance et mobiliser de nouveau l’horizon d’une communauté nationale. Dans le cas de Macron, ce n’est pas tant une communauté nationale qui protège, mais plutôt une communauté qui innove, qui avance. C’est ce que traduit son idée de « start-up nation ».

Il s’agit d’une avancée du projet néolibéral qui, pour se développer et vaincre ses adversaires, n’a d’autre choix que de copier une grande partie des formes d’identification traditionnellement populistes. En ce qui concerne la mobilisation de la jeunesse présentée comme l’avenir de la nation, ou encore la projection d’un leader en relation directe avec la nation, sans intermédiaire, un leader qui marche seul, comme il l’a lui-même mis en scène le soir de sa victoire. Un leader sans parti, sans organisation territoriale, comme une sorte d’entrepreneur innovant et audacieux qui entre en contact avec une nation de consommateurs et d’entrepreneurs.

« Il s’agit d’une avancée du projet néolibéral qui, pour se développer et vaincre ses adversaires, n’a d’autre choix que de copier une grande partie des formes d’identification traditionnellement populistes (…) Si je devais définir Emmanuel Macron, je dirais qu’il est un caudillo néolibéral. »

C’est une forme d’hybridation que nous ne connaissions pas en Europe, mais elle n’est pas nouvelle. Nous l’avons déjà connue. Nous l’avons déjà connue en Amérique latine. Alberto Fujimori au Pérou, c’était un peu cela. De même que Carlos Menem en Argentine. En Amérique latine, on a vu émerger dans les années 1990 plusieurs caudillos populistes néolibéraux – je sais que cela peut sembler contradictoire – qui portaient en étendard l’idée d’une nation qui progresse, en se libérant des corsets de l’Etat qui limitent les possibilités d’entreprendre. Des caudillos qui éclairent l’avenir et ouvrent le pays à la modernité, au marché, à l’innovation. La manière dont se produit l’hybridation, ici en Europe, est nouvelle. Je ne dis pas qu’il s’agit exactement de la même chose, mais j’identifie plusieurs éléments qui me permettent de le relier à ces phénomènes. Si je devais définir Emmanuel Macron, je dirais qu’il est un caudillo néolibéral.

LVSL : Les élections présidentielles ont également vu émerger dans le paysage politique français la France Insoumise, qui manifeste une certaine proximité avec la stratégie de Podemos. A votre avis, quelle direction devraient emprunter les forces progressistes telles que la France Insoumise pour continuer de croître, pour convaincre « ceux qui manquent », notamment les classes populaires tentées par le FN et les classes moyennes qui ont voté Macron ?

Je ne connais pas tous les détails de la situation française, et je dois dire que je ne me permettrais pas de recommander une stratégie aux camarades de la France Insoumise. Je dirais que lorsque l’on expérimente de nouvelles pratiques politiques et qu’elles n’aboutissent pas du premier coup, on peut en conclure trop vite que tout est terminé. Mais s’il vous plaît, ne revenez pas à la rhétorique traditionnelle de la gauche. Nous n’avons pas besoin d’un autre front de gauche, les réponses ne se trouvent pas dans cette direction. Il serait extrêmement dangereux de faire cadeau de l’idée de communauté nationale à nos adversaires, d’interrompre la tentative d’être le parti du peuple français pour devenir le parti de la gauche française. Ce serait un danger, car cela reviendrait à laisser l’espace de l’universel et le droit de parler au nom du peuple français au caudillo néolibéral Macron et à la politique réactionnaire du Front national. Ce serait là un grand danger.

Nous n’avons pas pu éviter l’affrontement au second tour entre Macron et Le Pen, c’est vrai, mais il s’en est fallu de peu. Nous sommes passés tout près d’une transformation historique qui est en réalité déjà en marche et qu’on peut d’ores et déjà observer. Il n’est pas nécessaire de se proclamer populiste en permanence, ce qu’il faut faire, c’est comprendre le populisme et le mettre en pratique. Ensuite, chacun se dénomme comme il l’entend. En Grèce, Syriza continue de se présenter comme une coalition de gauche radicale, mais en réalité, ils ont remporté les élections en arborant le drapeau grec et en défendant l’intérêt national de tous les Grecs face aux politiques d’appauvrissement et de mise à sac du pays imposées par la Troïka. S’ils veulent continuer de se définir comme le parti de la gauche radicale, cela n’a pas vraiment d’importance.

Il y a une scène qui m’a particulièrement marqué en Grèce, lorsqu’une femme s’exprimait en direct dans un programme de télévision pour expliquer qu’elle avait toujours voté à droite, pour le parti Nouvelle Démocratie, mais qu’elle allait cette fois-ci voter pour Alexis Tsipras, car il était le seul à faire face aux corrompus, il était le seul qui défendait la Grèce contre ceux qui voulaient détruire le pays et le piller pour le bénéfice des banques allemandes. C’est cela l’hégémonie. Car cette femme n’est pas devenue « de gauche », elle ne s’est pas réveillée un matin en se disant « mais oui bien sûr, ça fait 200 ans que la gauche a raison, comment se fait-il que je ne m’en sois pas rendue compte plus tôt ? ». Non, c’était simplement une femme qui avait de l’estime pour son pays, du respect pour l’Etat de droit et les institutions, et qui aspirait à vivre dans la tranquillité. Mais à un moment donné, elle a compris que la force politique qui pouvait le mieux représenter les intérêts nationaux de la Grèce, c’était Syriza. Voilà la clé de la victoire, je crois qu’il faut persévérer dans ce sens.

