EN IMAGES. Attentats : sur les Ramblas endeuillées, la foule, le roi et le réconfort

http://www.ouest-france.fr/europe/espagne/attentat-la-fourgonnette-barcelone/en-images-attentats-sur-les-ramblas-endeuillees-la-foule-le-roi-et-le-reconfort-

  • Le roi Felipe VI et la reine Letizia ainsi qu'une foule nombreuse sont retournées sur les Ramblas ce samedi.
    Le roi Felipe VI et la reine Letizia ainsi qu’une foule nombreuse sont retournées sur les Ramblas ce samedi. | Photo AFP

Ouest-France avec AFP

De nouveau les Ramblas, à Barcelone, se sont emplies de fleurs, d’amour dans toutes les langues et de bravos. Le kilomètre d’avenue endeuillé par l’attentat de jeudi, était bondé comme jamais samedi. Le roi est aussi venu sur place en fin de journée. Reportage.

Concert de klaxons et lâchers de ballons. Les chauffeurs de taxis jaunes ont défilé sur l’avenue en fin d’après-midi, un crêpe noir accroché à leurs antennes et le slogan « nous n’avons pas peur » scotché sur leurs fenêtres. Pakistanais, Hussein Naçam, 44 ans, a déposé avec d’autres collègues une énorme gerbe des « taxis musulmans » à l’entrée de l’avenue.

Publicite

La fin de la galère pour changer ses pneus !

N°1 de la satisfaction client, nous vous livrons gratuitement dans nos 4500 garages partenaires

Sur les 500 mètres parcourus par la fourgonnette qui a tué 13 personnes, des autels improvisés ne cessent d’apparaître au fil des heures. Les trois mots « Ensemble, différents, paix » s’affichent un peu partout, parmi les innombrables bougies, peluches et textes griffonnés. « Les Ramblas pleurent mais sont vivantes », résume une pancarte.

Lire aussi : Attentats en Espagne : un fugitif est toujours recherché

Un drapeau catalan est brandi d'un taxi.
Un drapeau catalan est brandi d’un taxi. | Photo EPA

Presque tous les commerces ont rouvert

De nouveau, on y mange des gaufres, des glaces, de la paëlla à toute heure. De nouveau, on y ingurgite toutes sortes de breuvages et le célèbre bar Boada affiche au-dessus du comptoir : « Cocktail du jour : Hope and Love » (Espoir et amour).

Presque tous les commerces ont rouvert et parfois même jamais vraiment fermé… Le Café de l’opéra – fondé en 1928 – n’est resté clos que trois heures le jour de l’attaque et seulement parce que la police l’y obligeait, assure Andreu Ros, 46 ans, le fils de la propriétaire.

« Nous espérons que la ville restera aussi accueillante » qu’elle l’a toujours été, dit-il, entre les murs qui virent passer de célèbres écrivains de la ville et du monde, tel le Barcelonais Manuel Vazquez Montalban (1939-2003), le prix Nobel colombien Gabriel Garcia Marquez (1927-2014) ou le Britannique George Orwell (1903-1950), engagé dans le camp républicain pendant la Guerre civile espagnole de 1936 à 1939 et qui logea sur l’avenue même.

Des passants offraient des câlins gratuits ce samedi sur les Ramblas à Barcelone.
Des passants offraient des câlins gratuits ce samedi sur les Ramblas à Barcelone. | Photo AFP

« On ne s’attendait pas à une telle multitude »

Les Ramblas, lieu de promenade depuis 1440. Les Ramblas, lieu de toutes les protestations, telle la première manifestation d’homosexuels en Espagne il y a 40 ans. Les Ramblas, théâtre de toutes les célébrations, aussi, telles les victoires des footballeurs du Barça, fêtées à la fontaine Canaletas, aujourd’hui transformées en autel à la mémoire des victimes de l’attentat.

« On ne s’attendait pas à une telle multitude. Les gens viennent comme pour chercher le regard les uns des autres », a confié dès vendredi Sergio Lopez, 36 ans, de la famille galicienne qui gère un kiosque de souvenirs voisin.

Des gens sur les Ramblas se réconfortent.
Des gens sur les Ramblas se réconfortent. | Reuters

À l’entrée du marché de la Boqueria, Felix Ribas, 60 ans, se tient parmi les énormes jambons entiers et chorizos qu’il vend depuis ses 17 ans : « Nous travaillons bien, comme si de rien n’était, même si nous, nous sommes mal à l’aise, d’avoir vu ce qui s’est passé… » Jeudi, « trois touristes s’étaient réfugiés dans mon stand, cachés. Un Italien de 28 ans pleurait parce qu’il ne savait pas où étaient sa femme et ses enfants », dit-il.

Le roi Felipe VI est venu sur place

En début de soirée, le roi d’Espagne Felipe VI et la reine Letizia sont venus se recueillir sur la célèbre mosaïque de Miro, à l’endroit même où la camionnette tueuse avait fini jeudi sa course.

Le monarque a repris l’expression devenue le slogan d’une ville : « Nous n’avons pas peur ». « Et nous n’aurons pas peur à l’avenir », a-t-il déclaré, après s’être rendu avec son épouse Letizia au chevet des blessés, dont 12 sont entre la vie et la mort, dans les deux hôpitaux de Barcelone.

Le roi Felipe VI a déposé des fleurs ce samedi.
Le roi Felipe VI a déposé des fleurs ce samedi. | Photo AFP

« La rue la plus gaie du monde »

Certains badauds ruminent bien « un sentiment de revanche », tel Jose Luis, Barcelonais de 76 ans, qui vient de faire ses courses au supermarché de l’avenue. Les assaillants « nous ont brisé le cœur », dit-il. Mais la foule semble chercher à vivre une communion – religieuse ou laïque – telle Isabella Koch, étudiante danoise de 20 ans, venue jeudi « voir et prier ».

Le défunt écrivain espagnol Juan Goytisolo, qui vivait à Marrakech, se déclarait « nationaliste des Ramblas, avec toutes leurs langues et toutes leurs cultures », a rappelé le quotidien catalan La Vanguardia. Le journal a aussi cité le poète andalou Federico Garcia Lorca (assassiné en 1936) qui les décrivait comme « la rue la plus gaie du monde » : « la seule rue de la Terre dont je voudrais qu’elle ne termine jamais ».

Des gens laissent des messages en hommage aux victimes.
Des gens laissent des messages en hommage aux victimes. | Photo AFP

Bastia/PSG : parcours croisés de deux clubs à l’image d’une société [Tribune libre]

Bastia/PSG : parcours croisés de deux clubs à l’image d’une société [Tribune libre]

Bastia

Précision : les points de vue exposés n’engagent que l’auteur de ce texte et nullement notre rédaction. Média alternatif, Breizh-info.com est avant tout attaché à la liberté d’expression. Ce qui implique tout naturellement que des opinions diverses, voire opposées, puissent y trouver leur place.

L’actualité sportive de l’été a été une fois de plus marquée par le football, et particulièrement par l’arrivée de Neymar, célèbre joueur brésilien, au Paris Saint-Gemain. Dans le même temps, l’annonce du dépôt de bilan du Sporting Club de Bastia et sa relégation en 5ème division (alors que ce dernier devait prendre part au championnat de Ligue 2) n’a pas suscité le moindre intérêt médiatique. L’histoire est ironique et la trajectoire croisée de ces deux clubs n’est pas sans rappeler les tiraillements en cours dans notre société.

Paris Saint-Germain, le jacobinisme moderne

Depuis quelques années, le PSG est devenu de très loin le plus gros club du football français. Avec un budget supérieur à 550 millions d’euros pour cette nouvelle saison, le géant d’Île-de-France représente à lui seul plus de 30% du budget de la Ligue 1. Un monstre financier piloté par QSI (Qatar Sports Investments), détenteur de la totalité des actions du club.

Mais, derrière la vitrine sportive qui semble ravir les amateurs de 4-4-2, quelles sont donc l’image et les valeurs véhiculées par le PSG et son public aujourd’hui ?

Le Parc des Princes, stade dans lequel évolue le club, est un avant-goût des évolutions sociétales qui nous attendent dans les prochaines années. Un phénomène qui ne date pas d’hier.

Le virage Auteuil, entité créée sous l’ère Canal Plus afin de promouvoir le multiculturalisme et occupé par différents groupes de supporters dits « ultras » jusqu’à la fin des années 2000, fut un laboratoire de l’idéologie Benetton. Une tribune dans laquelle cohabitaient militants d’extrême gauche, délinquants issus des quartiers sensibles de la banlieue parisienne et jeunes issus des classes moyennes en mal de diversité.

Remarquons au passage que la sulfureuse tribune Boulogne de jadis, assimilée régulièrement à l’extrême droite tant par les médias que par les supporters adverses, n’était ni plus ni moins qu’une version « européenne » de sa cousine d’Auteuil. Mais certainement pas un bastion de l’enracinement ! Une sorte de melting-pot blanc mélangeant enfants d’immigrés portugais et serbes, descendants de Bretons et de méridionaux atterris à Paris par les hasards de la vie, attirés par les lumières de l’ogre centraliste. Rien de surprenant en soi. De tout temps, Paris ne s’est-il pas nourri sur le cadavre des provinces de l’hexagone ? Pas de quoi y voir des vraies valeurs de Droite en tout cas !

Supporters parisiens et qataris, un point commun ?

Au tournant des années 2010, le public parisien connaîtra une évolution dans la forme, pas dans le fond. Un plan de sécurité drastique suite à de violents incidents puis l’arrivée des Qataris signeront la fin des groupes de supporters organisés. Une fin temporaire avant le retour des ultras au stade, métissés et « modernes » comme jamais. Le président du PSG Nasser Al-Khelaïfi est même particulièrement apprécié par ces derniers. Des affinités pas si surprenantes compte tenu de l’origine de ces supporters dans leur majorité…

Quant au reste du public, le Parc des Princes reflète tout autant la sociologie parisienne. Hipsters et bourgeois de l’intra-muros viennent y côtoyer le temps d’un match de football la population suburbaine, celle qui voit les prolos blancs déclassés et les bandes ethniques de quartiers défendre la même cause pendant 90 minutes. En n’oubliant jamais de considérer comme « paysan » tout supporter de club adverse n’habitant pas dans une jungle bétonnée et multiculturelle de plus de 10 millions d’âmes perdues. Quand le pain et les jeux sont le dernier ciment d’une société qui se fissure de partout. Ajoutez à toute cette galerie quelques touristes asiatiques ahuris par le spectacle offert par des millionnaires du ballon rond élevés au rang de demi-dieux, et le tableau du PSG est complet. La modernité en marche. Celle qui va s’imposer à notre société dans l’avenir. Et pas uniquement dans les stades de foot. Nous y reviendrons.

Paris reste toujours Paris, ville-monde (et tiers-monde) laboratoire de la globalisation, et n’a que ce qu’il mérite.

Bastia, Bashar et la politique en tribune

Loin, très loin des frasques plus people que sportives du PSG et de ses maillots à 140 euros, le SC Bastia sombre dans les abysses du football. L’un des porte-drapeaux de l’identité corse risque purement et simplement de disparaître, sans même prendre part à un championnat amateur. Un naufrage silencieux en dehors de l’île. Tout au plus quelques ricanements et sarcasmes contre ce petit club, un peu trop familial, un peu trop vieille école, un peu trop corse.

Il est vrai que les fans de Neymar et du football moderne se voient débarrassés de cette anomalie, de ce cas bien à part qu’était Bastia. Pas besoin du FC Barcelone pour être « bien plus qu’un club ».

De l’épopée en finale de la coupe UEFA en 1978 (époque où le mouvement nationaliste reprenait vigueur) jusqu’à ces derniers mois, le Sporting fut une vitrine pour la Corse.

Tandis que la grande majorité des groupes de supporters du championnat de France se sont drapés dans un apolitisme bon teint en se contentant de ne se positionner que sur les questions de football, les supporters corses se démarquaient là encore du continent et abordaient volontiers d’autres sujets.

Regroupés au sein des groupes Testa Mora (en référence à la tête de maure du drapeau corse) puis Bastia 1905, la tribune Est du stade de Furiani s’est souvent faîte remarquer par ses banderoles pour le moins dérangeantes.

La France du foot criera au scandale lorsque lors d’un Bastia-PSG en janvier 2015, quelques jours après la tuerie de Charlie Hebdo, un message grinçant sera déployé dans la tribune bastiaise : « Le Qatar finance le PSG… et le terrorisme ». Un message complété par un drap sur lequel un « Forza Bashar » venait enfoncer le clou. L’esprit Charlie façon corse. Les bastiais recroiseront la route du PSG en finale de Coupe de la Ligue au printemps 2015 à Paris. Bastia 1905 poussera la plaisanterie jusqu’à se promener avant le match dans le secteur de Châtelet avec une croix catholique en tête de cortège. Plutôt rare dans le quartier.

Défense de la langue corse

Mais, bien souvent, ce furent davantage les problèmes de la société corse qui inspiraient ces supporters. Ces derniers ont toujours rejeté par ailleurs l’appellation « ultras » et les codes qui en découlent. Ainsi, les banderoles en soutien à des indépendantistes corses emprisonnés sont apparues à plusieurs reprises à Furiani sous l’ère Bastia 1905. D’autres messages réclamaient la création d’une équipe de football nationale corse.

Enfin, autre fait notable, la totalité des chants de la tribune Est (renommée Petrignani par la suite) étaient en langue corse. De quoi joindre l’utile à l’agréable et permettre aux jeunes supporters turchini de soutenir leur club fétiche dans la langue de leurs ancêtres. Et d’éveiller les consciences par la même occasion. Du côté de la direction du SC Bastia, la promotion du corse n’était pas en reste non plus, gage d’une identité certaine.

Quoiqu’il advienne du sort du club, Bastia et ses supporters ne sont pas étrangers au regain de cette jeunesse corse qui a pris conscience d’elle-même et des enjeux tout aussi exaltants qui attendent l’île de Beauté. Les bons scores des nationalistes et autonomistes aux dernières élections sont autant de victoires du Sporting.

« A droga fora ! »

Décidément bien singulier, le SC Bastia fut le seul club du championnat français dont les supporters s’opposèrent ouvertement à la consommation de drogue par la jeunesse corse. Un message sera apposé derrières les buts de Furiani : « Ghjuventù corsa senza droga ». Pour une jeunesse corse sans drogue ! Le Groupe Bastia 1905 prendra même part à une manifestation organisée par le collectif « A Droga Fora » (la drogue dehors !) à Ajaccio en 2012. Qui peut en dire autant parmi les autres groupes de supporters du continent ? Les tribunes sont à l’image de la société et la drogue est effectivement bien présente dans les stades. Les ultras et leurs fameuses « valeurs » n’y sont pas imperméables, bien au contraire !

D’aucuns diront que l’on s’éloigne du football. Et alors ? Le marketing outrancier, le capitalisme sauvage et les valeurs du mondialisme s’affichent ouvertement dans les stades. Pourquoi avoir l’esprit sélectif ?

