Les mensonges du Pouvoir algérien

Les critères que l’on utilise habituellement en politique pour expliquer les jeux de pouvoir ne s’appliquent pas à l’Algérie. Ses dirigeants actuels sont avant tout des imposteurs qui se sont fabriqués, un à un, de fausses biographies pour obtenir la considération de leurs concitoyens. De fil en aiguille, ils sont parvenus au plus haut sommet de l’État. Ils s’y maintiennent par la volonté des grandes puissances qui font mine de croire à leurs fables pour mieux les manipuler.

 | DAMAS (SYRIE)  

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Depuis une vingtaine d’années, la majorité des biographies des dirigeants algériens est falsifiée. Tous prétendent s’être battus pour la libération nationale face à l’Occupation française, rares sont ceux qui l’ont effectivement fait. Les vrais héros ont été écartés depuis longtemps.

Les médias internationaux découvrent avec stupeur la réalité du pouvoir algérien qu’ils se sont efforcés de dissimuler jusqu’ici. Celui-ci n’est pas détenu par un clan, mais par plusieurs dont la figure du président Bouteflika est le point d’équilibre.

Dans le pouvoir algérien, qui défend quoi ?

Ces clans se livrent entre eux une bataille féroce qui les a empêchés non seulement de désigner un successeur au président sortant, mais aussi un Premier ministre. En définitive, ils en ont désigné trois : Noureddine Bedoui, assisté de Ramtane Lamamra, tous deux flanqués d’un troisième, Lakhdar Brahimi.

Comprenons bien la répartition des rôles :

- Abdelaziz Bouteflika est un petit escroc qui fut le secrétaire de Houari Boumédiène et a su, au fil du temps s’inventer un passé [1]. Il usurpe la fonction présidentielle, depuis vingt ans, grâce à une série de violations de la Constitution et d’élections visiblement truquées. Hospitalisé en Suisse, durant deux semaines, pour des « contrôles médicaux périodiques », on lui a diagnostiqué des « problèmes neurologiques et respiratoires ». Constatant qu’il était incapable de donner son consentement à des soins, les médecins ont demandé qui était son tuteur légal pour les autoriser. Pour toute réponse, on a rapatrié le mourant grabataire sans le montrer. Puis, on a diffusé sur An Nahar TV de brèves images de lui, datant du 18 octobre 2017 que l’on a présentées comme filmées le 11 mars 2019 [2]. Enfin, on a diffusé une nouvelle lettre, qu’on lui a attribuée, pour annoncer le prolongement sine die de son mandat.

- Noureddine Bedoui a été désigné par la personne tenant la plume présidentielle comme Premier ministre. Il était jusqu’ici ministre de l’Intérieur et réputé proche d’un des frères du président sortant, Nacer Bouteflika. C’est lui qui avait imaginé la possibilité d’attribuer un cinquième mandat au président invalide et avait prétendument collecté six millions de signatures pour le soutenir. Son rôle est de faire durer l’illusion présidentielle.

- Ramtane Lamamra a été nommé Premier ministre adjoint. Il était jusqu’ici conseiller du président invalide, c’est-à-dire en réalité un des détenteurs à sa place du pouvoir. Il passe pour représenter les intérêts de l’ancienne puissance coloniale, la France.

- Lakhdar Brahimi a été nommé président de la Conférence nationale chargée de mettre en œuvre la transition démocratique, toujours annoncée, jamais amorcée. Ce retraité (85 ans) a été rappelé en raison de ses états de service : il a joué un rôle central dans la création du système actuel et représente les intérêts de la nouvelle puissance coloniale : les États-Unis.