Mais en France, les camarades de la France Insoumise sont confrontés à une difficulté supplémentaire : le Front national est arrivé avant, et des gens susceptibles de s’identifier au discours de la France Insoumise s’identifient déjà à celui du FN.

LVSL : Mais le FN pourrait bien traverser une crise dans les mois qui viennent.

Oui, j’ai lu qu’il y avait en ce moment une crise du fait que certaines franges du FN estiment que le parti a trop dévié à gauche. C’est un peu comme si on revivait ce vieux combat de la Nuit des longs couteaux, entre les SS et les SA, au cours de laquelle le fascisme de droite, aristocratique et conservateur, a affronté le fascisme plébéien de gauche. Pourvu que cette bataille ait lieu au sein du FN, et pourvu qu’elle se termine comme s’est achevée la Nuit des longs couteaux, par la victoire des chemises noires sur les chemises brunes. Ce serait une bonne nouvelle, puisque cela laisserait le champ libre pour une force nationale-populaire démocratique et progressiste en France.

En Espagne, nous avons nous aussi dû faire face à une difficulté : on nous accuse d’avoir des liens avec le Venezuela. Je ne sais pas si c’est aussi le cas en France, ni dans quelle mesure cela a pu affecter la France Insoumise.

LVSL : Dans les dernières semaines de la campagne de premier tour, Jean-Luc Mélenchon s’est vu reprocher sa proximité avec Hugo Chávez et sa volonté d’intégrer la France au sein de l’ALBA.

Ah oui, l’ALBA… Ici en Espagne, cela nous a beaucoup affectés. Aux élections générales, nous sommes parvenus à convaincre la majorité des Espagnols qu’il s’agissait d’une élection à caractère quasi-plébiscitaire, opposant le PP comme représentant du vieux monde et nous-mêmes en tant que représentants du nouveau. Nous avons gagné ce premier round. Nous avons aussi remporté une victoire en démontrant que le PP est un parti abject, un regroupement de bandes mafieuses coalisées entre elles pour piller le pays et patrimonialiser l’Etat. Mais là où nous n’avons pas gagné, cela tient au fait qu’une bonne partie des Espagnols craint davantage le Venezuela que la corruption.

Beaucoup de gens, y compris des électeurs du PP, reconnaissent volontiers que le PP est une mafia, mais certains d’entre eux préfèrent la mafia au Venezuela. Il nous faut réfléchir là-dessus. Je crois que nous devons mener une bataille culturelle et travailler à notre enracinement dans la vie quotidienne de manière plus méticuleuse. Au cours de la guerre éclair, de la guerre de mouvement que nous avons livrée depuis notre création jusqu’aux élections générales de 2015, nous avons été capables de mobiliser 5 millions de voix. C’est historique, car nous n’existions pas deux ans auparavant. Mais je crois que cette phase a atteint un plafond. Si nous n’avions pas pratiqué cette politique nous ne serions pas arrivés aussi loin. Mais il nous faut aujourd’hui l’abandonner pour nous tourner vers une politique de guerre de position. Qu’est-ce que cela signifie ? Pour moi, cela implique que nous puissions représenter l’ordre en Espagne.

LVSL : Vous évoquez régulièrement cette notion d’ordre. S’agit-il d’une manière de démontrer que Podemos n’incarne pas le chaos mais propose à l’inverse un ordre alternatif au néolibéralisme ? D’une façon de répondre à une demande d’autorité présente dans la société, dans les milieux populaires ?

Je dirais les deux, mais pour une raison spécifique à l’Espagne. La crise politique, économique, sociale et territoriale que nous traversons n’est pas due à une contestation déstituante provenant des secteurs populaires. Les gens ne se sont pas levés contre l’ordre constitutionnel de 1978, ce sont les élites qui l’ont détruit. Et ce n’est pas là seulement une ressource rhétorique, c’est crucial. En Espagne, nous avons subi une sorte d’offensive oligarchique contre l’Etat de droit et l’Etat social. Ce n’est pas comme lors du long moment 68 européen, au cours duquel il y a bien eu une contestation à l’offensive de l’ordre existant. Aujourd’hui en Espagne, on assiste à une démolition depuis le haut de l’Etat social et de l’Etat de droit. De sorte que la réaction populaire est une réaction de type conservatrice, non pas tant dans un sens idéologique, mais dans l’idée qu’il faut revenir à un pacte social et légal qui nous évite de sombrer dans la loi du plus fort, par laquelle seuls les privilégiés s’en sortent. Notre tâche n’est donc pas de contester l’ordre existant. L’ordre existant n’existe pas, nous avons atteint une situation d’effondrement moral et politique. Il résiste comme il peut, les choses se sont stabilisées, mais sans offrir le moindre renouvellement de la confiance parmi les Espagnols. Notre objectif est de rétablir une idée d’ordre, de mettre en avant cette idée qui parcourait les places lors du mouvement des Indignés : les antisystèmes, ce sont eux. Ce sont eux, les privilégiés, qui ont détruit les bases matérielles du pacte social en Espagne, les services publics, l’emploi en tant que source de droits sociaux, l’égalité de tous les citoyens devant la loi.