Épilogue

Voici donc les parcours croisés de deux clubs emblématiques du football contemporain. Deux symboles aux identités et aux valeurs diamétralement opposées. Avec des publics antagonistes. Urbains déracinés, atomisés et interchangeables contre insulaires claniques bien décidés à rester maîtres chez eux. Mais ce clivage ne s’opère pas qu’autour d’un rectangle vert, il divise et va diviser encore davantage notre société. Qu’elle soit bretonne, française, occidentale. Les maux sont les mêmes.

La ligne de démarcation est de plus en plus nette et les indécis devront choisir rapidement entre les deux camps. Prendre le maquis comme les Corses ou collaborer avec le mondialisme, qu’il soit qatari ou non.

Youenn Kereon

Crédit photo : Wikipédia/Pixabay
[cc] Breizh-info.com, 2017, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

« Macron est un caudillo néolibéral » – Entretien avec Iñigo Errejón

Source : Le Vent Se Lève, Iñigo Errejón, 16-08-2017

Iñigo Errejón a longtemps été le numéro 2 de Podemos et l’intellectuel de référence du mouvement. Il est le principal artisan de la « stratégie populiste », inspirée des thèses post-marxistes d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe, qui nourrit aujourd’hui les débats des gauches européennes. Nous avons eu la chance de pouvoir le rencontrer et de réaliser un entretien lors d’un voyage de la rédaction à Madrid. De nombreux thèmes y sont abordés : le populisme comme méthode de construction des identités politiques ; la façon dont Podemos s’est approprié le patriotisme ; la France Insoumise ; le populisme néolibéral d’Emmanuel Macron et la centralité politique de la notion d’ordre.

LVSL : Lorsque l’on parle de populisme en France, on est confronté à plusieurs difficultés. D’abord, malgré l’essor de la France Insoumise, qui a adopté à bien des égards une stratégie populiste au cours de la campagne présidentielle, de nombreux secteurs de la gauche française n’entendent pas se défaire de l’axe gauche/droite. Pourquoi selon vous les métaphores gauche et droite ne sont plus la clé de compréhension du moment politique actuel ?

Je commencerais par dire que c’est difficile en Espagne aussi. La bataille intellectuelle pour faire comprendre cette idée simple n’a pas encore été menée. Néanmoins, en 2014 et en 2015, une bonne partie des analystes et de nos camarades ont accepté l’idée que gauche et droite n’étaient plus les métaphores les plus aptes pour penser la transformation politique, tout simplement parce que nous en étions la preuve vivante. Beaucoup se méfiaient encore de la stratégie populiste, mais nous avons montré dans la pratique que cela fonctionnait, il leur était donc plus difficile de la contester. Dans un sens, nous avons donc plus avancé sur le terrain électoral que sur le terrain intellectuel.

Pourquoi l’axe métaphorique gauche/droite n’est pas le plus utile aujourd’hui pour comprendre comment se construisent les identités politiques en Europe ? La première réponse que j’apporterais est davantage politique que théorique. Dans la pratique, toutes les forces qui ont fait irruption dans les systèmes politiques européens, et qui ont été capables de les transformer, rejettent cet axe gauche/droite. Certains le font depuis des positions réactionnaires, d’autres depuis des positions progressistes. Le succès de Jeremy Corbyn a parfois été perçu comme un retour en force de la gauche. Mais même Corbyn a fait l’effort de traduire le langage du travaillisme afin de s’adresser aux classes populaires et aux classes moyennes britanniques, bien plus qu’il n’a cherché à revenir à l’essence de la gauche. Dans la pratique, empiriquement, tous les phénomènes politiques qui apportent une quelconque nouveauté dans le paysage politique européen naissent à partir d’une rhétorique qui tente d’identifier une majorité non-représentée plutôt qu’à partir d’un appel à se regrouper derrière les valeurs et la phraséologie de la gauche.

Pendant le long cycle néolibéral européen, gauche et droite ont trop longtemps signifié sociaux-démocrates et conservateurs. Cette idée s’est profondément installée dans l’imaginaire collectif. Je ne crois pas du tout que lorsque les gens ont investi les places publiques, en Espagne, pour dire « nous ne sommes ni de droite, ni de gauche, mais nous sommes ceux d’en bas contre ceux d’en haut », ils aient voulu explicitement contester les catégories politiques caractéristiques de la modernité. Non, ils disaient « nous ne sommes ni le PSOE ni le PP », car gauche et droite ont fini par être assimilées aux partis sociaux-démocrates et conservateurs. Mais pour beaucoup de gens, et je crois qu’on l’observe bien dans les politiques publiques, la principale frontière qui divise nos sociétés n’est pas celle qui sépare les sociaux-démocrates et les conservateurs, mais celle qui sépare ceux d’en haut du reste de la société, reste de la société qui souffre du consensus néolibéral, des politiques technocratiques et des coupes budgétaires, appliquées tantôt par la gauche, tantôt par la droite.

« La principale frontière qui divise nos sociétés n’est pas celle qui sépare les sociaux-démocrates des conservateurs, mais celle qui sépare ceux d’en haut du reste de la société qui souffre du consensus néolibéral. »

De sorte que la “gauche” n’est plus une expression valide, un rempart discursif utile, pour contester les politiques néolibérales et la prise en otage de la souveraineté populaire, car ceux qui ont hégémonisé le terme « gauche » ont été les principaux complices de ces politiques. Face à cette situation, une certaine gauche communiste ou post-communiste se contente de dire « oui, mais c’est parce qu’ils n’étaient pas vraiment de gauche ». Mais nous entrons alors dans un jeu de poupées russes où la gauche s’enferme dans une sorte de grand concours pour déterminer qui s’arrogera le monopole de l’étiquette : « je suis de gauche mais toi tu ne l’es pas. Moi oui, mais celui-là non ». Cette histoire relève du religieux bien plus que du politique.

Enfin, ce qui est en jeu dans nos sociétés européennes n’est pas tant de savoir si les politiques de nos gouvernements vont s’orienter un peu plus à gauche ou à droite. Il s’agit d’un combat fondamental entre démocratie et oligarchie. Et ce combat peut rassembler beaucoup de gens qui s’associent traditionnellement aux valeurs de la droite, ou à des valeurs conservatrices, mais qui commencent à percevoir qu’il n’y a rien à espérer des élites traditionnelles de leurs pays. L’idée de méritocratie, par exemple, était traditionnellement hégémonisée par la droite. Aujourd’hui en Espagne, l’idée de méritocratie est anti-oligarchique : avec le Parti Populaire au gouvernement, il est impossible de considérer que nous sommes dans une situation où les meilleurs professionnels obtiennent les meilleurs postes. Cette idée était autrefois conservatrice. De même que l’idée de souveraineté nationale. Or, il est aujourd’hui évident que la souveraineté nationale est menacée par un gouvernement qui a placé la politique économique du pays au service de Mme Merkel. Cette idée était de droite, et pourtant elle est aujourd’hui anti-oligarchique. C’est la raison pour laquelle je crois qu’actuellement, la frontière fondamentale entre démocratie et oligarchie est une frontière plus radicale, qui laisse par ailleurs entrevoir la possibilité d’une majorité bien plus large que celle de la seule gauche.

 

LVSL : L’idée de disputer les signifiants hégémonisés par l’adversaire est intéressante, elle est même probablement la clé d’une stratégie politique efficace. Il y a un débat entre ceux qui, comme Chantal Mouffe, en appellent à la construction d’un populisme de gauche, tandis que d’autres, comme vous, revendiquent un populisme « démocratique » ou « transversal ». Qu’entendez-vous par ce concept ? Est-ce que cela signifie que vous êtes inspiré par le Movimento Cinque Stelle italien, qui semble être le mouvement populiste le plus transversal en Europe ?

Nous avons vu le M5S adopter des comportements erratiques et contradictoires, notamment lorsqu’ils ont préféré former un groupe au Parlement européen avec des formations politiques parfois racistes, plutôt qu’avec des forces de transformation sociale. Sur de nombreux aspects, nous ne nous reconnaissons pas dans ce mouvement, mais je n’ai pas étudié le phénomène et je le dis donc avec prudence et avec respect.

Dans Construire un peuple, Nous discutons précisément de ce sujet avec Chantal Mouffe. Elle avance le concept de populisme de gauche. Je crois qu’elle le fait en partie car elle réfléchit depuis un contexte national, plus précisément le contexte national français, dans lequel il est nécessaire d’affirmer une différence morale vis-à-vis du FN. De ce fait, le populisme doit être accompagné d’un complément rassurant : « nous sommes populistes, mais ne vous en faites pas, nous sommes de gauche ». Pour ma part, je milite au sein d’un projet politique, dans un pays qui, certainement grâce au 15-M et grâce à notre irruption, n’est pas concerné par une menace fasciste. Il n’est donc pas nécessaire en Espagne de parler d’un populisme « de gauche ».

« La faim, l’exclusion sociale, la destruction des services publics, le traitement criminel infligé aux réfugiés, ne sont pas le fait de dangereuses hordes de chemises noires mais de gouvernements parfois sociaux-libéraux et souvent libéraux-conservateurs. »

Nous n’avons pas besoin d’avoir ce geste rassurant qui, à mon avis, et j’en parle beaucoup avec Chantal, est avant tout destiné au vieux progressisme européen : « nous parlons de souveraineté, de patrie, de reconstruire une idée de peuple, nous parlons de la centralité de l’Etat dans l’organisation de la vie collective, mais pas de panique, ce n’est pas le retour aux années 30 ». Du fait de la situation espagnole, et de la génération à laquelle j’appartiens, nous ne sommes pas contraints d’apporter cette nuance. Ça ne me fait pas peur. Souvent, la gauche aime exagérer le risque fasciste en Europe, mais les pires atrocités en Europe sont aujourd’hui commises par des élites subordonnées au projet financier européen. La faim, l’exclusion sociale, la destruction des services publics, le traitement criminel infligé aux réfugiés, ne sont pas le fait de dangereuses hordes de chemises noires mais de gouvernements parfois sociaux-libéraux et souvent libéraux-conservateurs. Voilà la véritable menace de dérive autoritaire qui pèse sur l’Union européenne.

En termes analytiques, la distinction entre populisme de gauche et populisme de droite est-elle utile ? Il me semble que c’est avant tout une distinction morale, qui fait moins sens d’un point de vue théorique. Le problème, c’est que la perspective théorique que nous partageons peut parfois conduire à des conclusions effrayantes: « Si le Front national est une force populiste, cela signifie-t-il que j’ai quelque chose à voir avec eux ? Peut-on être apparentés dans notre manière d’envisager la politique avec des forces que nous détestons et qui nous sont antagonistes ? ». Je pense qu’il est possible de partager une même approche théorique tout en ayant des visions antagonistes quant à la société que nous souhaitons construire. Je crois donc que le populisme « de gauche » reste un complément tranquillisant. Il ne me dérange pas, mais je ne sais pas s’il apporte grand-chose.

LVSL : Où se situe dès lors la distinction entre le populisme démocratique et le populisme du Front national, par exemple ?

Si l’on veut différencier le populisme démocratique du populisme réactionnaire, il y a selon moi deux grandes distinctions à opérer. La première réside dans la conception du peuple. D’un côté, le peuple est considéré comme une unité organique, qui préexiste à la volonté générale. De l’autre, il est envisagé comme un construit culturel permanent.

Pour les réactionnaires, le peuple est, car il en a toujours été ainsi, depuis leurs grands-parents et leurs arrière-grands-parents. Le peuple existe de manière organique, en tant qu’essence, indépendamment de la volonté qu’ont les citoyens qui habitent un pays à un moment donné. Ainsi, la vision selon laquelle le peuple de France est immortel, et selon laquelle il est directement relié à Jeanne d’Arc. Non pas tant par la volonté des Français d’aujourd’hui de reproduire l’héroïsme de Jeanne d’Arc, mais par le sang, et par la terre. C’est ce lien de filiation essentialiste qui débouche facilement sur une vision réactionnaire et raciste du peuple.

Dans la version démocratique du populisme, le peuple n’existe pas, mais il est dans le même temps indispensable. Il n’y a pas un lieu dans lequel se rendre pour trouver le peuple mythique, pas ici ni même dans les villages indigènes des Andes. Il n’y a pas de lieu mythique dans lequel il suffirait de soulever le rideau pour découvrir le peuple dans toute sa splendeur. Le peuple est une volonté générale qui résulte d’une construction culturelle. Il dote un ensemble de citoyens fragmenté et dispersé d’un horizon qui leur permet de regrouper leurs volontés, leurs désirs, leurs attentes, leurs craintes, et d’avancer dans le même sens. Mais cette unité n’est pas organique, elle n’est pas donnée une fois pour toutes. C’est d’ailleurs cette dernière idée que l’on retrouve dans les vieux concepts de nation pour les fascistes et de classe dans le marxisme : quelque chose qui existerait avant le politique, et que nous devrions ensuite découvrir. Je ne crois pas que ce soit le cas, le peuple est une construction culturelle qui doit se reproduire chaque jour.

De ce fait, je n’accepte pas la critique des libéraux selon laquelle tout populisme serait totalitaire, car ils croient que le peuple est un et que la représentation est une. Ils nous ont mal lus. Nous pensons que le peuple est une construction quotidienne de l’intérêt général. Mais cet intérêt général ne préexiste pas dans l’attente d’être découvert, c’est un travail de tous les jours. Le peuple n’existe pas, et en même temps le peuple est inévitable, car sans le peuple il n’y a pas de possibilité d’envisager des fins collectives au politique.

LVSL : Quelle est la deuxième distinction ?

La seconde distinction découle de la première, elle tient à la désignation d’un ennemi ou d’un adversaire. Pour les populistes réactionnaires, les ennemis sont les travailleurs immigrés, les populations les plus démunies : c’est la logique de la haine de l’avant-dernier contre le dernier. Pour nous, l’ennemi ou l’adversaire contre lequel nous construisons le peuple, ce sont les oligarchies qui n’ont cessé de séquestrer nos institutions et nos Etats de droit en Europe. C’est ce qui me semble faire la différence.

LVSL : En 2012, dans un débat avec Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, Jean-Luc Mélenchon expliquait qu’il lui était difficile d’utiliser le concept de populisme car il était connoté négativement (assimilé à l’extrême droite, aux “bas instincts” du peuple). Selon Ernesto Laclau, en revanche, “il faut faire avec le populisme ce que les chrétiens ont fait avec la croix : transformer un symbole d’ignominie en un symbole positif”…

Je n’étais pas d’accord avec Ernesto Laclau lorsqu’il disait que le populisme est un terme que l’on peut disputer et resignifier pour l’utiliser à des fins de communication politique. Je ne le crois pas, je pense que le terme est trop chargé négativement dans les sociétés européennes. Dans ma pratique politique et médiatique quotidienne, il ne me sert à rien. Il m’est utile dans ma pratique intellectuelle et analytique. Dans un entretien à tête reposée, plus théorique, je peux reconnaître que le populisme m’apparaît comme la meilleure grille d’analyse pour comprendre la naissance et le développement de Podemos. Et nous-même nous sommes largement abreuvés d’expériences populistes ou national-populaires, en Amérique latine notamment. Lorsqu’il s’agit de communiquer, le concept de populisme ne me sert pas. Je nous identifie comme une force démocratique confrontée à des forces représentant les intérêts de minorités de privilégiés.