Ce personnage de premier plan n’est aucunement celui qu’il prétend être. Issu d’une famille de collaborateurs de l’Occupant français, il est parvenu à faire accroire qu’il avait au contraire participé à la libération nationale.
• En 1965, il fut la dernière personne à recevoir Mehdi Ben Barka. Il informa les services secrets marocains de ses intentions et facilita ainsi l’enlèvement et l’assassinat du secrétaire de la Tricontinentale.
• En 1982, dans le cadre des efforts algéro-maroco-saoudiens, il conclut les Accords de Taëf mettant fin à la guerre civile libanaise en échange de l’instauration d’un régime confessionnel, totalement ingouvernable, plaçant de facto le pays sous le contrôle éternel de grandes puissances régionales et internationales.
• Fin 1991, il fut l’un des 10 membres du Haut Conseil de Sécurité algérien qui destitua le président Chadli Bendjedid, annula les élections municipales et ouvrit la voie à Abdelaziz Bouteflika vers le pouvoir [3].
• En 2000, il poussa à la création d’un service de Renseignement au sein de l’administration des Nations Unies [4].
• En 2001, à la demande de Washington, il conclut les Accords de Bonn mettant fin à l’intervention états-uno-britannique en Afghanistan et plaçant Hamid Karzai et les narco-trafiquants au pouvoir [5].
• En 2012, après la démission de Kofi Annan de son poste de médiateur en Syrie, il est nommé conjointement par l’Onu et par la Ligue arabe, non pas médiateur, mais « représentant spécial ». Loin de mettre en œuvre le plan de paix Lavrov-Annan qui avait été approuvé par le Conseil de sécurité, il travaille à appliquer le plan secret de son patron, le numéro 2 des Nations unies, Jeffrey Feltman, pour une reddition totale et inconditionnelle de la République arabe syrienne [6].

Le rôle des islamistes

Il existe plusieurs narrations de la décennie noire (1991-2002) durant laquelle 60 000 à 150 000 personnes périrent. La seule chose sûre, si l’on observe la longue période, est que les œuvres sociales wahhabites remplacèrent l’État dans les campagnes, que le terrorisme islamiste fut une tentative britannique d’exclure l’influence française, et que l’armée sauva le pays tandis que certains militaires basculèrent du côté des « égorgeurs ».

Lorsque tout fut terminé, en 2004, le président Bouteflika s’allia personnellement aux « égorgeurs » (islamistes [7]) contre les « éradicateurs » (militaires). Il se présenta comme un vieux soldat capable de faire la paix avec ses ennemis. En réalité, il s’alliait aux islamistes pour réduire le pouvoir de l’armée et des services de sécurité qui l’avaient placé au pouvoir.

- En 2013, Abdelaziz Bouteflika restructura le Département du Renseignement et de la Sécurité, lui retirant une large partie de ses attributions et de ses moyens et mettant à la retraite le général Mohamed Médiène.
- En 2014, il autorisa la branche armée du FIS, l’AIS —responsable de dizaines de milliers de morts—, à organiser un camp de formation au vu et au su de tous.
- En 2016, il fit recevoir le chef de l’AIS, Madani Mezrag par Ahmed Ouyahia (qu’il nomma peu après Premier ministre) et fit savoir qu’il disposait désormais d’une amnistie et d’une immunité.
- En mars 2019, son clan fait ressurgir Madani Mezrag sur le devant de la scène pour faire peser la menace d’une nouvelle guerre civile sur la population qui manifeste.

Dans ce contexte, la nomination de Lakhdar Brahimi prend tout son sens. Lorsqu’il était chargé du dossier syrien à l’Onu et à la Ligue arabe, il s’était battu pour une « solution politique » comprenant l’arrestation du président Bachar el-Assad et son remplacement par un professeur de la Sorbonne, Burhan Ghalioun. Or, celui-ci, collaborateur de la National Endowment for Democracy (NED/CIA), bien qu’officiellement partisan d’une Syrie non-confessionnelle, avait été le speech-writer d’Abbassi Madani, le chef du FIS, durant son exil au Qatar.

L’Algérie indépendante s’est d’abord construite dans le secret inhérent à la lutte de libération nationale. Puis ce secret a été maintenu et utilisé par certains pour construire une légende et s’y attribuer un rôle glorieux. Cette mystification, répétée durant des décennies, a privé le peuple de la compréhension des événements. Elle leur a permis de se rendre indispensables en entretenant à la fois le danger (les « égorgeurs ») et la protection (les « éradicateurs »). Prisonniers de leur propre mystification, ils sont aujourd’hui contraints de se soumettre au chantage de la France et des États-Unis.

[1Bouteflika, une imposture algérienne, Mohamed Benchicou, Le Matin, 2003.