« Notre objectif est de rétablir une idée d’ordre, de mettre en avant cette idée qui parcourait les places lors du mouvement des Indignés : les antisystèmes, ce sont eux. »

Ainsi, le plus révolutionnaire que nous puissions faire n’est pas de dénoncer ceux d’en haut ou de mettre le pays sens dessus dessous : il l’est déjà. Nous devons leur nier la possibilité de la restauration, la possibilité de conserver les positions qu’ils détiennent. Et nous n’y parviendrons pas en démontrant qu’ils sont des voyous. L’immense majorité des Espagnols sait déjà que nous sommes gouvernés par des canailles. Je crois que ce qui manque aux citoyens, c’est la confiance dans l’idée qu’il y a une autre possibilité, une alternative qui ne soit pas pour autant le grand saut dans l’inconnu. Une grande partie du pays nous trouve déjà sympathiques et reconnaît que nous avons transformé le paysage politique espagnol. Désormais, il faut qu’ils nous reconnaissent la capacité de prendre les rênes de notre pays en bon ordre. Quel en est le meilleur exemple ? Les mairies du changement.

LVSL : En effet, c’était d’ailleurs l’objet de votre intervention à l’université d’été de Podemos en juillet dernier : le rôle des institutions conquises dans le récit du changement. En quoi les mairies remportées par Podemos et les coalitions soutenues par Podemos en mai 2015 sont-elles un atout dans votre stratégie d’accession au pouvoir ?

Depuis deux ans, nous gouvernons Madrid, Barcelone, Cadix, La Corogne, et plusieurs autres grandes villes du pays. Quand nous sommes arrivés aux responsabilités, tous nos adversaires ont expliqué que ces villes allaient sombrer, que les investissements étrangers allaient partir, qu’il n’y aurait plus d’ordre public, plus de sécurité, que les services municipaux ne viendraient plus récupérer les poubelles, etc. Aujourd’hui, deux ans plus tard, quel est notre principal patrimoine ? Je sais que cela peut sembler paradoxal aux yeux des révolutionnaires : le fait qu’il ne se soit rien passé. Quelle est la plus grande avancée du processus de changement politique en Espagne ? Le fait qu’à Madrid, il ne se soit rien passé. Aujourd’hui, à la cafétéria, une vieille dame m’a insulté. Elle m’a dit « quel mal vous faites à notre pays ! Si vous gouvernez, ce sera comme le Venezuela, c’est terrible ! ». Et je lui ai répondu « Madame, et ici à Madrid ? Nous gouvernons déjà la ville. Vous a-t-on déjà retiré le moindre droit depuis que Manuela Carmena est à la tête de la mairie ? Avez-vous perdu la moindre parcelle de votre qualité de vie ? ».

Les mairies sont devenues notre principal point d’appui, car elles ont été capables de construire une quotidienneté différente. Une idée de Madrid différente, une manière de mettre en valeur les fêtes populaires dans les quartiers, de retrouver l’identité de Madrid et de valoriser les espaces en commun à l’intérieur de la ville avec une nouvelle façon de l’habiter. Mais le plus radical dans tout cela, ce n’est pas que nous ayons affiché une banderole « Refugees Welcome » sur le fronton de la mairie, c’est que la ville ne s’est absolument pas effondrée. Qu’est-ce que cela signifie ? Que nous pouvons construire et représenter la normalité, tandis que les politiques néolibérales ont construit l’exception.

« Ce qui manque aux citoyens, c’est la confiance dans l’idée qu’il y a une autre possibilité, qui ne soit pas pour autant le grand saut dans l’inconnu (…) Nous devons être une force politique qui anticipe l’Espagne qui vient, les porteurs d’une idée d’ordre alternatif face au désordre provoqué par ceux d’en haut. »

Il y aura probablement des élections générales en 2020. Mais notre date fatidique, c’est 2019 : les élections municipales et régionales. Car en Espagne, ce sont les villes et les communautés autonomes [les régions] qui gèrent l’Etat social, la santé, l’éducation, la dépendance. Tout ce qui importe le plus, à l’exception des retraites. L’Etat-providence, ou du moins ce qu’il en reste, est géré par les régions et non par l’Etat central. Il est fondamental que nous soyons capables de nous présenter aux prochaines élections nationales en démontrant aux Espagnols que nous pouvons prendre les rênes de notre pays avec un réel projet. C’est cela l’hégémonie : un projet qui soit capable d’offrir quelque chose y compris à ceux qui n’ont pas voté pour nous. Nous devons pouvoir dire aux Madrilènes, aux habitants de la région de Valence, de Navarre ou d’Aragon que leurs villes et leurs régions sont gouvernées en faveur d’un intérêt général qui se rapproche le plus des intérêts des gens ordinaires. Et leur démontrer que nous ne porterons préjudice à personne.