LVSL : Quel rôle a pu jouer la spectaculaire vague de mobilisations sociales qui a secoué l’Espagne ces dernières années, et tout particulièrement le mouvement des Indignés, dans le processus de construction du peuple ?

Un processus radical de transformation, une révolution démocratique, suppose que les « sans-titres », comme le dirait Jacques Rancière, aient la capacité de rééquilibrer la répartition des pouvoirs dans leur société d’une manière plus juste, plus favorable aux gens ordinaires, à ceux d’en bas. Et pour cela, il est nécessaire de produire une certaine idée de transcendance, de mystique et d’épique, afin d’assurer que nous ne représentons pas seulement des intérêts corporatistes. C’est un peu l’idée que l’on retrouve dans Gladiator, « ce que nous faisons dans nos vies trouve un écho dans l’éternité » : l’idée que nous sommes en train de faire l’histoire.

Dans la sémantique politique espagnole, normalement, « peuple » est un terme que les gens n’osent pas utiliser sauf dans les manifestations de grande ampleur. Personne ne chante « El pueblo unido jamás será vencido » dans un rassemblement de 2000 personnes. Mais si ce sont 200 000 personnes qui se regroupent, tout le monde le chante, comme s’il s’agissait d’un terme réservé aux grandes occasions, un mot que nous utilisons uniquement lorsque que nous croyons représenter légitimement une majorité au-delà de la rue. En 2011, les Indignés manifestaient cette ambition de représenter la véritable volonté populaire. Une dirigeante du PP disait à l’époque « ceux qui sont sur les places sont 500 000 au maximum. Ils n’ont pas le droit de dire qu’ils représentent le peuple alors que moi j’ai été élue par 11 millions de personnes ».

« C’est un peu l’idée que l’on retrouve dans Gladiator, ce que nous faisons dans nos vies trouve un écho dans l’éternité : l’idée que nous sommes en train de faire l’histoire. »

Je crois que, sans même le savoir, elle touchait du doigt le nerf central du débat politique : qui peut parler au nom du peuple ? Et ce n’est pas une question purement statistique. Elle avait raison, 11 millions de personnes avaient voté pour le PP. Sur les places, nous n’étions pas aussi nombreux. En termes mathématiques, elle pouvait compter sur plus de citoyens que nous. Mais le peuple n’est pas une somme de citoyens, il n’est pas même la majorité absolue des citoyens. C’est une idée qui transcende la somme des individualités. On peut très bien représenter le peuple tout en étant en minorité numériquement, dès lors que nous sommes une majorité culturelle. C’est-à-dire lorsqu’existe la sensation qu’un groupe, plus ou moins grand, représente à un moment donné les grandes espérances de la communauté, et sa volonté d’avancer. De ce fait, le groupe a la capacité de parler au nom de tous, de proposer des grands objectifs collectifs.

Si le 15-M a eu cette capacité de construction populaire, ce n’est pas parce qu’une majorité des Espagnols étaient rassemblés sur les places. Il y a une vision gauchiste qui consiste à expliquer nos succès électoraux comme le résultat mécanique de l’ampleur des mobilisations sociales. Mais ce qu’il faut bien voir, c’est que ces mobilisations sociales ont avant tout bousculé le sens commun de l’époque, à tel point que les enquêtes sociologiques indiquaient que 75% de la population espagnole était d’accord avec les revendications portées par le mouvement des Indignés. Cela signifie qu’il y avait dans le lot de nombreux électeurs de droite, du centre, de la gauche, des abstentionnistes. C’est pourquoi nous qui étions sur les places pouvions parler au nom d’un peuple espagnol oublié et non représenté. Non pas par le nombre de personnes présentes, mais du fait de la résonance que rencontrait notre propos dans tout le pays.

LVSL : C’est donc cette capacité à créer de la transcendance, à produire un discours englobant et inclusif qui permet de construire une majorité politique capable de prendre le pouvoir ? Dans Construire un peuple, vous insistez tout particulièrement sur la nécessité pour les forces de progrès social d’ « hégémoniser l’identification nationale ». Quelle importance accorder à la notion de patrie ?

Pour que les protestations puissent déboucher sur la possibilité d’une majorité, et par la suite conquérir l’Etat, il faut un certain horizon transcendant. Tout au long de l’histoire de la modernité européenne, cet horizon transcendant s’est incarné dans trois grandes références : la patrie, la religion, la classe. Ce sont les trois grandes idées pour lesquelles les gens sont morts, en considérant que cela en valait la peine.Aujourd’hui, nous sommes en quelque sorte une force politique laïque, dans le sens où nous estimons que le paradis ne peut se construire, mais que si quelque chose de semblable peut être construit, il faudrait le faire ici et maintenant. Donc nous écartons la religion. Par ailleurs, je doute que quiconque défende aujourd’hui que la classe sociale constitue à elle seule un élément susceptible de regrouper une majorité sociale. En Espagne, les gens ont participé à la contestation davantage en tant que citoyens qu’en tant que travailleurs. Car sur les lieux de travail se sont avant tout installées la peur et la précarité, au détriment d’une identité salariale forte.

Aujourd’hui, je crois que même ceux qui continuent à se définir « communistes », ou qui se reconnaissent dans les mythes de la gauche, ne soutiennent plus qu’il soit possible de construire une majorité sociale capable de représenter le renouveau en faisant de la classe sociale l’identité politique centrale. Ils le disent peut-être encore dans les fêtes du parti, à travers les rites, mais tous ont ajouté à leurs discours des notions telles que « majorité sociale », « secteurs populaires ». C’est-à-dire qu’ils ont dû s’ouvrir.

Nous avons appris en Amérique latine, mais plus généralement en étudiant tous les processus de transformation politique, que les révolutions s’opèrent au sein de pays dans lesquels les manuels les déclarent impossibles. Les leaders qui les ont conduits, ou les intellectuels qui les ont guidés, ont toujours fait le contraire de ce que dictait l’orthodoxie marxiste-léniniste dans leurs pays. Dans l’immense majorité des cas, à l’exception peut-être de la révolution russe, ce sont fondamentalement des révolutions de type national-populaire, au cours desquelles l’identification des masses à la révolution tenait davantage à l’idée qu’il était nécessaire d’émanciper la nation, de la libérer et de faire coïncider ses intérêts avec ceux des plus démunis. Bien sûr, une fois au pouvoir, les leaders adoptent une rhétorique différente, plus proche de celle qu’apprécie la gauche. Mais la révolution menée par Fidel Castro, celle de Mao, ou toutes les transformations politiques progressistes qui ont eu lieu en Amérique latine, ont toujours été le fruit d’un mariage entre la nation et le peuple bien plus que de la récupération d’une rhétorique “de gauche” : la patrie, ce sont les pauvres, les “descamisados” dans le cas du péronisme.

LVSL : Dans le cas de Podemos en Espagne, comment vous êtes-vous réappropriés le concept de patrie ?

Nous avons commencé par le faire sur le plan intellectuel dans un premier temps, sans le revendiquer sur le plan politique. Nous avons commencé à dire qu’une gauche – on parlait encore de la gauche à ce moment-là – incapable de se montrer fière de son pays ne pouvait que difficilement représenter les aspirations générales de ses concitoyens. Nous avons commencé à l’évoquer, et c’est important, lorsque l’Espagne a gagné la Coupe du monde de football contre les Pays-Bas, en 2010. Moi j’aime le football, ce n’est pas le cas de tous mes camarades. Mais dans notre pays, la victoire de la sélection nationale au mondial a été un véritable événement. Evidemment, au Pays Basque ou en Catalogne, les gauches indépendantistes avaient une solution, puisqu’il leur suffisait de dire que c’était à leurs yeux la victoire d’un pays étranger et qu’il ne valait donc pas la peine de la célébrer. Mais pour nous, il était évident que c’était notre pays qui avait gagné. Et il faut bien voir que le drapeau officiel de l’Espagne, les symboles nationaux espagnols se sont généralisés depuis qu’une bonne partie des immigrés équatoriens, subsahariens ou marocains se les sont appropriés.

Il est vrai que ces symboles restent encore associés au camp qui a gagné la guerre civile, puisque les vainqueurs de la guerre ont changé l’hymne, le drapeau, et ont patrimonialisé l’idée même d’Espagne. La Transition à la démocratie n’a pas résolu ce problème. La plupart des forces démocratiques qui avaient lutté contre la dictature ne considéraient pas l’idée d’Espagne et les mythes nationaux comme les leurs. La victoire de la sélection nous a fait prendre conscience que les secteurs révolutionnaires et progressistes, ou la gauche plus généralement, ne pouvaient construire l’hégémonie dans un pays dont ils ne voulaient pas prononcer le nom. Une gauche qui disait en permanence « l’Etat espagnol », ou « notre pays ». Non, l’Espagne ! Il s’agit là clairement d’un signifiant relativement vide à disputer.

« On ressentait la chaleur émotionnelle lorsqu’on expliquait que la patrie, ce sont les écoles publiques, l’égalité des opportunités, la santé publique, le fait que les riches paient des impôts ici. »

Nous avons donc commencé à en discuter d’un point de vue intellectuel. Et le lancement de Podemos nous a permis d’expérimenter dans la pratique nos discussions théoriques. Dans un premier temps, nous n’affirmions pas la patrie en termes positifs mais en termes négatifs, en désignant les ennemis de la patrie, ou plutôt ceux qui n’étaient pas patriotes. Nous avons utilisé des métaphores très simples : n’est pas patriote celui qui porte un bracelet aux couleurs de l’Espagne au poignet mais qui cache son argent sur des comptes en Suisse. Nous avons commencé par employer ce type d’images sans même encore nous revendiquer comme patriotes, en affirmant qui ne l’était pas. Et cela fonctionnait : pendant nos meetings, toute une partie du public qui ne provenait pas du militantisme se mettait à vibrer lorsqu’on parlait de patrie. On ressentait la chaleur émotionnelle lorsqu’on expliquait que la patrie, ce sont les écoles publiques, l’égalité des opportunités, la santé publique, le fait que les riches paient des impôts ici, que la patrie, c’est ne pas permettre qu’il puisse y avoir des contrats à 4 euros de l’heure. Nous avons mis en avant une conception radicalement démocratique et égalitaire de la patrie. La patrie, c’est une communauté dont on prend soin.

LVSL : Et cette stratégie a-t-elle réellement fonctionné dans la durée ?

Cette stratégie a commencé à fonctionner. Je vous conseille de regarder le meeting que nous avons fait le 2 mai dernier, à l’occasion de la célébration du soulèvement national du 2 mai 1808 contre l’armée française. Cette date a longtemps été revendiquée par la droite, car l’invasion française a coupé en deux le camp progressiste. Une partie des intellectuels libéraux de l’époque a considéré qu’il s’agissait certes d’une invasion étrangère, mais qu’elle donnait aussi l’opportunité de moderniser le pays contre l’influence du clergé et de la monarchie. De l’autre côté, il y a eu un soulèvement populaire contre l’invasion bonapartiste et contre le roi qui avait livré le pays à l’armée française. On peut donc dire qu’il y a dès cette époque une première idée nationale-populaire qui combine éléments conservateurs et éléments progressistes, qui ne se contente pas de se soulever contre l’invasion étrangère, mais qui pointe également du doigt les classes dominantes espagnoles qui ont vendu le pays.

On l’a observé à de nombreuses reprises au cours de notre histoire, y compris pendant la guerre civile. Même l’anarchisme, qui a été la principale force politique au sein du mouvement ouvrier espagnol, a mis en avant l’idée qu’il fallait libérer l’Espagne des armées allemandes et italiennes, le fascisme étant appréhendé comme une force d’invasion étrangère. Le mouvement ouvrier présenté comme la meilleure expression de la défense de la patrie. Ce sont des épisodes qui sont assez peu racontés. Ils s’inscrivent dans la narration d’une histoire du national-populaire en Espagne que nous avons cherché à reprendre. Qu’une force politique comme la nôtre organise un rassemblement le 2 mai, date traditionnellement prisée par les conservateurs, est significatif. Mais nous ne le faisons pas pour revendiquer une essence raciale ou pour dire que nous descendons de nos ancêtres par le sang. Non, nous le faisons pour revendiquer une histoire au cours de laquelle à chaque fois que l’Espagne a été en danger, ce sont les gens humbles qui ont porté la patrie sur leurs épaules. Chaque fois que la souveraineté nationale s’est retrouvé menacée, ce sont les plus pauvres, les plus opprimés qui se sont levés pour défendre leur pays. Nous avons mis en avant cette idée, et cela a marché, cela marche toujours. Beaucoup de gens en sont émus et y trouvent un sens.

Nous avons toujours reçu des critiques féroces de la part d’une gauche qui confond souvent ses propres préférences esthétiques avec celles de notre pays. Comme la revendication de l’idée de patrie ne leur plaisait pas, ils disaient toujours que cela n’allait pas fonctionner. De fait, à chaque fois que nous avons eu une baisse de régime ou que nous avons essuyé des échecs, on nous a expliqué que nous n’avions pas été suffisamment de gauche et que nous avions été trop patriotes. Ils le soutiennent sans la moindre preuve empirique, mais il existe en Espagne une gauche persuadée que les choses vont revenir à la normale, que la politique va de nouveau se déterminer par rapport à l’axe gauche/droite et que l’avenir leur donnera raison. Ils s’agrippent au moindre signal : Corbyn a gagné ? C’est le retour de la gauche ! Podemos trébuche ? C’est que le discours sur la patrie ne marche pas ! Néanmoins, ce qui est sûr, c’est que cela nous a permis d’occuper une position plus centrale que celle que nos biographies militantes – nous venons tous des mouvements sociaux et de l’extrême gauche – ne nous auraient jamais permis d’atteindre. Que les choses soient bien claires, il ne s’agit pas d’une manœuvre de marketing électoral mais d’une tentative de reconstruction d’une identité politique qui puisse être majoritaire en Espagne.

LVSL : Comment conjuguez-vous cette réappropriation de la patrie au concept de “plurinationalité” également avancé par Podemos dans le but de repenser l’organisation territoriale de l’Etat espagnol ?