[2] « Le report des élections algériennes et la bombe Brahimi », par Khalida Bouredji, Réseau Voltaire, 15 mars 2019.

[3Islam and democracy : the failure of dialogue in Algeria, Frédéric Volpi, Pluto Press, 2003 (p. 55 et suivantes).

[4] « Rapport du Groupe d’étude sur les opérations de paix de l’Organisation des Nations Unies », Nations Unies A/55/305, ou S/2000/809.

[5] « L’opium, la CIA et l’administration Karzai », par Peter Dale Scott, Traduction Anthony Spaggiari, Réseau Voltaire, 10 décembre 2010. « Le partenaire afghan de Monti », par Manlio Dinucci, Traduction Marie-Ange Patrizio, Il Manifesto (Italie), Réseau Voltaire, 9 novembre 2012.

[6] « L’Allemagne et l’Onu contre la Syrie », par Thierry Meyssan, Al-Watan (Syrie) , Réseau Voltaire, 28 janvier 2016.

[7] Nous distinguons la religion musulmane de sa manipulation politique, l’islamisme, tel que formulé par la Confrérie des Frères musulmans. NdlR.

Thierry Meyssan

Thierry MeyssanConsultant politique, président-fondateur du Réseau Voltaire. Dernier ouvrage en français : Sous nos yeux – Du 11-Septembre à Donald Trump(2017).

La CPI s
Réseau Voltaire

Voltaire, édition internationale

https://www.voltairenet.org/article205656.html

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Communiquer dans un monde globalisé, le nouveau défi des Etats

 

Communiquer dans un monde globalisé, le nouveau défi des Etats

La notion d’image de marque, spécifique aux domaines de la communication et du marketing, s’impose depuis quelques années dans les relations internationales. C’est ce que l’on appelle le nation branding : un pays est une marque. Outre l’aspect économique, le nation branding est révélateur de bouleversements dans les relations internationales, dans un contexte de mondialisation.

La guerre du Vietnam fut l’une des plus médiatisées

Avec l’avènement de la télévision, des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication, puis des réseaux sociaux, l’information circule plus librement. Les politiques intérieures et extérieures sont plus médiatisées par des canaux non-officiels ou informels, entrainant des réactions : manifestations contre la guerre du Vietnam, devoir d’ingérence dans la crise du Biafra… Un Etat doit donc désormais tenir compte de nouvelles partie prenantes : les autres Etats bien sûr, mais aussi leurs opinions publiques, les média, les marchés financiers…

La notion de nation branding est théorisée par le consultant Simon Anholt, spécialiste du domaine. L’exemple par excellence est celui des Etats-Unis, où l’image de marque est la plus travaillée. Toutefois, on voit de plus en plus d’Etats faire leur propre promotion, notamment les pays émergents. Il peut s’agir d’une promotion touristique générale, pour favoriser les investissements, ou simplement pour une meilleure image. Des pays comme l’Arabie Saoudite ou les Emirats arabes unis ont régulièrement recours à des agences de communication pour redorer leur image1. L’un des exemples les plus visibles et récents de cette stratégie est le site Kawa News, qui présente l’Arabie Saoudite comme destination culturelle et touristique, sans parler de politique, donnant une image jeune et cool d’une monarchie conservatrice.

Si l’Arabie Saoudite ou le Qatar maintiennent de très bonnes relations avec la France, ces pays sont largement décriés par la société française. L’affaire Khashoggi est à ce titre intéressante : elle ne représente aucun intérêt stratégique pour des pays comme les Etats-Unis ou la France. Pourtant, les révélations faites par les média occidentaux ont fait réagir les opinions publiques. Les réactions sont allées jusqu’à remettre en cause l’intervention saoudienne au Yémen, et la vente d’armes à Riyad. Pourtant, l’intervention saoudienne a commencé dès 2015, simultanément avec les crimes de guerre. Il aura fallu attendre l’affaire Khashoggi pour que les opinions publiques remettent en cause la politique intérieure et extérieure du Royaume saoudien, obligeant les gouvernements de pays occidentaux à réviser, au moins en surface, leurs relations avec Riyad.