Même s’il est vrai que certains vont devoir payer des impôts alors qu’ils n’en paient pas aujourd’hui, que nous allons en finir avec les cadeaux et la spéculation immobilière. Oui : la loi sera appliquée. Mais nous devons assurer qu’il y a dans notre projet national de la place pour les gens qui ne voteront jamais pour nous, mais dont nous sommes prêts à prendre en charge les besoins. Je crois que c’en est fini de la phase où l’on se contentait de proclamer tout cela. Aujourd’hui débute la phase où nous devons le prouver au jour le jour, depuis les responsabilités que nous occupons déjà. En résumé, une phase dans laquelle nous devons être des dirigeants avant de devenir des gouvernants, être une force politique qui anticipe l’Espagne qui vient, même si nous n’avons pas encore la majorité des suffrages pour réaliser notre projet. Nous devons être les porteurs d’une idée d’ordre alternatif face au désordre provoqué par ceux d’en haut. C’est très difficile, mais c’est pour nous la clé d’une véritable avancée politique en Espagne.

Propos recueillis par Léo Rosell, Vincent Dain et Lenny Benbara

Traduction réalisée par Vincent Dain et Laura Chazel

Crédit photos : Mariano Neymar

Source : Le Vent Se Lève, Iñigo Errejón, 16-08-2017

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

5 réponses à « Macron est un caudillo néolibéral » – Entretien avec Iñigo Errejón

  1. Chris Le 20 août 2017 à 07h13

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    « nous ne sommes ni de droite, ni de gauche, mais nous sommes ceux d’en bas contre ceux d’en haut »
    Bref, le retour en force de la lutte des classes !

  2. Fritz Le 20 août 2017 à 08h25

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    Intéressant. L’entretien porte plutôt sur la nécessité de construire un projet populiste, c’est-à-dire pour le peuple (espagnol en l’occurrence), que sur le néolibéralisme d’Emmanuel Macron. Mais peut-on faire confiance à Podemos ? Depuis juillet 2015, nous n’avons plus envie de nous faire syrizer.

  3. araok Le 20 août 2017 à 09h37

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    C’est bien confus (pour mes capacités, sans doute).
    Remplacer Droite-Gauche par Haut-Bas c’est une ambition de container.
    Mais non, je plaisante!
    Par contre ” On peut très bien représenter le peuple tout en étant en minorité numériquement, dès lors que nous sommes une majorité culturelle.” là ça ne me fait plus rigoler!

    • david Durand Le 20 août 2017 à 10h03

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      C’est ce que nous avons comme système aujourd’hui, remplacez juste culturel par médiatique ou mieux… argent.
      Podemos ce sont des utopistes qui n’ont rien compris à la nature profonde de la République Universelle

  4. Denis Griesmar Le 20 août 2017 à 10h10

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    Mais, comme toujours chez Podemos, aucune réflexion sur l’ “Europe” …

Attentats en Catalogne : pourquoi l’Espagne est-elle particulièrement visée par les jihadistes ?

http://www.francetvinfo.fr/monde/espagne/barcelone/la-catalogne-une-region-au-coeur-des-reseaux-jihadistes_2332031.html#xtor=EPR-51-[la-catalogne-une-region-au-coeur-des-reseaux-jihadistes_2333455]-20170819-[bouton]Attentats en Catalogne : pourquoi l’Espagne est-elle particulièrement visée par les jihadistes ?

Participation à la coalition internationale, implantation de réseaux jihadistes, volonté de reconquête d’Al-Andalus… Plusieurs facteurs permettent d’expliquer pourquoi le groupe Etat islamique a ciblé l’Espagne.

Des policiers près de La Rambla, à Barcelone, le 18 août 2017.
Des policiers près de La Rambla, à Barcelone, le 18 août 2017. (MATTHIAS BALK / DPA / AFP)
Elise LambertRobin PrudentFrance Télévisions

Mis à jour le 19/08/2017 | 09:43
publié le 19/08/2017 | 09:43

image il y a 2 heures

Attentats en Catalogne : ce que l’on sait des suspects

Après la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne… L’Espagne est à son tour violemment touchée par les attentats terroristes commandités par le groupe Etat islamique. Selon un dernier bilan, les deux attaques de Barcelone et Cambrils ont fait 14 morts et plus de cent blessés, jeudi 17 et vendredi 18 août. Il s’agit des premiers attentats meurtriers sur le sol espagnol depuis 2004 et le premier depuis la création du groupe Etat islamique.

>> Attentats en Catalogne : suivez les avancées de l’enquête dans notre direct

Franceinfo vous explique pourquoi l’Espagne reste une cible de choix pour les jihadistes.

Parce que l’Espagne fait partie de la coalition engagée contre le groupe Etat islamique

C’est la raison « officielle » des attentats. Dans le communiqué du groupe Etat islamique, publié quelques heures après l’attentat de Barcelone, jeudi 17 août, les jihadistes affirment que l’opération a été menée en réponse aux appels à cibler les États de la coalition internationale opérant en Syrie et en Irak. Depuis 2014, l’Espagne fait partie de cette quarantaine de pays, réunis autour des Etats-Unis.

Dès octobre 2014, le pays a envoyé 300 instructeurs militaires en Irak, rappelle le Huffington Post. Depuis, l’armée espagnole a formé 46 bataillons et plus de 20 000 militaires irakiens pour combattre les jihadistes, selon le site du ministère espagnol de la Défense. L’Espagne apporte aussi un soutien financier, humanitaire, logistique, et diplomatique dans la lutte contre le groupe Etat islamique, rappelle Le Monde.