C’est extrêmement difficile. Nous sommes une force politique qui gouverne la ville de Madrid, et nous faisons non seulement des meetings en catalan et en euskara en Catalogne et au Pays Basque, mais nous reconnaissons également qu’il s’agit de nations. Non pas pour des raisons archéologiques ou biologiques, mais ce sont des nations car il y a un désir majoritaire d’être nation, une dimension constituante. Et en tant que nation, nous reconnaissons qu’elles ont la possibilité d’exercer leur droit à l’autodétermination. Notre position consiste à affirmer que nous sommes une patrie plurinationale, une patrie composée de plusieurs nations. Ce qui nous unit n’est en aucun cas une essence nationale, mais une volonté d’être ensemble pour nous protéger de la finance, de la corruption et de l’austérité. Cette volonté d’être ensemble pour nous protéger, je l’emprunte au kirchnérisme et à Hebe de Bonafini, qui affirme que la patrie, c’est l’autre : la patrie est l’identification à l’autre. Si l’autre souffre, s’il n’a pas de quoi se nourrir ou s’il n’a pas de travail, cela te fait mal à toi aussi. Là encore, la patrie est une communauté solidaire, une communauté qui prend soin d’elle-même et de ses membres, indépendamment de leurs noms et de leur couleur de peau. Nous prenons soin les uns des autres, nous sommes une communauté qui se protège.

Il nous faut combiner cette idée avec le fait que l’Espagne est constituée de plusieurs nations. Et le ciment qui permet de faire tenir ces nations ensemble, c’est la construction de la souveraineté populaire et la liberté de décision. Nous souhaitons discuter librement avec les Catalans, nous voulons qu’ils puissent décider par eux-mêmes de rester avec nous ou non. Nous, nous souhaitons qu’ils restent. Nous pensons que la conception que nous avons de notre pays va dans cette direction, qu’elle aide à ce qu’ils souhaitent rester avec nous.

« Nous sommes la force politique qui tente de réinvestir un patriotisme progressiste tout en reconnaissant que la Catalogne est une nation et qu’elle doit pouvoir exercer son droit à l’autodétermination. »

Une partie de l’indépendantisme catalan, qui est tout à fait légitime, d’autant plus qu’il incline à gauche, est né avec l’idée que l’Espagne était irréformable. Il leur apparaît dès lors plus facile de construire leur propre Etat en Catalogne plutôt que de transformer l’Espagne. Nous, nous aspirons à apporter une réponse à cela. Mais la réponse ne serait pas complète si on ne répétait pas que rien ne construit plus la patrie que la définition d’un ennemi. Par conséquent, au-delà de constructions plus élaborées, le plus important est de savoir qui va pouvoir définir qui est la patrie et qui en sont les ennemis. Pour le PP, les ennemis de la patrie sont les Catalans. Mais lorsque nous construisons la patrie, les ennemis sont les dirigeants du PP qui sont en train de livrer notre pays à Merkel et à l’Union européenne allemande. La lutte pour définir qui construit la patrie est la lutte pour définir qui construit l’ennemi de la patrie.

Nous sommes la force politique qui tente de réinvestir un patriotisme progressiste tout en reconnaissant que la Catalogne est une nation et qu’elle doit pouvoir exercer son droit à l’autodétermination. C’est certainement la réussite intellectuelle et politique dont je suis le plus fier. Faire les deux à la fois implique de nombreuses contradictions, mais il me semble que c’est la seule manière de résoudre en même temps le problème de la souveraineté populaire en Espagne et le problème de la relation démocratique entre les différents peuples d’Espagne. Quand je donne une réponse théorique, cela semble simple, dans le quotidien politique et médiatique, c’est beaucoup plus compliqué.

LVSL : Il semblerait qu’en France aussi l’idée qu’il est nécessaire de se réapproprier le concept de patrie ait fait son chemin. Le Front national l’a déjà entrepris depuis longtemps, mais on l’observe également d’une certaine manière à gauche avec la France Insoumise. Emmanuel Macron l’a très bien compris lui aussi.

Bien sûr. Il est vrai que l’idée de patrie s’est positionnée au centre du débat politique. Vous en savez plus que moi, mais je crois qu’en France, l’idée de patrie n’a jamais été véritablement absente. Vos symboles nationaux sont plus facilement appropriables à travers un discours progressiste. J’adorerais avoir un hymne national comme la Marseillaise, je n’arrêterais pas de le chanter si c’était le cas ! L’hymne national, le drapeau, jusqu’au fait que l’indépendance nationale ait été retrouvée face à l’invasion fasciste, tout cela favorise la construction d’une idée de patrie radicalement progressiste et démocratique.

Je crois que c’est plus difficile pour nous en Espagne, car le sédiment historique est plus complexe. Nous n’avons pas vécu la Seconde guerre mondiale. Nous avions le mouvement ouvrier le plus puissant d’Europe et c’est pourquoi le fascisme a dû livrer avec difficulté une guerre civile de trois ans et demi avec l’appui de deux puissances étrangères. Mais nous l’avons payé par une dictature de quarante ans et une Transition semblable à celle du Chili, qui amplifie fondamentalement les droits civils et sociaux mais laisse intactes une grande partie des bases matérielles de l’oligarchie qui avait gouverné pendant la dictature et qui s’est perpétuée sous la démocratie.

L’idée de patrie retrouve une certaine centralité en France, mais elle n’avait jamais vraiment disparu donc. La Résistance comportait une dimension clairement patriotique. Même le PCF, tout comme le PCI, bien qu’il maniait la faucille et le marteau lorsqu’il fallait discuter avec les autres partis communistes, pratiquait à la maison une politique de type national-populaire. Les plus grandes avancées du PCI, que je connais mieux que le PCF, ont eu lieu lorsque le parti a mis en pratique une politique plus nationale-populaire que communiste.

Le livre de Lucio Magri à propos du PCI, El sastre de Ulm, est très intéressant. Il raconte comment les délégués du PCI auprès de la Troisième Internationale promettaient à Moscou de mener une politique de « classe contre classe » en conformité avec les recettes inscrites dans les manuels. Mais lorsqu’ils rentraient en Italie, ils théorisaient la voie italienne vers le socialisme. Ils parlaient d’ailleurs davantage d’une République populaire italienne que de socialisme. En Italie, deux grands partis se disputaient le peuple : la démocratie chrétienne et le PCI.

LVSL : Mais pourquoi avons-nous assisté à un tel retour en force du concept de patrie ?

En France, il semble que cette idée revienne sur le devant de la scène. Comme si seul quelqu’un qui revendiquait une idée forte de patrie pouvait remporter l’élection présidentielle. Pourquoi cela ? Je crois que beaucoup de citoyens français ressentent un profond malaise, qui s’est exprimé au moment des élections, qui provient du fait que la mondialisation néolibérale a provoqué l’érosion des droits et des sécurités quotidiennes, qu’elle a ébranlé les certitudes des gens ordinaires.

« L’un des plus grands échecs culturels de l’UE, c’est qu’il s’agit avant tout d’une histoire à succès pour les élites et d’une montée de l’insécurité cauchemardesque pour ceux d’en bas. »

Le récit a basculé : « avant, je savais qu’en tant que travailleur ou qu’en tant que citoyen français, je disposais d’un certain nombre de droits. Mais aujourd’hui, j’ai peur de ce qu’il va m’arriver dans les mois qui viennent. Pour vous, les élites qui voyagez en permanence à Bruxelles, qui prenez l’avion vers les quatre coins du monde, vous qui parlez quatre langues et qui envoyez vos enfants étudier à l’étranger, pour vous, la mondialisation et l’Union européenne sont un conte enchanté ». Personnellement, je crois que l’un des plus grands échecs culturels de l’UE, c’est qu’il s’agit avant tout d’une histoire à succès pour les élites et une montée de l’insécurité cauchemardesque pour ceux d’en bas.

Ce que les élites sociales-démocrates et libérales qualifient d’ « euroscepticisme » n’est rien d’autre que la question que se posent un grand nombre de Français, d’Italiens, d’Espagnols, de Grecs, d’Irlandais : « Et moi, qu’est-ce que j’ai à gagner dans tout ça ? Qu’on m’explique en quoi mes conditions de vie se sont améliorées ces vingt dernières années alors que tout ce que je vois, c’est qu’elles ont constamment empiré ». On nous raconte que l’UE est géniale grâce au programme Erasmus, parce qu’on organise des sommets ensemble, mais le projet européen attire de moins en moins de gens. Moi j’ai été en Erasmus, mais cela concerne là aussi de moins en moins de monde. Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui en Espagne, l’accès à l’université est de plus en plus inégalitaire, et qu’obtenir un travail qui te permette de vivre sereinement les fins de mois est plus difficile qu’il y a vingt ans.

L’idée fondamentale est la suivante : « et moi, qui me protège ? ». Je crois que les élites culturelles européennes ont voulu voir dans ce questionnement une sorte de repli identitaire et réactionnaire. C’est comme s’ils disaient « quels imbéciles, quels sauvages que ces perdants de la mondialisation qui veulent en revenir à quelque chose d’aussi repoussant et archaïque que la nation, alors que nous l’avons déjà dépassée et que nous vivons heureux dans un monde sans frontières ». Ce récit est celui des gagnants, mais l’immense majorité des perdants aspire à se sentir de nouveau appartenir à une communauté qui les protège.

Quelle peut être cette communauté ? Comme il ne peut s’agir de la classe sociale, car nos identités ne découlent pas de notre lieu de travail, ni de la position que nous occupons dans le système de production, on observe un retour vers la dernière communauté qui nous a protégé, la communauté nationale. Il y a toujours des camarades qui soutiennent que les Etats-nations sont condamnés à disparaître. Je ne le sais pas. Je ne sais pas dans combien d’années. Pour le moment, ils constituent l’unique instance démocratique capable de protéger les perdants de la mondialisation néolibérale. Il est donc normal que tant de gens se tournent vers la communauté nationale et en appellent à l’Etat.

L’Etat n’a jamais disparu, le néolibéralisme ne l’a pas affaibli, il l’a simplement mis au service de ceux d’en haut. La machine étatique n’a pas été réduite, elle a été mise au service d’une économie de prédation et d’une redistribution des richesses du bas de la pyramide vers le haut de la pyramide. C’est pourquoi l’idée de patrie et d’un Etat fort en vient à occuper de nouveau une position centrale.

LVSL : Nous vivons en France une période de recomposition politique accélérée. L’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron, encore inattendue il y a quelques mois, et l’essor d’une nouvelle force néolibérale, En Marche, ont profondément bouleversé le système partisan français. Comment interprétez-vous la victoire d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle ? On parle parfois à son propos d’une forme de “populisme néolibéral”, qu’il conjugue avec une forme d’incarnation gaullienne de la nation. Qu’en pensez-vous ?

Je crois que Macron incarne, d’une certaine manière, une prise de conscience des élites en France : il leur est désormais nécessaire pour gagner de développer une énergie et un récit similaires à ceux de leurs adversaires populistes, dont elles souhaitent freiner l’avancée. C’est-à-dire qu’il n’est plus possible de l’emporter en employant exclusivement un langage gestionnaire, en s’adressant uniquement à des citoyens envisagés comme des individus rationnels qui votent comme ils font leurs courses au supermarché. Il faut éveiller une idée de transcendance et mobiliser de nouveau l’horizon d’une communauté nationale. Dans le cas de Macron, ce n’est pas tant une communauté nationale qui protège, mais plutôt une communauté qui innove, qui avance. C’est ce que traduit son idée de « start-up nation ».

Il s’agit d’une avancée du projet néolibéral qui, pour se développer et vaincre ses adversaires, n’a d’autre choix que de copier une grande partie des formes d’identification traditionnellement populistes. En ce qui concerne la mobilisation de la jeunesse présentée comme l’avenir de la nation, ou encore la projection d’un leader en relation directe avec la nation, sans intermédiaire, un leader qui marche seul, comme il l’a lui-même mis en scène le soir de sa victoire. Un leader sans parti, sans organisation territoriale, comme une sorte d’entrepreneur innovant et audacieux qui entre en contact avec une nation de consommateurs et d’entrepreneurs.

« Il s’agit d’une avancée du projet néolibéral qui, pour se développer et vaincre ses adversaires, n’a d’autre choix que de copier une grande partie des formes d’identification traditionnellement populistes (…) Si je devais définir Emmanuel Macron, je dirais qu’il est un caudillo néolibéral. »

C’est une forme d’hybridation que nous ne connaissions pas en Europe, mais elle n’est pas nouvelle. Nous l’avons déjà connue. Nous l’avons déjà connue en Amérique latine. Alberto Fujimori au Pérou, c’était un peu cela. De même que Carlos Menem en Argentine. En Amérique latine, on a vu émerger dans les années 1990 plusieurs caudillos populistes néolibéraux – je sais que cela peut sembler contradictoire – qui portaient en étendard l’idée d’une nation qui progresse, en se libérant des corsets de l’Etat qui limitent les possibilités d’entreprendre. Des caudillos qui éclairent l’avenir et ouvrent le pays à la modernité, au marché, à l’innovation. La manière dont se produit l’hybridation, ici en Europe, est nouvelle. Je ne dis pas qu’il s’agit exactement de la même chose, mais j’identifie plusieurs éléments qui me permettent de le relier à ces phénomènes. Si je devais définir Emmanuel Macron, je dirais qu’il est un caudillo néolibéral.

LVSL : Les élections présidentielles ont également vu émerger dans le paysage politique français la France Insoumise, qui manifeste une certaine proximité avec la stratégie de Podemos. A votre avis, quelle direction devraient emprunter les forces progressistes telles que la France Insoumise pour continuer de croître, pour convaincre « ceux qui manquent », notamment les classes populaires tentées par le FN et les classes moyennes qui ont voté Macron ?

Je ne connais pas tous les détails de la situation française, et je dois dire que je ne me permettrais pas de recommander une stratégie aux camarades de la France Insoumise. Je dirais que lorsque l’on expérimente de nouvelles pratiques politiques et qu’elles n’aboutissent pas du premier coup, on peut en conclure trop vite que tout est terminé. Mais s’il vous plaît, ne revenez pas à la rhétorique traditionnelle de la gauche. Nous n’avons pas besoin d’un autre front de gauche, les réponses ne se trouvent pas dans cette direction. Il serait extrêmement dangereux de faire cadeau de l’idée de communauté nationale à nos adversaires, d’interrompre la tentative d’être le parti du peuple français pour devenir le parti de la gauche française. Ce serait un danger, car cela reviendrait à laisser l’espace de l’universel et le droit de parler au nom du peuple français au caudillo néolibéral Macron et à la politique réactionnaire du Front national. Ce serait là un grand danger.

Nous n’avons pas pu éviter l’affrontement au second tour entre Macron et Le Pen, c’est vrai, mais il s’en est fallu de peu. Nous sommes passés tout près d’une transformation historique qui est en réalité déjà en marche et qu’on peut d’ores et déjà observer. Il n’est pas nécessaire de se proclamer populiste en permanence, ce qu’il faut faire, c’est comprendre le populisme et le mettre en pratique. Ensuite, chacun se dénomme comme il l’entend. En Grèce, Syriza continue de se présenter comme une coalition de gauche radicale, mais en réalité, ils ont remporté les élections en arborant le drapeau grec et en défendant l’intérêt national de tous les Grecs face aux politiques d’appauvrissement et de mise à sac du pays imposées par la Troïka. S’ils veulent continuer de se définir comme le parti de la gauche radicale, cela n’a pas vraiment d’importance.