1 https://www.challenges.fr/media/ces-communicants-que-l-arabie-saoudite-paie-a-prix-d-or_624298

nation branding

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Mauvaise nouvelle pour le climat : la France commence à importer du gaz de schiste

ENERGIE

Mauvaise nouvelle pour le climat : la France commence à importer du gaz de schiste

PAR OLIVIER PETITJEAN

L’affaire avait fait grand bruit il y a trois ans : la France, qui a interdit l’exploitation du gaz de schiste sur son propre territoire, allait-elle importer du gaz de schiste en provenance des États-Unis ? Cette source d’énergie très controversée, en raison des impacts environnementaux de la fracturation hydraulique, allait-elle quand même alimenter les chaudières et plaques de cuisson françaises ? La réponse est oui.

Les importations de gaz de schiste américain ont effectivement commencé à l’automne 2018, selon les données rendues publiques par l’agence état-sunienne d’information sur l’énergie. Et cela ne fait que commencer. Le navire méthanier Provalys, revendu l’année dernière par Engie à Total, devait accoster cette semaine au port de Montoir, à proximité de Saint-Nazaire, en provenance du terminal d’exportation de gaz de Sabine Pass. Celui-ci, situé à la frontière entre la Louisiane et le Texas, appartient à la firme américaine Cheniere. Le Provalys semble avoir changé de cap depuis la première publication de cet article (voir précisions ci-dessous).

« Le gaz naturel américain est importé directement en France depuis fin 2018 »

Elengy, filiale d’Engie qui gère le terminal méthanier de Montoir (et deux terminaux similaires à Fos-sur-Mer), a confirmé à l’Observatoire des multinationales que « le gaz naturel américain est importé en Europe depuis 2017 et directement en France depuis fin 2018 ». Tout en ajoutant que « le nom des importateurs et le détail des cargaisons sont des informations commercialement sensibles que nous ne sommes pas autorisés à divulguer ». Même invocation du secret commercial du côté du quatrième et dernier terminal méthanier française, celui construit par EDF à Dunkerque, récemment revendu à l’opérateur belge Fluxys.

L’Observatoire des multinationales, édité par Basta !, a donc sollicité les entreprises susceptibles d’avoir acheté ce gaz pour le distribuer en France, à savoir les fournisseurs EDF, Engie et Total (qui a récemment absorbé Direct Energie et Lampiris sous la marque Total Spring, prenant la troisième place du marché). Aucune n’a souhaité répondre. L’autre possibilité est que ce gaz ait été acheté par des clients industriels, par exemple pour produire… du plastique (lire à ce sujet : Les liens étroits et méconnus entre le gaz de schiste et l’explosion des déchets plastiques).

Contrats d’approvisionnement signés… au moment de la COP 21

En 2015, juste avant la Conférence de Paris sur le climat, Engie et EDF avaient signé des accords d’approvisionnement avec Cheniere, pionnière de l’exportation du gaz de schiste américain avec les terminaux de Sabine Pass et de Corpus Christi (voir ici). Selon les données officielles, la majorité du gaz exporté vers la France transite par le terminal de Sabine Pass, et par celui de Cove Point, dans la baie de Chesapeake, appartenant à Dominion Energy.

L’essor du gaz de schiste aux États-Unis, un pays qui était auparavant un importateur net, a créé une situation de surproduction et une baisse des prix. Les industriels états-uniens se sont donc rapidement intéressés aux marchés d’exportation. La construction de plusieurs dizaines de nouveaux gazoducs et terminaux méthaniers est planifiée le long des côtes du golfe du Mexique et de la façade Atlantique, dont certains financés par des banques françaises, en particulier la Société générale.

Le gaz, aussi nuisible pour le climat que les autres hydrocarbures

La contestation de ces nouvelles infrastructures gazières est aujourd’hui tout aussi virulente aux États-Unis que celle liée aux impacts locaux de la fracturation hydraulique – contamination de l’eau, séismicité, pollution de l’air, etc (voir ici). Le gaz est souvent présenté par les industriels comme une source d’énergie plus « propre » que le pétrole ou le charbon, et donc plutôt bénéfique pour la transition énergétique. Un discours porté en France par Engie et Total.

