Pierre Vermeren : «Ces causes du “populisme” qu’on préfère oublier»

mardi, avril 17, 2018

Etat de la France : Pierre Vermeren

Au fond, le problème tient dans la boutade de Warren Buffett : « Oui, il y a une lutte des classes et c’est ma classe, celle des riches, qui l’a gagnée ». Exactement ce que pourrait dire Macron s’il avait une once de franchise (on ne risque rien).

Pierre Vermeren : «Ces causes du “populisme” qu’on préfère oublier»

TRIBUNE – La coupure entre élites et classes populaires dans les démocraties contemporaines est un fait établi, mais les ressorts de ce phénomène dramatique restent trop peu étudiés, argumente l’historien*.
La vague «populiste» qui, après les États-Unis et l’Italie, vient à nouveau de submerger la Hongrie d’Orban, est un phénomène international contemporain. Dans chaque pays concerné, le vote contestataire est le fait d’un électorat composite, populaire en majorité, qui cesse de s’abstenir, ou de suivre les consignes électorales de ses représentants bourgeois habituels, pour faire triompher des leaders qui répondent  à ses préoccupations. Des voix non autorisées imposent ainsi leurs priorités de l’heure.
L’hypothèse qu’on défend ici est que le sort fait aux classes populaires et ouvrières des anciennes nations industrielles – dépossédées par la concurrence de l’Asie et par une mécanisation souvent plus idéologique que nécessaire – crée le terreau favorable de ce phénomène, accentué par le repli sur soi des classes aisées. Claquemurées en France dans des forteresses urbaines, littorales et alpines, dans les métropoles, des institutions et réseaux de sociabilité, dans les TGV et avions, elles ne côtoient plus la France (ou l’Amérique) invisible dont elles n’attendent rien, sauf à en redouter le vote.
La « tiers-mondisation » économique et sociale de l’Occident sape ce qui constituait la spécificité des sociétés industrielles avancées : l’existence d’une classe moyenne majoritaire au centre de la société.
La «tiers-mondisation» économique et sociale de l’Occident sape ce qui constituait la spécificité des sociétés industrielles avancées: l’existence d’une classe moyenne majoritaire au centre de la société. Fragilisation et paupérisation des classes moyennes d’une part, et enrichissement du décile le plus aisé de l’autre rapprochent cette société en sablier des sociétés inégalitaires du Sud. Or cette nouvelle société, déjà établie aux États-Unis et dans l’Europe latine, bute sur le suffrage universel, reliquat des sociétés démocratiques dont les fondations ont été inventées par les révolutions du XVIIIe siècle. Le XIXe siècle a promu l’ascension des classes populaires par l’école et la libre entreprise.
Le XXe siècle a forgé un État social tentaculaire pour élargir la classe moyenne. Mais la belle mécanique est en pleine déréliction, puisque les classes laborieuses de l’Occident n’ont plus d’utilité économique (comme l’a révélé l’économiste Pierre-Noël Giraud dans L’Homme inutile), sauf à installer des produits importés (le syndrome Ikea, qui consiste à assembler des biens fabriqués ailleurs). Pour masquer cette triste évolution, l’audiovisuel, qui n’a jamais été si puissant, fait écran entre les préoccupations ordinaires de la population et le récit qui en est donné, de plain-pied avec la société du spectacle.
Qu’il nous soit permis de lister quelques maux qui dressent les classes populaires des pays riches contre leurs élites, libérales comme socialistes, les deux ayant fini par fusionner dans le renzisme, le trudisme ou le macronisme.
Dans les années 1830, Paris était peuplée de 36 % d’ouvriers, chiffre tombé à 5 % aujourd’hui, les élites sociales les ayant remplacés.
La relégation géographique et l’assignation à résidence sont un phénomène connu. Elles se matérialisent par l’expulsion des classes populaires des métropoles, même si immigrés et migrants sont supposés peupler les «quartiers populaires», et par la concentration des établissements scolaires de la réussite dans le centre des métropoles. Dans les années 1830, Paris était peuplée de 36 % d’ouvriers, chiffre tombé à 5 % aujourd’hui, les élites sociales les ayant remplacés.
Les conséquences sont très diverses et sous-estimées: en médecine, les étudiants étant maintenant recrutés dans les classes supérieures des métropoles, les jeunes médecins refusent d’être affectés en dehors d’elles (là où vivent pourtant les trois quarts de la population). Cela oblige à y recruter des médecins venant de pays pauvres, qui en manquent pourtant (Balkans, Asie, Maghreb, Afrique). Il fut un temps où les élites sociales se sentaient investies d’une mission d’éducation, de formation et d’encadrement du peuple, surtout dans une société cléricale comme la nôtre. Cette situation a laissé place à leur désengagement et à leur désinvolture.
Au lieu d’édifier les masses, les plus cyniques proposent aux jeunes le panem et circenses du XXIe siècle : du sexe, du crime et du néant