Il y a une scène qui m’a particulièrement marqué en Grèce, lorsqu’une femme s’exprimait en direct dans un programme de télévision pour expliquer qu’elle avait toujours voté à droite, pour le parti Nouvelle Démocratie, mais qu’elle allait cette fois-ci voter pour Alexis Tsipras, car il était le seul à faire face aux corrompus, il était le seul qui défendait la Grèce contre ceux qui voulaient détruire le pays et le piller pour le bénéfice des banques allemandes. C’est cela l’hégémonie. Car cette femme n’est pas devenue « de gauche », elle ne s’est pas réveillée un matin en se disant « mais oui bien sûr, ça fait 200 ans que la gauche a raison, comment se fait-il que je ne m’en sois pas rendue compte plus tôt ? ». Non, c’était simplement une femme qui avait de l’estime pour son pays, du respect pour l’Etat de droit et les institutions, et qui aspirait à vivre dans la tranquillité. Mais à un moment donné, elle a compris que la force politique qui pouvait le mieux représenter les intérêts nationaux de la Grèce, c’était Syriza. Voilà la clé de la victoire, je crois qu’il faut persévérer dans ce sens.

Mais en France, les camarades de la France Insoumise sont confrontés à une difficulté supplémentaire : le Front national est arrivé avant, et des gens susceptibles de s’identifier au discours de la France Insoumise s’identifient déjà à celui du FN.

LVSL : Mais le FN pourrait bien traverser une crise dans les mois qui viennent.

Oui, j’ai lu qu’il y avait en ce moment une crise du fait que certaines franges du FN estiment que le parti a trop dévié à gauche. C’est un peu comme si on revivait ce vieux combat de la Nuit des longs couteaux, entre les SS et les SA, au cours de laquelle le fascisme de droite, aristocratique et conservateur, a affronté le fascisme plébéien de gauche. Pourvu que cette bataille ait lieu au sein du FN, et pourvu qu’elle se termine comme s’est achevée la Nuit des longs couteaux, par la victoire des chemises noires sur les chemises brunes. Ce serait une bonne nouvelle, puisque cela laisserait le champ libre pour une force nationale-populaire démocratique et progressiste en France.

En Espagne, nous avons nous aussi dû faire face à une difficulté : on nous accuse d’avoir des liens avec le Venezuela. Je ne sais pas si c’est aussi le cas en France, ni dans quelle mesure cela a pu affecter la France Insoumise.

LVSL : Dans les dernières semaines de la campagne de premier tour, Jean-Luc Mélenchon s’est vu reprocher sa proximité avec Hugo Chávez et sa volonté d’intégrer la France au sein de l’ALBA.

Ah oui, l’ALBA… Ici en Espagne, cela nous a beaucoup affectés. Aux élections générales, nous sommes parvenus à convaincre la majorité des Espagnols qu’il s’agissait d’une élection à caractère quasi-plébiscitaire, opposant le PP comme représentant du vieux monde et nous-mêmes en tant que représentants du nouveau. Nous avons gagné ce premier round. Nous avons aussi remporté une victoire en démontrant que le PP est un parti abject, un regroupement de bandes mafieuses coalisées entre elles pour piller le pays et patrimonialiser l’Etat. Mais là où nous n’avons pas gagné, cela tient au fait qu’une bonne partie des Espagnols craint davantage le Venezuela que la corruption.

Beaucoup de gens, y compris des électeurs du PP, reconnaissent volontiers que le PP est une mafia, mais certains d’entre eux préfèrent la mafia au Venezuela. Il nous faut réfléchir là-dessus. Je crois que nous devons mener une bataille culturelle et travailler à notre enracinement dans la vie quotidienne de manière plus méticuleuse. Au cours de la guerre éclair, de la guerre de mouvement que nous avons livrée depuis notre création jusqu’aux élections générales de 2015, nous avons été capables de mobiliser 5 millions de voix. C’est historique, car nous n’existions pas deux ans auparavant. Mais je crois que cette phase a atteint un plafond. Si nous n’avions pas pratiqué cette politique nous ne serions pas arrivés aussi loin. Mais il nous faut aujourd’hui l’abandonner pour nous tourner vers une politique de guerre de position. Qu’est-ce que cela signifie ? Pour moi, cela implique que nous puissions représenter l’ordre en Espagne.

LVSL : Vous évoquez régulièrement cette notion d’ordre. S’agit-il d’une manière de démontrer que Podemos n’incarne pas le chaos mais propose à l’inverse un ordre alternatif au néolibéralisme ? D’une façon de répondre à une demande d’autorité présente dans la société, dans les milieux populaires ?

Je dirais les deux, mais pour une raison spécifique à l’Espagne. La crise politique, économique, sociale et territoriale que nous traversons n’est pas due à une contestation déstituante provenant des secteurs populaires. Les gens ne se sont pas levés contre l’ordre constitutionnel de 1978, ce sont les élites qui l’ont détruit. Et ce n’est pas là seulement une ressource rhétorique, c’est crucial. En Espagne, nous avons subi une sorte d’offensive oligarchique contre l’Etat de droit et l’Etat social. Ce n’est pas comme lors du long moment 68 européen, au cours duquel il y a bien eu une contestation à l’offensive de l’ordre existant. Aujourd’hui en Espagne, on assiste à une démolition depuis le haut de l’Etat social et de l’Etat de droit. De sorte que la réaction populaire est une réaction de type conservatrice, non pas tant dans un sens idéologique, mais dans l’idée qu’il faut revenir à un pacte social et légal qui nous évite de sombrer dans la loi du plus fort, par laquelle seuls les privilégiés s’en sortent. Notre tâche n’est donc pas de contester l’ordre existant. L’ordre existant n’existe pas, nous avons atteint une situation d’effondrement moral et politique. Il résiste comme il peut, les choses se sont stabilisées, mais sans offrir le moindre renouvellement de la confiance parmi les Espagnols. Notre objectif est de rétablir une idée d’ordre, de mettre en avant cette idée qui parcourait les places lors du mouvement des Indignés : les antisystèmes, ce sont eux. Ce sont eux, les privilégiés, qui ont détruit les bases matérielles du pacte social en Espagne, les services publics, l’emploi en tant que source de droits sociaux, l’égalité de tous les citoyens devant la loi.

« Notre objectif est de rétablir une idée d’ordre, de mettre en avant cette idée qui parcourait les places lors du mouvement des Indignés : les antisystèmes, ce sont eux. »

Ainsi, le plus révolutionnaire que nous puissions faire n’est pas de dénoncer ceux d’en haut ou de mettre le pays sens dessus dessous : il l’est déjà. Nous devons leur nier la possibilité de la restauration, la possibilité de conserver les positions qu’ils détiennent. Et nous n’y parviendrons pas en démontrant qu’ils sont des voyous. L’immense majorité des Espagnols sait déjà que nous sommes gouvernés par des canailles. Je crois que ce qui manque aux citoyens, c’est la confiance dans l’idée qu’il y a une autre possibilité, une alternative qui ne soit pas pour autant le grand saut dans l’inconnu. Une grande partie du pays nous trouve déjà sympathiques et reconnaît que nous avons transformé le paysage politique espagnol. Désormais, il faut qu’ils nous reconnaissent la capacité de prendre les rênes de notre pays en bon ordre. Quel en est le meilleur exemple ? Les mairies du changement.

LVSL : En effet, c’était d’ailleurs l’objet de votre intervention à l’université d’été de Podemos en juillet dernier : le rôle des institutions conquises dans le récit du changement. En quoi les mairies remportées par Podemos et les coalitions soutenues par Podemos en mai 2015 sont-elles un atout dans votre stratégie d’accession au pouvoir ?

Depuis deux ans, nous gouvernons Madrid, Barcelone, Cadix, La Corogne, et plusieurs autres grandes villes du pays. Quand nous sommes arrivés aux responsabilités, tous nos adversaires ont expliqué que ces villes allaient sombrer, que les investissements étrangers allaient partir, qu’il n’y aurait plus d’ordre public, plus de sécurité, que les services municipaux ne viendraient plus récupérer les poubelles, etc. Aujourd’hui, deux ans plus tard, quel est notre principal patrimoine ? Je sais que cela peut sembler paradoxal aux yeux des révolutionnaires : le fait qu’il ne se soit rien passé. Quelle est la plus grande avancée du processus de changement politique en Espagne ? Le fait qu’à Madrid, il ne se soit rien passé. Aujourd’hui, à la cafétéria, une vieille dame m’a insulté. Elle m’a dit « quel mal vous faites à notre pays ! Si vous gouvernez, ce sera comme le Venezuela, c’est terrible ! ». Et je lui ai répondu « Madame, et ici à Madrid ? Nous gouvernons déjà la ville. Vous a-t-on déjà retiré le moindre droit depuis que Manuela Carmena est à la tête de la mairie ? Avez-vous perdu la moindre parcelle de votre qualité de vie ? ».

Les mairies sont devenues notre principal point d’appui, car elles ont été capables de construire une quotidienneté différente. Une idée de Madrid différente, une manière de mettre en valeur les fêtes populaires dans les quartiers, de retrouver l’identité de Madrid et de valoriser les espaces en commun à l’intérieur de la ville avec une nouvelle façon de l’habiter. Mais le plus radical dans tout cela, ce n’est pas que nous ayons affiché une banderole « Refugees Welcome » sur le fronton de la mairie, c’est que la ville ne s’est absolument pas effondrée. Qu’est-ce que cela signifie ? Que nous pouvons construire et représenter la normalité, tandis que les politiques néolibérales ont construit l’exception.

« Ce qui manque aux citoyens, c’est la confiance dans l’idée qu’il y a une autre possibilité, qui ne soit pas pour autant le grand saut dans l’inconnu (…) Nous devons être une force politique qui anticipe l’Espagne qui vient, les porteurs d’une idée d’ordre alternatif face au désordre provoqué par ceux d’en haut. »

Il y aura probablement des élections générales en 2020. Mais notre date fatidique, c’est 2019 : les élections municipales et régionales. Car en Espagne, ce sont les villes et les communautés autonomes [les régions] qui gèrent l’Etat social, la santé, l’éducation, la dépendance. Tout ce qui importe le plus, à l’exception des retraites. L’Etat-providence, ou du moins ce qu’il en reste, est géré par les régions et non par l’Etat central. Il est fondamental que nous soyons capables de nous présenter aux prochaines élections nationales en démontrant aux Espagnols que nous pouvons prendre les rênes de notre pays avec un réel projet. C’est cela l’hégémonie : un projet qui soit capable d’offrir quelque chose y compris à ceux qui n’ont pas voté pour nous. Nous devons pouvoir dire aux Madrilènes, aux habitants de la région de Valence, de Navarre ou d’Aragon que leurs villes et leurs régions sont gouvernées en faveur d’un intérêt général qui se rapproche le plus des intérêts des gens ordinaires. Et leur démontrer que nous ne porterons préjudice à personne.

Même s’il est vrai que certains vont devoir payer des impôts alors qu’ils n’en paient pas aujourd’hui, que nous allons en finir avec les cadeaux et la spéculation immobilière. Oui : la loi sera appliquée. Mais nous devons assurer qu’il y a dans notre projet national de la place pour les gens qui ne voteront jamais pour nous, mais dont nous sommes prêts à prendre en charge les besoins. Je crois que c’en est fini de la phase où l’on se contentait de proclamer tout cela. Aujourd’hui débute la phase où nous devons le prouver au jour le jour, depuis les responsabilités que nous occupons déjà. En résumé, une phase dans laquelle nous devons être des dirigeants avant de devenir des gouvernants, être une force politique qui anticipe l’Espagne qui vient, même si nous n’avons pas encore la majorité des suffrages pour réaliser notre projet. Nous devons être les porteurs d’une idée d’ordre alternatif face au désordre provoqué par ceux d’en haut. C’est très difficile, mais c’est pour nous la clé d’une véritable avancée politique en Espagne.

Propos recueillis par Léo Rosell, Vincent Dain et Lenny Benbara

Traduction réalisée par Vincent Dain et Laura Chazel

Crédit photos : Mariano Neymar

Source : Le Vent Se Lève, Iñigo Errejón, 16-08-2017

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

5 réponses à « Macron est un caudillo néolibéral » – Entretien avec Iñigo Errejón

  1. Chris Le 20 août 2017 à 07h13

    Afficher/Masquer

    « nous ne sommes ni de droite, ni de gauche, mais nous sommes ceux d’en bas contre ceux d’en haut »
    Bref, le retour en force de la lutte des classes !

  2. Fritz Le 20 août 2017 à 08h25

    Afficher/Masquer

    Intéressant. L’entretien porte plutôt sur la nécessité de construire un projet populiste, c’est-à-dire pour le peuple (espagnol en l’occurrence), que sur le néolibéralisme d’Emmanuel Macron. Mais peut-on faire confiance à Podemos ? Depuis juillet 2015, nous n’avons plus envie de nous faire syrizer.

  3. araok Le 20 août 2017 à 09h37

    Afficher/Masquer

    C’est bien confus (pour mes capacités, sans doute).
    Remplacer Droite-Gauche par Haut-Bas c’est une ambition de container.
    Mais non, je plaisante!
    Par contre ” On peut très bien représenter le peuple tout en étant en minorité numériquement, dès lors que nous sommes une majorité culturelle.” là ça ne me fait plus rigoler!

    • david Durand Le 20 août 2017 à 10h03

      Afficher/Masquer

      C’est ce que nous avons comme système aujourd’hui, remplacez juste culturel par médiatique ou mieux… argent.
      Podemos ce sont des utopistes qui n’ont rien compris à la nature profonde de la République Universelle

  4. Denis Griesmar Le 20 août 2017 à 10h10

    Afficher/Masquer

    Mais, comme toujours chez Podemos, aucune réflexion sur l’ “Europe” …

Attentats en Catalogne : pourquoi l’Espagne est-elle particulièrement visée par les jihadistes ?

http://www.francetvinfo.fr/monde/espagne/barcelone/la-catalogne-une-region-au-coeur-des-reseaux-jihadistes_2332031.html#xtor=EPR-51-[la-catalogne-une-region-au-coeur-des-reseaux-jihadistes_2333455]-20170819-[bouton]Attentats en Catalogne : pourquoi l’Espagne est-elle particulièrement visée par les jihadistes ?

Participation à la coalition internationale, implantation de réseaux jihadistes, volonté de reconquête d’Al-Andalus… Plusieurs facteurs permettent d’expliquer pourquoi le groupe Etat islamique a ciblé l’Espagne.

Des policiers près de La Rambla, à Barcelone, le 18 août 2017.
Des policiers près de La Rambla, à Barcelone, le 18 août 2017. (MATTHIAS BALK / DPA / AFP)
Elise LambertRobin PrudentFrance Télévisions

Mis à jour le 19/08/2017 | 09:43
publié le 19/08/2017 | 09:43

image il y a 2 heures

Attentats en Catalogne : ce que l’on sait des suspects

Après la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne… L’Espagne est à son tour violemment touchée par les attentats terroristes commandités par le groupe Etat islamique. Selon un dernier bilan, les deux attaques de Barcelone et Cambrils ont fait 14 morts et plus de cent blessés, jeudi 17 et vendredi 18 août. Il s’agit des premiers attentats meurtriers sur le sol espagnol depuis 2004 et le premier depuis la création du groupe Etat islamique.