En réalité, si l’on tient compte de l’ensemble de la filière et notamment des émissions fugitives de méthane, un gaz à effet de serre plus puissant que le CO2, le gaz est tout aussi nuisible pour le climat que les autres hydrocarbures, voire davantage. De ce point de vue aussi, l’arrivée massive de gaz américain en France et en Europe n’est pas une bonne nouvelle.

NOTE : Depuis la première publication de cet article le 8 mars 2019, le Provalys a changé de cap. Même si sa destination officielle est toujours Nantes, il est actuellement (au 13 mars au matin) en train de tourner en rond à proximité de l’archipel des Açores. Il est possible qu’il attende une offre plus lucrative pour sa cargaison.

Olivier Petitjean

https://www.bastamag.net/Mauvaise-nouvelle-pour-le-climat-la-France-commence-a-importer-du-gaz-de

Free, victime de la guerre des prix en 2018

Free, victime de la guerre des prix en 2018

SEBASTIEN DUMOULIN Le 19/03 à 07:57
Le chiffre d’affaires de l’opérateur de Xavier Niel a stagné en 2018, à 4,9 milliards d’euros – SIPA

L’opérateur de Xavier Niel vient de clore un exercice cauchemardesque, caractérisé par les départs d’abonnés et la chute de l’action Iliad.

L’année 2018 restera marquée d’une pierre noire dans l’histoire de Free. Après avoir construit son succès commercial et son image de « trublion » des télécoms en cassant les prix, l’opérateur créé par Xavier Niel a connu un sévère retour de bâton.

L’an dernier,  la guerre des promotions a fait rage comme jamais dans les télécoms tricolores. Bouygues Telecom et SFR ont rivalisé d’offres toujours plus alléchantes… au détriment de Free. « 2018 a été marquée par la concurrence parfois irrationnelle de certains opérateurs », grince Thomas Reynaud, le directeur général d’Iliad – la maison mère de Free.

Panne de croissance

Sur la défensive,  Free a clairement été bousculé . Pour la première fois depuis son arrivée fracassante dans le mobile en 2012, l’opérateur y a perdu des abonnés – plus de 250.000 sur l’année. Pire, les abonnés à son offre Internet fixe – le coeur du réacteur de Free – ont également commencé à se faire la malle. Quelque 93.000 d’entre eux ont cédé aux sirènes de la concurrence en 2018.

Le résultat est une panne de croissance brutale. Les revenus d’Iliad – la maison mère de Free – progressaient d’environ 6 % par an ces trois dernières années. En 2018, ils ont stagné, à 4,9 milliards d’euros. Les marges se tassent également. L’Ebitda consolidé du groupe, à 1,7 milliard d’euros, recule de 1 %, contre des bonds de 6 % l’année précédente, 12 % en 2016 et même 16 % en 2015.

Cauchemar boursier

Dans ce contexte, l’action Iliad s’est effondrée ces derniers mois. Elle flirte avec les 90 euros, très loin de ses plus hauts historiques aux alentours de 240 euros. En moins de deux ans, le titre aura perdu près des deux tiers de sa valeur. Il est actuellement à son plus bas depuis sept ans… c’est-à-dire depuis le lancement de Free Mobile. Pour la Bourse, c’est comme si l’opérateur mobile, malgré son énorme succès et environ 20 % de parts de marché en France, n’avait pas créé de vale

Le cours d’Iliad reflète aussi la déception du marché, alors que le passage de quatre à trois opérateurs semble  plus improbable que jamais . Une telle opération serait un prélude à une remontée des prix. Mais personne n’est vendeur. « Il n’y aura pas de consolidation », réaffirme Thomas Reynaud.

Des jalons pour rebondir

« Nous sommes déçus par la performance commerciale, reconnaît le directeur général de Free, qui vise un retour à la croissance profitable en 2019. Le groupe se porte bien. Nous n’avons pas fait d’erreur stratégique. »

Pour rebondir, l’opérateur a planté des graines qu’il espère voir fleurir vite. En décembre, après huit ans d’attente, l’opérateur a sorti une  nouvelle version de sa Freebox, baptisée « Delta » . Le modèle, très haut de gamme, a connu des débuts chahutés en raison des problèmes de livraison et de ses tarifs très élevés.