Pour autant, l’Espagne ne participe pas aux frappes aériennes, à l’inverse de la France ou du Royaume-Uni par exemple. En réalité, l’Espagne n’a qu’un rôle très marginal dans la lutte contre le groupe terroriste sur son territoire. Un désengagement militaire qui remonte à 2004. Après les attentats de Madrid, revendiqués par une branche d’Al-Qaïda, les autorités espagnoles avaient précipité le retrait de leurs troupes d’Irak.

Parce que les réseaux jihadistes sont bien implantés en Espagne

« L’Espagne est une cible depuis plusieurs années, estime Loretta Napoleoni, journaliste spécialisée dans le terrorisme, interrogée par franceinfo. L’attentat du 17 août à Barcelone est une attaque qui a réussi, mais de nombreux autres attentats avaient été préalablement déjoués par leur service de renseignements ». Pour expliquer cette menace, plusieurs experts relèvent la présence de réseaux bien implantés dans le pays. « L’Espagne est un foyer jihadiste depuis très longtemps, estime le politologue Abdelasiem El Difraoui, au micro de franceinfo. Il y avait déjà une implantation en 1990 provenant de l’Algérie, des prédécesseurs de Al-Qaïda. Il y avait aussi une filière d’Al-Qaïda en Espagne et les attentats du 11-Septembre ont même été préparés en partie en Espagne. »  Une réunion de planification de l’attentat contre les Etats-Unis avait eu lieu à Cambrils, en Catalogne, dans la ville même où une attaque à la voiture s’est déroulée jeudi, précise La Vanguardia.

De nombreux liens existent aussi entre les cellules terroristes espagnoles et la mouvance jihadiste marocaine, sur fond de trafic de drogue. Entre 2012 et 2016, 124 personnes ont été arrêtées en Espagne dans le cadre d’enquêtes sur des activités terroristes en lien avec le groupe Etat islamique, selon un rapport du think tank Instituto real Elcano. Parmi ces personnes arrêtées en Espagne, 45% étaient nées au Maroc.

Capture écran du graphique représentant le nombre d\'opérations antijihadistes menées par la police en Espagne entre 1995 et 2016, par l\'Université de Grenade. 
Capture écran du graphique représentant le nombre d’opérations antijihadistes menées par la police en Espagne entre 1995 et 2016, par l’Université de Grenade.  (UNIVERSIDAD DE GRANADA)

Cette forte présence de filières jihadistes, et les nouvelles mesures pour renforcer la lutte contre le terrorisme, a fait exploser le nombre d’opérations policières antiterroristes ces dernières années, comme le relève un rapport de l’université de Grenade. Une région est particulièrement connue pour ses réseaux islamistes : la Catalogne, où ont été perpétrés les deux attentats de cette semaine. Selon  le rapport 2016 sur la Sécurité nationale du gouvernement espagnol, cité par La Vanguardia, la région abrite la communauté islamique la plus « radicale ».

Parce que le mythe d’Al-Andalus, « territoire perdu du Califat islamique », perdure

« La principale motivation des jihadistes est de reconquérir Al-Andalus, la région espagnole qui était occupée par les musulmans pendant sept siècles », affirme Anna Teixidor Colomer, journaliste à TV3, auteure de Combattants au nom d’Allah, de la Catalogne au Jihad, interrogée par franceinfo.

Les leaders jihadistes font souvent référence à cette terre espagnole conquise au VIIIe siècle par les armées maures, note El Mundo (en espagnol). Dans leurs discours, ils se promettent notamment de venger la chute de Grenade survenue en 1492, lors de la Reconquête par les rois catholiques. Les groupes Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et Etat islamique ont tout deux désigné l’Espagne comme cible prioritaire afin de récupérer ces terres « perdues ». Les jihadistes viseraient notamment la « libération » de villes comme Tolède, Cordoue ou Séville.

En 2014, des jihadistes de l’EI font référence à cette ancienne région dans une vidéo, note Atlantico : « Nous vivons sous la bannière du groupe Etat islamique et nous allons mourir pour elle jusqu’à ce que nous ayons récupéré toutes les terres musulmanes perdues, De Jakarta à l’Andalousie et je vous le dis, l’Espagne est la terre de nos ancêtres et nous la récupérerons avec l’aide de Dieu. »

En 2006 déjà, dans une vidéo, l’ancien numéro deux d’Al-Qaïda, Ayman al Zawahiri, affirme qu’il compte « libérer toutes les terres qui un jour furent celles de l’islam, d’Al-Andalus à l’Irak », note El Pais (en espagnol). « Ils nous ont attaqués sur nos terres, nous devons faire de même, déclare-t-il. Ils nous ont attaqués unis, nous les attaquerons unis. »

Sur les réseaux sociaux, certains jihadistes symbolisent cette volonté par des photomontages du drapeau de l’EI portant l’inscription « Nous sommes tous l’Etat islamique », devant de célèbres monuments andalous, comme le palais de l’Aljaferia à Saragosse ou celui de la Alhambra à Grenade, détaille El Mundo (en espagnol). 

Une délégation israélienne à la Maison-Blanche à propos de la Syrie

| 16 août 2017

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Une délégation israélienne sera reçue cette semaine à la Maison-Blanche à propos de la Syrie.

Elle sera composée de :
- Yossi Cohen (photo), directeur du Mossad (Renseignement à l’étranger) ;
- Général Herzl Halevi, directeur d’Aman (Renseignement militaire) ;
- Colonel Zohar Palti, directeur des affaires politico-militaires au ministère de la Défense.