>> Attentats en Catalogne : suivez les avancées de l’enquête dans notre direct

Franceinfo vous explique pourquoi l’Espagne reste une cible de choix pour les jihadistes.

Parce que l’Espagne fait partie de la coalition engagée contre le groupe Etat islamique

C’est la raison « officielle » des attentats. Dans le communiqué du groupe Etat islamique, publié quelques heures après l’attentat de Barcelone, jeudi 17 août, les jihadistes affirment que l’opération a été menée en réponse aux appels à cibler les États de la coalition internationale opérant en Syrie et en Irak. Depuis 2014, l’Espagne fait partie de cette quarantaine de pays, réunis autour des Etats-Unis.

Dès octobre 2014, le pays a envoyé 300 instructeurs militaires en Irak, rappelle le Huffington Post. Depuis, l’armée espagnole a formé 46 bataillons et plus de 20 000 militaires irakiens pour combattre les jihadistes, selon le site du ministère espagnol de la Défense. L’Espagne apporte aussi un soutien financier, humanitaire, logistique, et diplomatique dans la lutte contre le groupe Etat islamique, rappelle Le Monde.

Pour autant, l’Espagne ne participe pas aux frappes aériennes, à l’inverse de la France ou du Royaume-Uni par exemple. En réalité, l’Espagne n’a qu’un rôle très marginal dans la lutte contre le groupe terroriste sur son territoire. Un désengagement militaire qui remonte à 2004. Après les attentats de Madrid, revendiqués par une branche d’Al-Qaïda, les autorités espagnoles avaient précipité le retrait de leurs troupes d’Irak.

Parce que les réseaux jihadistes sont bien implantés en Espagne

« L’Espagne est une cible depuis plusieurs années, estime Loretta Napoleoni, journaliste spécialisée dans le terrorisme, interrogée par franceinfo. L’attentat du 17 août à Barcelone est une attaque qui a réussi, mais de nombreux autres attentats avaient été préalablement déjoués par leur service de renseignements ». Pour expliquer cette menace, plusieurs experts relèvent la présence de réseaux bien implantés dans le pays. « L’Espagne est un foyer jihadiste depuis très longtemps, estime le politologue Abdelasiem El Difraoui, au micro de franceinfo. Il y avait déjà une implantation en 1990 provenant de l’Algérie, des prédécesseurs de Al-Qaïda. Il y avait aussi une filière d’Al-Qaïda en Espagne et les attentats du 11-Septembre ont même été préparés en partie en Espagne. »  Une réunion de planification de l’attentat contre les Etats-Unis avait eu lieu à Cambrils, en Catalogne, dans la ville même où une attaque à la voiture s’est déroulée jeudi, précise La Vanguardia.

De nombreux liens existent aussi entre les cellules terroristes espagnoles et la mouvance jihadiste marocaine, sur fond de trafic de drogue. Entre 2012 et 2016, 124 personnes ont été arrêtées en Espagne dans le cadre d’enquêtes sur des activités terroristes en lien avec le groupe Etat islamique, selon un rapport du think tank Instituto real Elcano. Parmi ces personnes arrêtées en Espagne, 45% étaient nées au Maroc.

Capture écran du graphique représentant le nombre d\'opérations antijihadistes menées par la police en Espagne entre 1995 et 2016, par l\'Université de Grenade. 
Capture écran du graphique représentant le nombre d’opérations antijihadistes menées par la police en Espagne entre 1995 et 2016, par l’Université de Grenade.  (UNIVERSIDAD DE GRANADA)

Cette forte présence de filières jihadistes, et les nouvelles mesures pour renforcer la lutte contre le terrorisme, a fait exploser le nombre d’opérations policières antiterroristes ces dernières années, comme le relève un rapport de l’université de Grenade. Une région est particulièrement connue pour ses réseaux islamistes : la Catalogne, où ont été perpétrés les deux attentats de cette semaine. Selon  le rapport 2016 sur la Sécurité nationale du gouvernement espagnol, cité par La Vanguardia, la région abrite la communauté islamique la plus « radicale ».

Parce que le mythe d’Al-Andalus, « territoire perdu du Califat islamique », perdure

« La principale motivation des jihadistes est de reconquérir Al-Andalus, la région espagnole qui était occupée par les musulmans pendant sept siècles », affirme Anna Teixidor Colomer, journaliste à TV3, auteure de Combattants au nom d’Allah, de la Catalogne au Jihad, interrogée par franceinfo.

Les leaders jihadistes font souvent référence à cette terre espagnole conquise au VIIIe siècle par les armées maures, note El Mundo (en espagnol). Dans leurs discours, ils se promettent notamment de venger la chute de Grenade survenue en 1492, lors de la Reconquête par les rois catholiques. Les groupes Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et Etat islamique ont tout deux désigné l’Espagne comme cible prioritaire afin de récupérer ces terres « perdues ». Les jihadistes viseraient notamment la « libération » de villes comme Tolède, Cordoue ou Séville.

En 2014, des jihadistes de l’EI font référence à cette ancienne région dans une vidéo, note Atlantico : « Nous vivons sous la bannière du groupe Etat islamique et nous allons mourir pour elle jusqu’à ce que nous ayons récupéré toutes les terres musulmanes perdues, De Jakarta à l’Andalousie et je vous le dis, l’Espagne est la terre de nos ancêtres et nous la récupérerons avec l’aide de Dieu. »

En 2006 déjà, dans une vidéo, l’ancien numéro deux d’Al-Qaïda, Ayman al Zawahiri, affirme qu’il compte « libérer toutes les terres qui un jour furent celles de l’islam, d’Al-Andalus à l’Irak », note El Pais (en espagnol). « Ils nous ont attaqués sur nos terres, nous devons faire de même, déclare-t-il. Ils nous ont attaqués unis, nous les attaquerons unis. »

Sur les réseaux sociaux, certains jihadistes symbolisent cette volonté par des photomontages du drapeau de l’EI portant l’inscription « Nous sommes tous l’Etat islamique », devant de célèbres monuments andalous, comme le palais de l’Aljaferia à Saragosse ou celui de la Alhambra à Grenade, détaille El Mundo (en espagnol). 

Une délégation israélienne à la Maison-Blanche à propos de la Syrie

| 16 août 2017

+

Une délégation israélienne sera reçue cette semaine à la Maison-Blanche à propos de la Syrie.

Elle sera composée de :
- Yossi Cohen (photo), directeur du Mossad (Renseignement à l’étranger) ;
- Général Herzl Halevi, directeur d’Aman (Renseignement militaire) ;
- Colonel Zohar Palti, directeur des affaires politico-militaires au ministère de la Défense.

La délégation rencontrera :
- Général H.R. McMaster, conseiller de Sécurité nationale ;
- Dina Powell, conseillère adjointe de Sécurité nationale ;
- Jason Greenblatt, représentant du président pour les négociations internationales.

Israël, qui a déjà obtenu l’interdiction de troupes iraniennes ou du Hezbollah au Sud de la Syrie, entend cette fois convaincre de la nécessité de fermer la route de la soie. Selon lui, celle-ci permettrait à Téhéran d’approvisionner le Hezbollah en armes.

Les trois membres de la délégation israélienne et le représentant du président Trump sont tous les quatre des juifs orthodoxes. Dina Powell est impliquée dans l’assassinat de Rafic Hariri et la planification des « printemps arabes ».

 

Le Venezuela en Question : A propos de Marco Rubio et des alliances avec la Russie et la Chine

Source : Venezuela infos, Thierry Deronne, 02-08-2017

Rien de ce qui se passe dans la géopolitique mondiale n’est étranger au Venezuela. La lutte pour des territoires, des influences et des ressources entre puissances pétrolières, d’état ou privées, maintient notre pays sur le devant de la scène dans cet hémisphère, avec les États-Unis à l’offensive de par leur appui à l’opposition vénézuélienne dans leur désir de renverser le chavisme.

Exxon-Mobil derrière les plans de coup d’État

Ces trois derniers mois de violence se sont inscrits dans le cadre d’une lutte des grandes corporations énergétiques privées pour s’emparer du pétrole et des ressources naturelles sur le territoire vénézuélien. Parmi elles, Exxon-Mobil s’impose comme celle qui a le plus investi pour « le changement de régime » dans le pays.

Deux des hommes politiques les plus belliqueux à l’adresse du Venezuela au sein du Sénat étatsunien sont Marco Rubio et Ed Royce, tous les deux financés par Exxon, tout comme le président Donald Trump qui bénéficie de l’appui financier et politique de la compagnie pétrolière. Les sénateurs, de leur côté, ont fait des sanctions un point clé de leur agenda législatif; ils fournissent également un appui politique et un aval diplomatique à l’agenda du coup d’état qu’opère l’opposition vénézuélienne avec laquelle ils se sont réunis en diverses occasions.

Exxon-Mobil, de la même façon, a exercé des manœuvres de pression pour que soit approuvée une loi au Sénat (des personnalités politiques telles que Marco Rubio, Ileana Ros et Bob Menéndez servant d’opérateurs) qui met en avant le rôle du Département d’État américain dans le financement de groupes d’opposition vénézuéliens (sous le couvert d’ ONG de la « société civile ») pour quelques 5 millions 500 mille dollars et autres fonds additionnels, dans l’objectif de générer de la violence au Venezuela. Tout en appuyant, dans le même temps, « les organisations régionales engagées dans le développement des réformes au Venezuela, en particulier l’Organisation des États Américains (OEA) », et en étendant les appuis de l’Initiative de Sécurité Énergétique dans la Caraïbe afin d’avoir une incidence négative sur les alliances politiques et pétrolières du Venezuela avec les pays caribéens.

L’actuel secrétaire d’État, chef de la politique extérieure des Etats-Unis, est l’ex-directeur exécutif de Exxon-Mobil, Rex Tillerson. Les intérêts de la compagnie et l’attitude ouvertement favorable à un coup d’état au Venezuela de la part de la diplomatie « gringa » prennent un accent plus « va-t-en guerre » avec Tillerson à la tête.

Les menaces de Marco Rubio

Les États-Unis ont tenté d’établir un siège international contre le Venezuela depuis différentes zones pour atteindre l’objectif final, enlever le chavisme du pouvoir. Contribuer à un encerclement politique et diplomatique à travers l’OEA, sous la tutelle du pouvoir états-unien et avec Luis Almagro à sa tête, a été décisif, autant que l’annonce et l’application de sanctions économiques et financières de la part du Sénat et du Département du Trésor.

Cependant l’encerclement international n’a pu se concrétiser. Les alliances que maintient le Venezuela avec la Caraïbe et d’autres pays hors de l’hémisphère mais aussi importants que la Russie et la Chine, sont parvenues, pour le moment, à atténuer les conséquences du siège multifactoriel.

Pour cela il serait prévu d’attaquer directement le cœur économique du Venezuela: l’industrie du pétrole, représentée par la compagnie d’état PDVSA. Le 4 juin l’agence britannique Reuters laissa filtrer que la Maison Blanche étudiait la possibilité d’un embargo ou d’une interdiction sur l’importation de pétrole vénézuélien depuis les Etats-Unis, ce qui renforcerait le siège imposé pour faire pression sur le Gouvernement Bolivarien et, surtout, sur la population vénézuélienne dans l’actuel contexte de blocages de rues et d’intervention.

Au cours de la matinée du 11 juillet le sénateur Marco Rubio (Exxon) a confirmé la possibilité de voir les Etats-Unis appliquer de nouvelles et « sévères sanctions » à l’encontre du Venezuela si les demandes états-uniennes ne sont pas parfaitement tenues.

L’éventualité que les « sévères sanctions » puissent s’appliquer contre l’industrie vénézuélienne du pétrole est plausible avec Rubio comme porte-parole sur ces mesures.

Manoeuvres « gringas » contre le Venezuela

En mars de cette année le chef du Commando Sur, Kurt Tidd, a déclaré devant leSénat des Etats-Unis que la Russie, la Chine et l’Iran « voient l’espace économique, politique et de sécurité latino-américain comme une opportunité pour atteindre des objectifs de longue haleine et pour promouvoir leurs intérêts, lesquels ne peuvent être compatibles avec les nôtres ni avec ceux de nos associés ». Les Etats-Unis voient en ces pays une menace pour leurs intérêts en Amérique Latine, par conséquent leur objectif de sanctions contre Pdvsa pourrait être une tentative d’intimider et d’effrayer des entreprises (surtout russes et chinoises) afin qu’elles n’investissent pas au Venezuela, dans le but de renforcer le blocus financier contre le pays.

C’est ainsi que huit magistrats, le président du Tribunal Suprême de Justice inclus, ont également été sanctionnés par les Etats-Unis en vertu des clauses 155 y 156, alors supprimées. La 156, entre autres attributions, déléguait au pouvoir exécutif la mise en place d’entreprises mixtes compte tenu de l’état de manque de respect de l’Assemblée Nationale, chargée, à l’origine, de ce type de responsabilités.

La compagnie nationale du pétrole (PDVSA) dans le collimateur

En réponse à ces mesures prises par les Etats-Unis, Pdvsa a annoncé le 9 juin l’installation du Secrétariat de la Commission Mixte de Haut Niveau entre la Chine et le Venezuela, où « ont été signés divers accords pour la création d’une société mixte chargée de consolider la mise en fonctionnement de la raffinerie Nanhai, située dans la zone sud du pays asiatique ».

Et la note de presse continue ainsi : « L’accord passé entre Petróleos de Venezuela, S.A. (PDVSA) et la Corporation Nationale du Pétrole de Chine (CNPC) envisage le début des opérations de cette raffinerie pour la fin 2020, avec une capacité de traitement de près de 400 mille barils de pétrole par jour, principalement du brut vénézuélien Merey 16. En supplément, elle traitera 120 mille barils de brut léger en provenance d’Iran, de pays arabes et de nations voisines de la Chine ».

Par ailleurs, le 30 juin PVSA a annoncé que la compagnie d’état inaugurait la base opérationnelle de Perforosven, une nouvelle entreprise mixte entre la Russie et le Venezuela, située sur la commune de San José de Guanipa de l’état de Anzoátegui, dans le bloc Ayacucho de la Faja Petrolífera (la bande pétrolifère) de l’Orénoque Hugo Chávez.

Le président de Pdvsa, Eulogio del Pino, a déclaré « cette alliance stratégique incorpore 108 nouveaux emplois, avec un capital investi de 16 millions de dollars répartis sur 4 forages qui produiront à court et moyen terme 800 mille barils de brut, ceci dans le cadre de Motor Hidrocarburos ». Ainsi Rosneft, la principale compagnie pétrolière russe, atteint les 6 accords nationaux avec le Venezuela, trois d’entre eux situés dans la Faja.