Mais Free a révélé récemment  en avoir écoulé 100.000 en deux mois , ce qui est vu par les analystes comme une performance très raisonnable. Et Thomas Reynaud n’en démord pas : « La Freebox Delta en fait sourire certains, mais on prépare l’avenir. Dans 3 ou 4 ans, vous voudrez tous la fibre 10G. »

Iliad s’est également lancé l’année dernière dans sa première aventure internationale, en débarquant en Italie à l’été. En adoptant sa posture favorite de chevalier blanc des consommateurs floués par ses concurrents,  l’opérateur a reçu un accueil triomphal . En sept mois, Iliad a séduit 2,8 millions de clients de l’autre côté des Alpes. Les revenus de la filiale italienne représentent déjà 125 millions d’euros en 2018.

Enfin, Iliad accélère  sa conversion à la fibre optique . Il offre cette technologie d’avenir à plus de 10 millions de foyers. Avec un million de clients fibrés, Free est en deuxième position derrière Orange (2,6 millions de clients). De quoi rêver à des jours meilleurs, après la déception de 2018.

Sébastien Dumoulin
@sebastiendmln

John Maynard Keynes et le cercle des espions

John Maynard Keynes en 1915, entre Bertrand Russell (à gauche) et Lytton Strachey (à droite)
PHOTO : Ottoline Morrell/Wikimedia
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HISTOIRE

John Maynard Keynes et le cercle des espions

En novembre 1979, Margaret Thatcher, premier ministre, confirmait devant les Communes que Sir Anthony Blunt, conservateur des collections royales et cousin de la Reine mère, était bien le « quatrième » espion de Cambridge, le complice de Donald Maclean, Guy Burgess et Kim Philby. Côté américain, c’est en 1997, près de 50 ans après la fièvre maccarthyste qu’une Commission du Sénat présidée par le sénateur démocrate de New York, Daniel Moynihan, rendait compte de l’opération « Venona » chargée de décrypter les câbles envoyés par les officiers résidents du NKVD (puis KGB), installés dans les pays occidentaux. Ce rapport concluait :

« La complicité d’Alger Hiss du Département d’État semble établie, comme l’est aussi celle de Harry Dexter White du Département du Trésor. »

Ce dernier était devenu, à partir de 1941, le principal interlocuteur de John Maynard Keynes pour négocier les « prêts bails » à l’Angleterre et tenter de concilier leurs plans respectifs de réforme du système monétaire qui préparaient la conférence historique de Bretton Woods (juillet 1944).

Si une multitude de personnalités ont côtoyé des membres de l’un ou de l’autre de ces réseaux d’espionnage, l’ironie et le hasard de l’histoire veulent que Keynes ait été proche des deux à la fois.

Keynes, le parrain des « apôtres » de Cambridge

Keynes participait activement à deux « confréries » : la Conversazione Society et le groupe de Bloomsbury. Le premier, créé au début du XIXe siècle, élisait parmi les plus brillants d’entre eux un nombre très limité d’étudiants de Cambridge, surnommés les « apôtres » (apostles). Keynes avait été élu en 1903. D’autres économistes en étaient membres comme Ralph Hawtrey, Dennis Robertson et, plus tard, Frank Ramsey.

Le second groupe, beaucoup plus informel, avait été constitué en 1904, à l’initiative d’un étudiant du Trinity College de Cambridge, Thoby Stephen. Déçu de n’avoir pas été admis dans la très élitiste Society, il s’assure de la complicité d’un autre déçu, Clive Bell, pour inviter chez lui, au 46 Gordon Square, dans le quartier londonien de Bloomsbury, ceux de ses amis qui en étaient membres. Ce groupe qui se veut pacifiste, incroyant et non conventionnel, réunit toute la fratrie Stephen : Vanessa l’aînée (qui épousera Clive Bell en 1907), Virginia (qui épousera Leonard Woolf en 1912) et Adrian, le cadet.