L’exemple des médias de masse est édifiant. L’ORTF d’antan était peut-être ennuyeux, mais il s’évertuait à éduquer le peuple, en diffusant ce qui était considéré comme le meilleur de la culture artistique et intellectuelle. Mise à l’école du Berlusconi des années 1980 puis de la sous-culture de masse américaine, la télévision, y compris publique, a sombré dans l’indigence. Au lieu d’édifier les masses, les plus cyniques proposent aux jeunes le panem et circenses du XXIe siècle: du sexe, du crime et du néant (la téléréalité offre à ses auditeurs le spectacle de leur propre vacuité).
La France fut jusqu’aux années 1950 un jardin de 140 millions de parcelles appartenant à 10 millions de propriétaires. Ce trésor était connu, entretenu et cultivé depuis des centaines d’années. Par étapes (remembrement, décentralisation qui a transféré le pouvoir de déterminer les zones constructibles des fonctionnaires de l’État aux maires, effondrement des revenus agricoles), la terre est devenue une stricte source de spéculation marchande, et le grand jardin une «zone» revendue à la découpe. Les Français sont devenus les épiciers de leurs propres terres, monnayant à vil prix ce qui constitua la fierté et la richesse de leurs ancêtres. Certaines sont livrées à une agriculture industrielle (de surcroît désormais en crise) et d’autres cédées aux infrastructures (autoroutes et échangeurs du tout-automobile, parkings) et aux activités commerciales et marchandes (entrepôts géants, déchetteries). Dans ce no man’s land, qui évoque l’organisation de l’espace aux États-Unis, consommation et destruction de l’espace sont désormais sans limite. Ainsi, l’ancien jardin qu’était la France est jonché de centaines de millions de déchets plastiques que plus personne ne ramasse, comme les autoroutes urbaines d’Île-de-France en offrent le triste spectacle.
À l’inverse de Churchill, qui réduisit fortement dès l’été 1940 les taxes sur le tabac et l’alcool pour doper le moral des travailleurs, nos dirigeants veulent des pauvres vertueux.
La caporalisation moralisatrice des masses, doublée de leur intoxication alimentaire et marchande, nourrit le terreau «populiste». Pour les ouvriers français au smic, fumer un paquet de cigarettes par jour coûtera bientôt 25 % du revenu mensuel. Faute d’argent disponible chez ces mêmes clients, la quasi-totalité des bistrots de France a fermé: il en reste 29.000 sur 600.000 il y a cinquante ans (selon France Boisson). Ainsi est mort un des principaux lieux de sociabilité français, une évolution inconnue en Espagne, dont la «modernisation» fut moins brutale et plus tardive.  À l’inverse de Churchill, qui réduisit fortement dès l’été 1940 les taxes sur le tabac et l’alcool pour doper le moral des travailleurs, nos dirigeants veulent des pauvres vertueux.
L’État peut bien promouvoir le sport et les cinq fruits et légumes par jour, la grande distribution ventile ses produits ultra-transformés.
La grande distribution et la restauration de masse ont aussi reconfiguré la société française. On mange de la perche du Nil à Boulogne-sur-Mer, le plus grand port de pêche d’Europe, du cochon est-allemand en Bretagne ou du cèpe des Balkans à Bordeaux! La grande distribution choisit et définit les fêtes en fonction de stricts impératifs commerciaux: le Nouvel An chinois a supplanté le mardi gras. Et le Coca-frites-burger est souverain pour un Français sur deux, bel exploit. L’État peut bien promouvoir le sport et les cinq fruits et légumes par jour, la grande distribution ventile ses produits ultra-transformés.
La destruction de toute culture héritée et des liens anthropologiques est le dernier étage de cet édifice. Les cultures populaires et professionnelles (langues, fêtes) ont été laminées par excès de jacobinisme et par l’exode rural, sauf dans quelques villes ou régions périphériques de l’Hexagone (Bretagne, Vendée, Nord-Pas-de-Calais, Alsace). Le grand Bassin parisien et le centre de la France ont été déculturés au sens propre. La déconstruction de l’école et le refus de la transmission ont laissé le peuple très démuni, d’autant que des phénomènes complexes se sont intriqués: effondrement du maillage catholique dense jusqu’aux années 1970, arrivée de populations aux systèmes culturels les plus divers et diffusion d’une culture marchande de masse dénuée de toute signification. La construction du sens a fait défaut, projetant ses effets sur les structures familiales (effondrement du couple stable et multiplication des enfants ballottés ou sans père).
Aux États-Unis, cette alchimie complexe a conduit à l’élection de Donald Trump, ainsi que l’a précisément décrite à l’époque la correspondante du Figaro, Laure Mandeville. Elle est désormais en train de ronger l’Europe et détourne les pays d’Europe centrale de l’Union européenne. Si ces mêmes lignes sont poursuivies, le risque est parfaitement identifié.
* Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé et docteur en histoire, Pierre Vermeren a notamment publié «Le Choc des décolonisations. De la guerre d’Algérie aux printemps arabes» (Odile Jacob, 2015) et «La France en terre d’islam. Empire colonial et religions» (Belin, 2016).
Cet article est publié dans l’édition du Figaro du 16/04/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici
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