Une telle manœuvre, qui élargit à d’autres niveaux la coopération énergétique et partant, politique, entre la Russie et le Venezuela, est, entre autres choses, une réponse à la stratégie de blocus et de coup d’état développée par Exxon-Mobil contre le Venezuela. Les russes, qui constituent le plus grand exportateur de pétrole du monde et le troisième en réserves, ont manifesté le rejet de tout type d’ « ingérence destructive » dans les affaires internes du pays.

Géopolitique en mouvement

La politique de nationalisation de la Faja Petrolífera del Orinoco del presidente Hugo Chávez (la Ceinture Pétrolifière de l’Orénoque du président Hugo Chavez) a eu comme conséquence l’incapacité pour Exxon-Mobil de remplir les conditions pour demeurer dans la zone et de là, sa sortie du pays. Le tableau suivant illustre la répartition des entreprises mixtes, à l’exception du dernier et troisième projet entamé entre Rosneff et Pdvsa.

L’arrêt de ses opérations au Venezuela (2007) lui a causé, selon le dénommé « coût occasionnel », une perte en extraction de près 200 mille barils par jour, c’est-à-dire que pour un prix moyen de 100 dollars le baril, l’on peut calculer que la compagnie pétrolière états-unienne n’a plus touché, sur 10 ans, la somme de plus de 73 mille millions de dollars en revenus nets.

En raison de ses pertes économiques, du manque de réserves, de la diminution de son influence dans la zone avec le Venezuela à sa tête, avec en plus la cooperation énergétique et politique que protège le pays avec la Russie et la Chine, voilà ce qui fait que Exxon-Mobil canalise sa violence et l’engage dans un coup d’état à travers le financement et l’extorsion politique.

La guerre au Venezuela, par conséquent, ne peut s’expliquer par le seul affrontement de forces locales mais par le combat géopolitique qui a pour nœud du conflit les ressources énergétiques. Les menaces de Marco Rubio et les pouvoirs réels qui sont derrière sa personne sont le signe de la pression qu’ils sont prêts à exercer pour empêcher que les alliances avec la Russie et la Chine ne s’étendent.

Source : http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/venezuela-en-disputa-cinco-notas-petroleras

Traduction : Michele ELICHIRIGOITY

Source : Venezuela infos, Thierry Deronne, 02-08-2017

==============================================

Dix clefs pour comprendre et analyser la victoire du chavisme à la constituante, par Victor Hugo Majano

Source : Venezuela infos, Victor Hugo Majano, 31-07-2017

Le processus électoral qu’a vécu dimanche le Venezuela et les résultats quantitatifs du vote pour la constituante (plus de huit millions de suffrages exprimés) montrent clairement un triomphe du chavisme, avec une corrélation très forte sur les plans politique et symbolique.

La « bataille finale » ne s’est pas jouée comme le disent les boucliers des extrémistes de droite « autour du palais présidentiel de Miraflores » : elle ne s’est pas faite avec des balles mais avec des votes et n’en a que plus de force. Le chavisme dispose à présent d’une grande légitimité et de la base légale pour aller de l’avant et sans hésitations vers une transformation profonde dans le cadre constitutionnel pour assurer la paix, renforcer les institutions et rétablir l’équilibre de l’économie.

Une analyse préliminaire permet d’identifier un ensemble de points-clés:

1) On voit que l’opposition associée à la MUD (coordination des partis de droite) n’est pas majoritaire.

2) Elle n’exprime pas plus les attentes et les besoins de la majorité ou des principaux secteurs du pays. Pas même des secteurs dominants.

3) Elle ne sert pas les intérêts nationaux, mais des facteurs externes bien identifiés, qui ne tentent même pas de nuancer leurs positions ou de les dissimuler.

4) La droite a démontré un caractère violent et son irresponsabilité dans l’usage de la violence. Les dirigeants actuels sont encore ceux du coup d’État contre Chavez ou des « guarimbas » des années antérieures. Ils n’ont jamais condamné mais au contraire encouragé les actions meurtrières de 2017, appelant même à plusieurs reprises à un nouveau coup d’État des forces armées, sans autre projet politique que celui de renverse Maduro, comme ils voulaient renverser Chavez.

5) Pendant ce temps, le chavisme a montré qu’il est le seul mouvement politique actuellement porteur d’une vision, d’un projet national d’inclusion, qui intègre les principaux facteurs sociaux, institutionnels, économiques et politiques du pays et parmi lesquels ne sont pas exclus organiquement les facteurs liés à l’opposition regroupée dans le MUD.

6) La droite, en réponse, passera à la postérité pour sa conduite erratique, qui s’est transformée en menace pour l’indépendance, la paix, la stabilité institutionnelle et l’équilibre économique du Venezuela. Le bloc d’opposition n’a pas su surmonter son obsession de reprendre le pouvoir « par tous les moyens ». Au lieu d’élaborer une proposition politique d’envergue, elle s’est engluée dans une dynamique absolument destructrice.

7) L’origine et le développement des conflits qui vont s’aiguisant depuis 2012 sont d’ordre économique, déterminés par l’accès et la redistribution des revenus pétroliers. Par conséquent, le Venezuela ne peut éluder plus longtemps le débat sur le dépassement du modèle rentisme pétrolier, ainsi que sur tous les éléments symboliques dérivés. Ce qui veut dire profiter de l’avantage de pouvoir prendre des décisions radicales à travers une Constituante pour démanteler les structures productives hautement dépendantes du secteur extérieur.

8) Les conditions imposées par la violence de la rue et les menaces de la droite contre le vote ont forcé le chavisme à faire preuve d’un plus grand engagement. Paradoxalement ces conditions peuvent avoir fonctionné comme encouragement à la participation. Cela s’est produit en 2002-2003 lors de la réaction populaire au coup d’État contre Chavez ou après le sabotage pétrolier en 2004, avant le référendum révocatoire, entre autres dates. Aujourd’hui, le chavisme mécontent et certains des ni-ni (si tant est qu’existe cette catégorie), qui s’étaient abstenus lors de la victoire de la droite aux législatives de décembre 2015, sont allés voter. Alors que ce que pouvait espérer de mieux la droite, était leur indifférence.

9) Le chavisme devient le principal articulateur et promoteur du dialogue politique, mais cela l’oblige à être plus inclusif (en parlant des militants) et plus large thématiquement, tout en s’impliquant davantage dans l’aspect concret de chaque facteur social .

10) Une grande partie des obligations du chavisme implique la construction d’une cosmogonie et d’une téléologie du peuple vénézuélien qui puissent incarner une alternative aux valeurs culturelles du capital. Ce qui inclut des aspects liés à la culture populaire (dont la religiosité).

Source : http://www.albatv.org/En-claves-Que-significa-la.html

Traduction : Thierry Deronne

Source : Venezuela infos, Victor Hugo Majano, 31-07-2017

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie nullement que nous « soutenons » le Président Maduro. Par principe, nous ne « soutenons » aucun gouvernement nulle part sur la planète. Nous sommes au contraire vigilants, tout gouvernement devant, pour nous, justifier en permanence qu’il ne franchit aucune ligne jaune. Mais nous sommes évidemment également attachés à lutter contre le deux poids 2 mesures, et à présenter tous les faits. Au final, notre vision est que le peuple vénézuelien puisse choisir librement et démocratiquement son avenir, sans ingérences extérieures, et nous condamnons toutes les atteintes aux Droits de l’Homme des deux camps…

13 réponses à Le Venezuela en Question : A propos de Marco Rubio et des alliances avec la Russie et la Chine

Commentaires recommandés

Les USA empêcheront-ils la réouverture de la route de la soie ?

| 17 juin 2017

+

Après que l’Armée arabe syrienne (c’est-à-dire l’armée de la République) soit parvenue à la frontière irakienne, la semaine dernière, c’est l’Armée irakienne qui y est parvenue, le 16 juin 2017 à al-Waleed.

Les deux armées sont encore séparées par des forces US qui occupent illégalement al-Tanf, en Syrie. Selon la Russie, ces forces US seraient en train de se doter de High Mobility Artillery Rocket System (HIMARS). Ces missiles pourraient être utilisés par Washington pour empêcher la jonction entre les armées syrienne et irakienne et la réouverture de la « route de la soie ». Le Pentagone s’est refusé à tout commentaire.

En 2014, le Pentagone avait organisé, financé et armé Daesh afin de créer un « Sunnistan » à cheval sur la Syrie et l’Irak et, de cette manière de couper la route de la soie. Cette voie de communication traditionnelle relie depuis l’Antiquité la Chine à la Méditerranée. Elle permet aussi à l’Iran d’acheminer des armes vers le Liban. La question est donc de savoir si Washington va poursuivre la politique de Barack Obama contre les pays de la région ou s’il va appliquer celle de Donald Trump contre Daesh.

Réseau Voltaire

Voltaire, édition internationale

Ne vous y trompez pas, la Réserve fédérale continuera à faire monter ses taux malgré la crise


Par Brandon Smith – Le 19 juillet 2017 – Source alt-market.com


Bien que les marchés boursiers en général soient dénués de sens et n’indiquent rien en termes de santé de l’économie, ils fonctionnent toujours comme une forme d’hypnose ou une sorte de mécanisme pavlovien. C’est un outil que les banquiers centraux peuvent utiliser pour maintenir une population servile et salivante au son d’une cloche. Comme je l’ai mentionné dans le passé, les deux seuls éléments de l’économie auxquels une personne moyenne prête un minimum d’attention sont le taux de chômage et le Dow Jones. Tant que le premier est en baisse et que le second est en hausse, personne ne va jeter un regard plus approfondi sur la santé de notre système financier.

Les historiens et les économistes s’interrogent souvent sur le fait que tant d’« experts » et d’autres personnes n’ont pas pu voir les lumières rouges clignotantes qui mènent aux implosions du marché comme celles qui se sont produites en 2008. Et bien, c’est exactement cela. Dans n’importe quel casino, il existe un biais intrinsèque menant à de faux espoirs. En d’autres termes, de nombreuses personnes ignoreront invariablement tous les facteurs négatifs et l’expérience passée, car le positivisme est plus agréable. Les banquiers centraux sont désireux de profiter de ce biais.

En observant de l’extérieur, cette attitude semble désespérante. Les investisseurs, sans aucune donnée fondamentale positive venant de l’économie, sont maintenant rendus à scruter les communiqués de presse et les discours pour TOUTE indication que la banque centrale pourrait ne pas jeter le bol de punch par la fenêtre comme ils l’ont fait lentement au cours des dernières années. En fait, dans la plupart des cas, les données négatives ont effectivement déclenché des pics au niveau des actions parce que l’hypothèse des investisseurs est que de mauvaises données entraîneraient la Fed à retenir ses politiques de réduction des stimuli. De cette façon, les banquiers centraux peuvent, au moins pour l’instant, manipuler les investisseurs sur un simple mot ou phrase libérée de manière stratégique.

Un exemple de cela s’est produit la semaine dernière alors que la présidente de la Fed, Janet Yellen, a jeté aux investisseurs et aux opérateurs commerciaux un os en admettant (enfin) que l’inflation (comme la Fed le mesure) pourrait ne pas être aussi forte que la Fed l’avait espéré. Les investisseurs ont applaudi. Leur hypothèse est maintenant que la Fed ne continuera pas ses augmentations régulières de taux d’intérêt. Mais, si on examine le comportement passé de la banque centrale, c’est une hypothèse stupide.

La Fed continuera effectivement ses hausses de taux d’intérêt sans relâche, et voici pourquoi…

Le ton de la banque centrale au sujet des taux d’intérêt a été massivement « hawkish » au cours des six derniers mois. Le procès-verbal de la réunion de la Fed en juin mentionne une préoccupation quant à l’existence d’un marché action « trop haut » et à une potentialité de « risque de marché ». Les fonctionnaires de la Fed soulèvent également des inquiétudes quant au fait que les marchés ont ignoré les hausses de taux dans une exubérance aveugle. La Fed a poursuivi ses hausses de taux en 2017 malgré un barrage constant de données négatives, ce qui a entrainé la confusion dans le monde financier.

J’ai couvert des éléments de ce déluge de mauvaises données dans mon article intitulé Le Peak de l’illusion économique signale une crise en approche.

Tout d’abord, il est important de comprendre que tout ce que la Fed fait et dit publiquement est très calculé. Quand il y a une confusion autour de la rhétorique de la Fed, elle est souvent stratégique, pas aléatoire. L’admission de Yellen devant le Comité des services financiers de la Chambre des représentants des États-Unis selon laquelle la faible inflation est une préoccupation en conflit avec de nombreuses déclarations de la Fed faites précédemment.

Par exemple, le mois dernier, Yellen a surpris les analystes en affirmant qu’elle « n’attend aucune nouvelle crise pour la durée de nos vies ». C’est un sentiment de confiance extrême et « hawkish » en plus de nombreux autres arguments en faveur de la hausse des taux d’intérêt, peu importe la faiblesse de l’inflation. Et quelques semaines plus tard, l’inflation est soudainement préoccupante ?

Les investisseurs ont immédiatement interprété la mention de Yellen concernant l’inflation faible pour signifier que la Fed s’écartait de sa position inflexible sur les hausses de taux, ainsi que sa poursuite de réductions dans son bilan. Ce qu’ils ont complètement ignoré, c’est que Yellen a également répété devant le même comité des services financiers que l’intention de la Fed était de CONTINUER les hausses de taux au rythme actuel.

La Fed a déjà utilisé cette méthode de messages mixtes. Au cours de la mise en œuvre de l’atténuation de l’assouplissement quantitatif, les banquiers centraux ont envoyé des messages mitigés au monde de l’investissement, ce qui a amené chacun à croire que cette atténuation était un no-go. Les investisseurs, bien sûr, ont célébré cette information, alors que de nombreux analystes alternatifs se tapaient sur le dos au sujet leur prédiction que la Fed n’allait jamais « rétrécir le QE ».

Au milieu de la potentielle augmentation des taux d’intérêt, la Fed a de nouveau réussi à jouer un bon tour aux analystes. En parlant de ses préoccupations de croissance, Yellen a roulé les économistes traditionnels et les économistes alternatifs, semant les graines du doute selon lequel les hausses de taux allaient rester en rade.

Dans chaque cas, la Fed a insinué qu’elle avait « des doutes », tout en déclarant que l’élimination des stimuli va continuer à aller de l’avant. Cette fois-ci ne sera pas différent. Les taux d’intérêt augmentent et la seule question est : combien de temps cela prendra-t-il avant que les investisseurs de marché l’acceptent comme la réalité et que les actions baissent en réponse ?

Je crois que la dernière déclaration de Yellen sur « aucune nouvelle crise durant notre vie » est un signal que ce renversement de la bulle des actions aura lieu très prochainement. Je me souviens immédiatement de ces citations de noms éminents dans le monde économique juste avant l’accident de 1929 :

John Maynard Keynes en 1927 : « Nous n’aurons plus de crash de notre temps ».