La délégation rencontrera :
- Général H.R. McMaster, conseiller de Sécurité nationale ;
- Dina Powell, conseillère adjointe de Sécurité nationale ;
- Jason Greenblatt, représentant du président pour les négociations internationales.

Israël, qui a déjà obtenu l’interdiction de troupes iraniennes ou du Hezbollah au Sud de la Syrie, entend cette fois convaincre de la nécessité de fermer la route de la soie. Selon lui, celle-ci permettrait à Téhéran d’approvisionner le Hezbollah en armes.

Les trois membres de la délégation israélienne et le représentant du président Trump sont tous les quatre des juifs orthodoxes. Dina Powell est impliquée dans l’assassinat de Rafic Hariri et la planification des « printemps arabes ».

 

Le Venezuela en Question : A propos de Marco Rubio et des alliances avec la Russie et la Chine

Source : Venezuela infos, Thierry Deronne, 02-08-2017

Rien de ce qui se passe dans la géopolitique mondiale n’est étranger au Venezuela. La lutte pour des territoires, des influences et des ressources entre puissances pétrolières, d’état ou privées, maintient notre pays sur le devant de la scène dans cet hémisphère, avec les États-Unis à l’offensive de par leur appui à l’opposition vénézuélienne dans leur désir de renverser le chavisme.

Exxon-Mobil derrière les plans de coup d’État

Ces trois derniers mois de violence se sont inscrits dans le cadre d’une lutte des grandes corporations énergétiques privées pour s’emparer du pétrole et des ressources naturelles sur le territoire vénézuélien. Parmi elles, Exxon-Mobil s’impose comme celle qui a le plus investi pour « le changement de régime » dans le pays.

Deux des hommes politiques les plus belliqueux à l’adresse du Venezuela au sein du Sénat étatsunien sont Marco Rubio et Ed Royce, tous les deux financés par Exxon, tout comme le président Donald Trump qui bénéficie de l’appui financier et politique de la compagnie pétrolière. Les sénateurs, de leur côté, ont fait des sanctions un point clé de leur agenda législatif; ils fournissent également un appui politique et un aval diplomatique à l’agenda du coup d’état qu’opère l’opposition vénézuélienne avec laquelle ils se sont réunis en diverses occasions.

Exxon-Mobil, de la même façon, a exercé des manœuvres de pression pour que soit approuvée une loi au Sénat (des personnalités politiques telles que Marco Rubio, Ileana Ros et Bob Menéndez servant d’opérateurs) qui met en avant le rôle du Département d’État américain dans le financement de groupes d’opposition vénézuéliens (sous le couvert d’ ONG de la « société civile ») pour quelques 5 millions 500 mille dollars et autres fonds additionnels, dans l’objectif de générer de la violence au Venezuela. Tout en appuyant, dans le même temps, « les organisations régionales engagées dans le développement des réformes au Venezuela, en particulier l’Organisation des États Américains (OEA) », et en étendant les appuis de l’Initiative de Sécurité Énergétique dans la Caraïbe afin d’avoir une incidence négative sur les alliances politiques et pétrolières du Venezuela avec les pays caribéens.

L’actuel secrétaire d’État, chef de la politique extérieure des Etats-Unis, est l’ex-directeur exécutif de Exxon-Mobil, Rex Tillerson. Les intérêts de la compagnie et l’attitude ouvertement favorable à un coup d’état au Venezuela de la part de la diplomatie « gringa » prennent un accent plus « va-t-en guerre » avec Tillerson à la tête.

Les menaces de Marco Rubio

Les États-Unis ont tenté d’établir un siège international contre le Venezuela depuis différentes zones pour atteindre l’objectif final, enlever le chavisme du pouvoir. Contribuer à un encerclement politique et diplomatique à travers l’OEA, sous la tutelle du pouvoir états-unien et avec Luis Almagro à sa tête, a été décisif, autant que l’annonce et l’application de sanctions économiques et financières de la part du Sénat et du Département du Trésor.

Cependant l’encerclement international n’a pu se concrétiser. Les alliances que maintient le Venezuela avec la Caraïbe et d’autres pays hors de l’hémisphère mais aussi importants que la Russie et la Chine, sont parvenues, pour le moment, à atténuer les conséquences du siège multifactoriel.

Pour cela il serait prévu d’attaquer directement le cœur économique du Venezuela: l’industrie du pétrole, représentée par la compagnie d’état PDVSA. Le 4 juin l’agence britannique Reuters laissa filtrer que la Maison Blanche étudiait la possibilité d’un embargo ou d’une interdiction sur l’importation de pétrole vénézuélien depuis les Etats-Unis, ce qui renforcerait le siège imposé pour faire pression sur le Gouvernement Bolivarien et, surtout, sur la population vénézuélienne dans l’actuel contexte de blocages de rues et d’intervention.

Au cours de la matinée du 11 juillet le sénateur Marco Rubio (Exxon) a confirmé la possibilité de voir les Etats-Unis appliquer de nouvelles et « sévères sanctions » à l’encontre du Venezuela si les demandes états-uniennes ne sont pas parfaitement tenues.

L’éventualité que les « sévères sanctions » puissent s’appliquer contre l’industrie vénézuélienne du pétrole est plausible avec Rubio comme porte-parole sur ces mesures.

Manoeuvres « gringas » contre le Venezuela

En mars de cette année le chef du Commando Sur, Kurt Tidd, a déclaré devant leSénat des Etats-Unis que la Russie, la Chine et l’Iran « voient l’espace économique, politique et de sécurité latino-américain comme une opportunité pour atteindre des objectifs de longue haleine et pour promouvoir leurs intérêts, lesquels ne peuvent être compatibles avec les nôtres ni avec ceux de nos associés ». Les Etats-Unis voient en ces pays une menace pour leurs intérêts en Amérique Latine, par conséquent leur objectif de sanctions contre Pdvsa pourrait être une tentative d’intimider et d’effrayer des entreprises (surtout russes et chinoises) afin qu’elles n’investissent pas au Venezuela, dans le but de renforcer le blocus financier contre le pays.

C’est ainsi que huit magistrats, le président du Tribunal Suprême de Justice inclus, ont également été sanctionnés par les Etats-Unis en vertu des clauses 155 y 156, alors supprimées. La 156, entre autres attributions, déléguait au pouvoir exécutif la mise en place d’entreprises mixtes compte tenu de l’état de manque de respect de l’Assemblée Nationale, chargée, à l’origine, de ce type de responsabilités.

La compagnie nationale du pétrole (PDVSA) dans le collimateur

En réponse à ces mesures prises par les Etats-Unis, Pdvsa a annoncé le 9 juin l’installation du Secrétariat de la Commission Mixte de Haut Niveau entre la Chine et le Venezuela, où « ont été signés divers accords pour la création d’une société mixte chargée de consolider la mise en fonctionnement de la raffinerie Nanhai, située dans la zone sud du pays asiatique ».

Et la note de presse continue ainsi : « L’accord passé entre Petróleos de Venezuela, S.A. (PDVSA) et la Corporation Nationale du Pétrole de Chine (CNPC) envisage le début des opérations de cette raffinerie pour la fin 2020, avec une capacité de traitement de près de 400 mille barils de pétrole par jour, principalement du brut vénézuélien Merey 16. En supplément, elle traitera 120 mille barils de brut léger en provenance d’Iran, de pays arabes et de nations voisines de la Chine ».

Par ailleurs, le 30 juin PVSA a annoncé que la compagnie d’état inaugurait la base opérationnelle de Perforosven, une nouvelle entreprise mixte entre la Russie et le Venezuela, située sur la commune de San José de Guanipa de l’état de Anzoátegui, dans le bloc Ayacucho de la Faja Petrolífera (la bande pétrolifère) de l’Orénoque Hugo Chávez.

Le président de Pdvsa, Eulogio del Pino, a déclaré « cette alliance stratégique incorpore 108 nouveaux emplois, avec un capital investi de 16 millions de dollars répartis sur 4 forages qui produiront à court et moyen terme 800 mille barils de brut, ceci dans le cadre de Motor Hidrocarburos ». Ainsi Rosneft, la principale compagnie pétrolière russe, atteint les 6 accords nationaux avec le Venezuela, trois d’entre eux situés dans la Faja.

Une telle manœuvre, qui élargit à d’autres niveaux la coopération énergétique et partant, politique, entre la Russie et le Venezuela, est, entre autres choses, une réponse à la stratégie de blocus et de coup d’état développée par Exxon-Mobil contre le Venezuela. Les russes, qui constituent le plus grand exportateur de pétrole du monde et le troisième en réserves, ont manifesté le rejet de tout type d’ « ingérence destructive » dans les affaires internes du pays.

Géopolitique en mouvement

La politique de nationalisation de la Faja Petrolífera del Orinoco del presidente Hugo Chávez (la Ceinture Pétrolifière de l’Orénoque du président Hugo Chavez) a eu comme conséquence l’incapacité pour Exxon-Mobil de remplir les conditions pour demeurer dans la zone et de là, sa sortie du pays. Le tableau suivant illustre la répartition des entreprises mixtes, à l’exception du dernier et troisième projet entamé entre Rosneff et Pdvsa.

L’arrêt de ses opérations au Venezuela (2007) lui a causé, selon le dénommé « coût occasionnel », une perte en extraction de près 200 mille barils par jour, c’est-à-dire que pour un prix moyen de 100 dollars le baril, l’on peut calculer que la compagnie pétrolière états-unienne n’a plus touché, sur 10 ans, la somme de plus de 73 mille millions de dollars en revenus nets.

En raison de ses pertes économiques, du manque de réserves, de la diminution de son influence dans la zone avec le Venezuela à sa tête, avec en plus la cooperation énergétique et politique que protège le pays avec la Russie et la Chine, voilà ce qui fait que Exxon-Mobil canalise sa violence et l’engage dans un coup d’état à travers le financement et l’extorsion politique.

La guerre au Venezuela, par conséquent, ne peut s’expliquer par le seul affrontement de forces locales mais par le combat géopolitique qui a pour nœud du conflit les ressources énergétiques. Les menaces de Marco Rubio et les pouvoirs réels qui sont derrière sa personne sont le signe de la pression qu’ils sont prêts à exercer pour empêcher que les alliances avec la Russie et la Chine ne s’étendent.