HH Simmons, président du New York Stock Exchange, le 12 janvier 1928 : « Je ne peux pas m’empêcher d’émettre une voix dissidente à des déclarations que nous vivons dans un paradis d’idiots et que la prospérité dans ce pays doit nécessairement diminuer et reculer dans un futur proche. »

Irving Fisher, économiste américain de premier plan, The New York Times, le 5 septembre 1929 : « Il se peut qu’il y ait une récession du prix des actions, mais rien de la nature d’un crash. » Et le 17 septembre 1929 : « Les prix des actions ont atteint ce qui ressemble à un plateau élevé permanent. Je ne pense pas qu’il y ait bientôt une rupture de 50 ou 60 points depuis les niveaux actuels, tels que (les bears) l’ont prédit. Je m’attends à voir le marché boursier beaucoup plus haut dans quelques mois. »

McNeel, analyste de marché, cité dans le New York Herald Tribune, le 30 octobre 1929 : « C’est le moment d’acheter des actions. C’est le moment de se rappeler les paroles de JP Morgan (…) que tout homme qui est baissier sur l’Amérique va boire la tasse. Sous quelques jours, il est plus probable qu’il y ait une panique baissière plutôt qu’une panique haussière. La plupart de ces prix bas à la suite de cette vente hystérique ne seront probablement pas revu avant plusieurs années. »

Harvard Economic Society, 10 novembre 1929 : « … une dépression grave semble improbable ; [nous nous attendons] à la reprise des affaires au printemps prochain, avec une amélioration supplémentaire à l’automne ».

Yellen semble faire écho à la rhétorique étonnante de la catastrophe économique passée : offrir des prophéties qu’elle sait fausses tout en augmentant de manière volontaire l’instabilité grâce à des hausses de taux d’intérêt. Comme je l’ai noté à maintes reprises, c’est le mode de fonctionnement classique de la Fed. La Fed augmente les taux en période de déclin économique et ignore toutes les preuves qu’elle va faire éclater une bulle qu’elle a elle-même conçue – c’est ce qu’elle fait.

Au cours des conditions de récession en 1927, la Fed a augmenté de manière exponentielle l’offre monétaire par le biais d’achats sur le marché libre et de réduction des taux de remise, ce que de nombreux économistes font valoir comme étant le catalyseur principal de la liquidité artificielle qui a créé la bulle boursière de 1929. Une fois l’accident survenu et la dépression, la Fed a augmenté ses taux et aggravé les choses (aussi ouvertement admis par Ben Bernanke des décennies plus tard en 2002). La Fed a ainsi prolongé la dépression pendant des années au-delà du cycle déflationniste normal.

En utilisant l’histoire comme guide, les banquiers centraux aiment évoquer un environnement de dangers budgétaires, ils mettent en garde contre ces dangers trop peu trop tard, puis réclament l’ignorance de leurs propres activités après le crash.

Rien de nouveau sous le soleil. L’ancien président de la Fed, Alan Greenspan, a admis publiquement dans une interview que la banque centrale savait qu’une bulle irrationnelle s’était formée, mais a prétendu qu’elle supposait que les facteurs négatifs allaient être « balayés  ».

Une fois qu’ils sont prêts à permettre à leur implosion planifiée de se réaliser, les banquiers centraux sont plus qu’heureux de jeter les investisseurs aux loups. C’est-à-dire que l’optimisme du monde des investissements n’est utile pour la Fed que pendant un certain temps. Si la rhétorique et les comportements antérieurs à l’accident de 1929 sont une référence, aujourd’hui, nous ne sommes que quelques petits mois avant un événement similaire. Pour plus d’explications, je décris en détail les raisons pour lesquelles les globalistes susciteraient une crise financière dans mon article La Réserve fédérale fait du sabotage – Et les experts sont inconscients.

Je soupçonne que les banques centrales et les mondialistes qui les contrôlent attendent leur heure pour finaliser un accident du marché des actions en prévision d’un événement géopolitique – une distraction assez massive pour détourner l’attention loin des banquiers et de leur culpabilité pour toute catastrophe économique. Ils ne permettront certainement pas aux actions de baisser dans le vide.

En conclusion, j’aimerais laisser aux lecteurs une citation du président de la Réserve fédérale, Roy Young. Peut-être que les investisseurs devraient considérer qu’ils sont dupés par des stratagèmes de la banque centrale et qu’ils sont des idiots utiles dans un jeu conçu pour garder le public sous contrôle avec des marchés frauduleux jusqu’à ce que la Fed soit prête à tirer la prise. Lorsque le crash aura lieu, la Fed trouvera un moyen de s’en tirer à bon compte. En attendant, ne vous méprenez pas, les hausses des taux d’intérêt se poursuivront l’année prochaine et le bilan de la Fed va se réduire.

S’adressant à l’Indiana Bankers Association, avant le crash du marché boursier de 1929, le président de la Fed, Roy Young, avait ceci à dire :

« Beaucoup de gens en Amérique semblent être plus préoccupés par la situation actuelle que par le système de la Réserve fédérale. Si des pratiques de crédit irrégulières se sont développées, ces pratiques se corrigeront à temps et si certaines des personnes trop gâtées sont ‘brûlées’ pendant la période de correction, elles ne devront s’en prendre qu’à elles-mêmes et ne pas tenter de charger quelqu’un d’autre. »

Brandon Smith

http://lesakerfrancophone.fr/ne-vous-y-trompez-pas-la-reserve-federale-continuera-a-faire-monter-ses-taux-malgre-la-crise

La guerre monétaire, puis commerciale… en attendant la vraie ?

La guerre monétaire, puis commerciale… en attendant la vraie ?


« … Alors que progressent les guerres monétaires, commerciales et réelles, préparez-vous à des mouvements majeurs du marché à la baisse, au fur et à mesure que la réalité de cette séquence prendra forme. »


 

Now, a Trade War — Is a Shooting War Next?


James RickardsPar James Rickard – Le 7 août 2017 – Source Daily Reckoning

Une thèse populaire depuis les années 1930 veut qu’il existe une progression naturelle, à partir des guerres monétaires, vers les guerres commerciales, pour finir en guerres réelles. L’histoire et l’analyse appuient cette thèse.

Les guerres de devises n’existent pas tout le temps. Elles surviennent sous certaines conditions et persistent jusqu’à ce qu’il y ait une réforme systémique ou un effondrement systémique. Les conditions qui donnent lieu à des guerres de change sont trop de dettes et trop peu de croissance.

Dans ces conditions, les pays tentent de détourner la croissance des partenaires commerciaux en réduisant la valeur de leur monnaie pour promouvoir leurs exportations et créer des emplois.

Le problème avec les guerres de change est que ce sont sont des jeux à somme nulle ou à somme négative. Il est vrai que les pays peuvent profiter d’un ballon d’oxygène à court terme en dévaluant leur monnaie, mais plus tôt que plus tard, leurs partenaires commerciaux font la même chose pour reprendre l’avantage des exportations.

Ce processus de dévaluations, en réponse du berger à la bergère, se nourrit du pendule de l’avantage commercial à court terme qui se balance d’avant en arrière et finalement personne n’y gagne.

Au bout de quelques années, la futilité des guerres de devises devient évidente, et les pays recourent aux guerres commerciales. Il s’agit de tarifs punitifs, de subventions à l’exportation et de barrières non commerciales au commerce.

La dynamique est la même que dans une guerre de devises. Le premier pays à imposer des tarifs obtient un avantage à court terme, mais les représailles ne tardent pas et l’avantage initial est éliminé car les partenaires commerciaux imposent des tarifs en réponse.

Les guerres commerciales produisent le même résultat que les guerres de change. Malgré l’illusion d’un avantage à court terme, à long terme, tout le monde est dans une situation pire. La condition initiale d’une trop grande dette et de trop peu de croissance ne disparaît jamais.

Enfin, les tensions augmentent, des blocs rivaux se forment et une guerre réelle commence. Les guerres réelles ont souvent un grief ou une justification économique sous-jacente.

La séquence du début du XXe siècle a commencé par une guerre de la monnaie qui, partie de l’Allemagne de Weimar par une hyperinflation de 1921 à 1923, s’est aggravée par une dévaluation française en 1925, suivie en 1931 par une dévaluation du Royaume-Uni, et américaine en 1933, pour finir par d’autres dévaluations française et britannique en 1936.

Pendant ce temps, une guerre commerciale mondiale a émergé après les taxes à l’importation de la loi Smoot-Hawley en 1930 aux États-Unis, et des taxes comparables chez les partenaires commerciaux des États-Unis.

Enfin, une guerre réelle est apparue avec l’invasion japonaise de la Mandchourie en 1931, puis celle de Pékin et de la Chine en 1937, l’invasion allemande de la Pologne en 1939 et l’attaque japonaise contre Pearl Harbor en 1941.

Finalement, le monde a été englouti dans les flammes de la Seconde Guerre mondiale, et le système monétaire international s’est complètement affaissé jusqu’à la Conférence de Bretton Woods en 1944.

Ce modèle se reproduit-t-il  aujourd’hui ?

Malheureusement, la réponse semble être oui. La nouvelle guerre des devises a commencé en janvier 2010 avec les efforts de l’administration Obama pour promouvoir la croissance américaine grâce à un dollar faible. En août 2011, le dollar américain a atteint un plus bas historique de l’indice réel général de la Réserve fédérale.

D’autres nations se sont rebiffées, et la période du dollar bon marché a été suivie par l’euro bon marché et le yuan bon marché après 2012.

Encore une fois, les guerres monétaires se sont révélées être une impasse.

Maintenant, les guerres commerciales ont commencé. Le jeudi 27 juillet, le Congrès des États-Unis a adopté l’un des projets de loi de sanctions économiques les plus sévères jamais vues et l’a envoyé au Président Trump pour signature. Trump a signé, mais sans enthousiasme.

Mais les opinions de Trump n’ont pas vraiment d’importance. Le projet de loi a été adopté par des majorités anti-veto à la Chambre et au Sénat, alors même si Trump avait opposé son veto au projet de loi, le Congrès l’aurait vaincu et les sanctions deviendraient la loi du pays.

Cette nouvelle loi prévoit que les entreprises américaines ne peuvent pas participer aux efforts russes pour explorer le pétrole et le gaz dans l’Arctique. Mais cela va plus loin et exige que même les entreprises étrangères qui font affaire avec la Russie dans l’exploration de l’Arctique soient exclues des marchés américains et des contrats américains.

Ces nouvelles sanctions constituent une menace existentielle pour la Russie, car celle-ci dépend fortement des recettes pétrolières et gazières pour propulser son économie. La Russie cherche de nouveaux gisements afin de maintenir sa position quasi monopolistique en tant que premier fournisseur d’énergie en Europe. Elle a besoin de la technologie occidentale pour relever les défis de l’exploration de l’Arctique.

En effet, cette loi nuit à ses efforts sur le plan financier et technologique et affaiblit ses marchés énergétiques mondiaux.

La Russie a déjà promis des représailles.

Pourtant, les représailles russes ne consisteront pas en des sanctions réciproques contre les États-Unis. La Russie a déclaré qu’elle frapperait asymétriquement. Cela signifie que la Russie utilisera les moyens qu’elle maîtrise le mieux, y compris les cyberattaques.

Si vous vous réveillez un de ces jours prochains et que votre portail électrique est en panne et que les banques et les bourses sont fermées, vous pourrez remercier le Président Poutine et le Congrès des États-Unis pour avoir provoqué une guerre financière et cybernétique qu’aucun des deux pays ne pourra contrôler.

Pendant ce temps, la guerre commerciale avec la Chine, attendue depuis longtemps, a commencé. Il s’agit d’une guerre commerciale que le président Trump a brandit tout le temps pendant qu’il faisait campagne. Pourtant, après que Trump a pris son office en tant que président, il n’a rien fait contre les pratiques commerciales et de change chinoises. Trump n’a pas accusé la Chine de « manipuler sa devise » et n’a pas imposé de taxes sur l’acier et l’aluminium chinois vendus en dumping sur les marchés américains et mondiaux.

La raison pour laquelle Trump n’a pas agi rapidement était qu’il voulait l’aide de la Chine pour faire face au programme d’armement nucléaire et de missiles de la Corée du Nord. Si la Chine met la pression sur la Corée du Nord, Trump sera coulant avec la Chine.

Mais la Chine n’a pas tenu son rôle. Elle n’a pas agi pour faire changer le comportement de la Corée du Nord et ne le fera pas dans le futur. Maintenant Trump n’a aucune raison de se retenir. La Maison Blanche a déjà commencé à libérer son formidable arsenal d’armes commerciales contre la Chine.

L’administration Trump a clairement indiqué son intention d’imposer des taxes sur l’acier et l’aluminium chinois bon marché et de punir la Chine pour le vol de la propriété intellectuelle des États-Unis. Après cela, de plus amples mesures seront prises pour punir les banques chinoises qui aident la Corée du Nord à financer ses programmes d’armement. Les États-Unis peuvent bloquer les acquisitions d’entreprises américaines par un groupe appelé Comité d’investissement étranger aux États-Unis ou CFIUS. Ce comité a déjà bloqué plusieurs transactions chinoises et en a encore beaucoup en attente d’évaluation.

En novembre, les États-Unis colleront à la Chine l’étiquette de « manipulateur de devises », qui débutera un autre processus d’enquêtes, ce qui entraînera d’autres sanctions. À l’instar de la Russie, la Chine n’acceptera pas tout cela, mais prendra des mesures de riposte avec ses propres sanctions, taxes et interdictions des investissements américains en Chine. Préparez-vous pour une guerre financière totale entre les États-Unis et la Chine.

Cette guerre commerciale et monétaire ébranlera les marchés et provoquera un virage important dans la croissance mondiale.

L’Allemagne est également dans le collimateur en raison de son excédent commercial énorme. Trump a déjà déchiré l’accord commercial Trans-Pacifique et a informé le Canada, le Mexique et la Corée du Sud que ces accords commerciaux devaient être renégociés.

Aucun de ces partenaires commerciaux ne se tiendra coi face à cette attaque américaine contre les relations commerciales bilatérales. On peut s’attendre à une rétorsion. Une guerre commerciale à grande échelle est maintenant devant nous.

Ensuite vient la guerre réelle avec la Corée du Nord, qui va inévitablement impliquer la Russie, la Chine, la Corée du Sud et le Japon. Cela équivaudrait à la troisième guerre mondiale.

Selon l’aphorisme réputé de Mark Twain, « l’histoire ne se répète pas, mais elle rime. »

Aujourd’hui, il semble que nous rejouions les années 1930. Espérons que les choses n’iront pas aussi loin qu’à l’époque. Aujourd’hui les marchés ne sont pas évalués en fonction des pires conséquences des leçons de l’histoire.

Alors que progressent les guerres monétaires, commerciales et réelles, préparez-vous à des mouvements majeurs du marché à la baisse, au fur et à mesure que la réalité de cette séquence prendra forme.

Jim Rickards

Traduit par jj, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/la-guerre-monetaire-puis-commerciale-en-attendant-la-vraie

 

Revue de presse nationale et internationale.