Source : http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/venezuela-en-disputa-cinco-notas-petroleras

Traduction : Michele ELICHIRIGOITY

Source : Venezuela infos, Thierry Deronne, 02-08-2017

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Dix clefs pour comprendre et analyser la victoire du chavisme à la constituante, par Victor Hugo Majano

Source : Venezuela infos, Victor Hugo Majano, 31-07-2017

Le processus électoral qu’a vécu dimanche le Venezuela et les résultats quantitatifs du vote pour la constituante (plus de huit millions de suffrages exprimés) montrent clairement un triomphe du chavisme, avec une corrélation très forte sur les plans politique et symbolique.

La « bataille finale » ne s’est pas jouée comme le disent les boucliers des extrémistes de droite « autour du palais présidentiel de Miraflores » : elle ne s’est pas faite avec des balles mais avec des votes et n’en a que plus de force. Le chavisme dispose à présent d’une grande légitimité et de la base légale pour aller de l’avant et sans hésitations vers une transformation profonde dans le cadre constitutionnel pour assurer la paix, renforcer les institutions et rétablir l’équilibre de l’économie.

Une analyse préliminaire permet d’identifier un ensemble de points-clés:

1) On voit que l’opposition associée à la MUD (coordination des partis de droite) n’est pas majoritaire.

2) Elle n’exprime pas plus les attentes et les besoins de la majorité ou des principaux secteurs du pays. Pas même des secteurs dominants.

3) Elle ne sert pas les intérêts nationaux, mais des facteurs externes bien identifiés, qui ne tentent même pas de nuancer leurs positions ou de les dissimuler.

4) La droite a démontré un caractère violent et son irresponsabilité dans l’usage de la violence. Les dirigeants actuels sont encore ceux du coup d’État contre Chavez ou des « guarimbas » des années antérieures. Ils n’ont jamais condamné mais au contraire encouragé les actions meurtrières de 2017, appelant même à plusieurs reprises à un nouveau coup d’État des forces armées, sans autre projet politique que celui de renverse Maduro, comme ils voulaient renverser Chavez.

5) Pendant ce temps, le chavisme a montré qu’il est le seul mouvement politique actuellement porteur d’une vision, d’un projet national d’inclusion, qui intègre les principaux facteurs sociaux, institutionnels, économiques et politiques du pays et parmi lesquels ne sont pas exclus organiquement les facteurs liés à l’opposition regroupée dans le MUD.

6) La droite, en réponse, passera à la postérité pour sa conduite erratique, qui s’est transformée en menace pour l’indépendance, la paix, la stabilité institutionnelle et l’équilibre économique du Venezuela. Le bloc d’opposition n’a pas su surmonter son obsession de reprendre le pouvoir « par tous les moyens ». Au lieu d’élaborer une proposition politique d’envergue, elle s’est engluée dans une dynamique absolument destructrice.

7) L’origine et le développement des conflits qui vont s’aiguisant depuis 2012 sont d’ordre économique, déterminés par l’accès et la redistribution des revenus pétroliers. Par conséquent, le Venezuela ne peut éluder plus longtemps le débat sur le dépassement du modèle rentisme pétrolier, ainsi que sur tous les éléments symboliques dérivés. Ce qui veut dire profiter de l’avantage de pouvoir prendre des décisions radicales à travers une Constituante pour démanteler les structures productives hautement dépendantes du secteur extérieur.

8) Les conditions imposées par la violence de la rue et les menaces de la droite contre le vote ont forcé le chavisme à faire preuve d’un plus grand engagement. Paradoxalement ces conditions peuvent avoir fonctionné comme encouragement à la participation. Cela s’est produit en 2002-2003 lors de la réaction populaire au coup d’État contre Chavez ou après le sabotage pétrolier en 2004, avant le référendum révocatoire, entre autres dates. Aujourd’hui, le chavisme mécontent et certains des ni-ni (si tant est qu’existe cette catégorie), qui s’étaient abstenus lors de la victoire de la droite aux législatives de décembre 2015, sont allés voter. Alors que ce que pouvait espérer de mieux la droite, était leur indifférence.

9) Le chavisme devient le principal articulateur et promoteur du dialogue politique, mais cela l’oblige à être plus inclusif (en parlant des militants) et plus large thématiquement, tout en s’impliquant davantage dans l’aspect concret de chaque facteur social .

10) Une grande partie des obligations du chavisme implique la construction d’une cosmogonie et d’une téléologie du peuple vénézuélien qui puissent incarner une alternative aux valeurs culturelles du capital. Ce qui inclut des aspects liés à la culture populaire (dont la religiosité).

Source : http://www.albatv.org/En-claves-Que-significa-la.html

Traduction : Thierry Deronne

Source : Venezuela infos, Victor Hugo Majano, 31-07-2017

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie nullement que nous « soutenons » le Président Maduro. Par principe, nous ne « soutenons » aucun gouvernement nulle part sur la planète. Nous sommes au contraire vigilants, tout gouvernement devant, pour nous, justifier en permanence qu’il ne franchit aucune ligne jaune. Mais nous sommes évidemment également attachés à lutter contre le deux poids 2 mesures, et à présenter tous les faits. Au final, notre vision est que le peuple vénézuelien puisse choisir librement et démocratiquement son avenir, sans ingérences extérieures, et nous condamnons toutes les atteintes aux Droits de l’Homme des deux camps…

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