Duncan Grant (à gauche) et John Maynard Keynes (à droite) FMI/Wikimedia

À la mort de Thoby, en 1906, c’est Vanessa qui prend en main le groupe auquel se joint Keynes. Vanessa Bell, peintre elle-même, devient la compagne d’un autre peintre, Duncan Grant, qui avait auparavant vécu en couple avec Keynes chez Virginia Stephen (qui n’était pas encore Virginia Woolf). Keynes continuera à soutenir son ami Duncan, mais il nouera une amitié presque amoureuse avec Vanessa. C’est dans la maison de campagne des Bell à Charleston, dans le Sussex, que Keynes écrira en 1919 Les conséquences économiques de la paix, entouré des trois enfants de Vanessa : l’aîné, Julian, le cadet Quentin et la benjamine Angelica, fille « biologique » de Duncan Grant. Keynes fait alors quasiment partie de la famille Bell.

Dans les années 1920, Keynes devient le « parrain » des apôtres de la nouvelle génération. Julian Bell, étudiant à Cambridge, lui fait rencontrer quelques-uns de ses amis les plus brillants et notamment son compagnon, Anthony Blunt devenu apôtre en 1927, un an avant Julian. À cette époque, la Conversazione Societydiscute davantage de philosophie, d’art et de littérature que de politique. Le couple se sépare mais dans la bonne tradition de Bloomsbury, les deux hommes restent des amis et des confidents proches. Le futur historien de l’art vit alors en couple avec Guy Burgess, lui-même élu apôtre en 1932.

Fascinés par le « miracle » stalinien

Le collègue et ami de Keynes, Maurice Dobb, a certes fondé la première cellule communiste à Cambridge dès 1920, mais celle-ci peine à recruter. Il faut attendre la crise de 1929 et la montée du fascisme pour qu’il parvienne à remplir la « Maison rouge » où se tiennent les réunions de cellule. La Conversazione societyse radicalise alors et beaucoup des « élus » affichent ouvertement des sympathies pour le communisme et l’Union soviétique, qui contraste avec un anti-américanisme que le New Deal de Roosevelt ne remet pas en cause.

Autour de ces jeunes Cambridgiens, fascinés par le « miracle » stalinien, se noue ainsi un réseau amical très radicalisé, auquel appartient également Kim Philby puis John Cairncross (le « cinquième » de Cambridge) et Michel Straight. Ils participent à des manifestations pacifistes, infiltrent les associations, et se réunissent fréquemment à Charleston, dans la maison de campagne des Bell, située à quelques centaines de mètres de la ferme de Tilton, la ferme de Keynes. Angelica Garnett, la demi-sœur de Julian et la filleule de Keynes se souviendra plus tard dans Trompeuse gentillesse :

« Des discussions bruyantes et animées entre Julian et ses amis sur la pelouse de Charleston qui ne me rassuraient guère… foisonnant d’idées, s’exprimant avec aisance et bien informés, les amis de Julian me terrorisaient à la fois par leur brio intellectuel… et par leur vision du monde en général qui semblait considérer l’élément humain comme négligeable. »

Keynes s’inquiète, lui aussi, de cette radicalisation qui remet en cause son influence sur la jeune génération. Pour lui, le marxisme n’est qu’une croyance, une maladie de l’âme. Marié à une Russe, la ballerine Lydia Lopokova, il n’a aucune illusion sur le paradis socialiste dont, par sa belle-famille, il connaît les méthodes. Julian Bell commet une forme de parricide œdipien en écrivant dans le New Statesman, que lui et ses amis ne pouvaient plus accorder :

« Toute confiance aux prophéties de Maynard Keynes sur la prospérité éternelle et toujours croissante du capitalisme… et il serait difficile de trouver quelque personne ayant des prétentions intellectuelles qui n’accepterait pas l’analyse marxiste de la crise actuelle. »

 

Mais cette radicalité n’implique pas de basculer dans l’espionnage. Comme l’écrira John Le Carré dans La Taupe en pensant inévitablement aux « cinq » :

« La plupart des taupes anglaises avaient été recrutées avant la guerre et étaient issues de la haute bourgeoisie, c’étaient même parfois des aristocrates et des nobles dégoûtés de leurs origines et qui étaient devenus secrètement des fanatiques, beaucoup plus que leurs camarades des classes laborieuses anglaises qui sont des paresseux. »

« L’esthète aux yeux froids et le chérubin dissolu »

Kim Philby était un protégé de Maurice Dobb et un élève de Dennis Robertson, qui fut un temps le plus proche collaborateur de Keynes et à qui on doit la théorie de la « trappe à liquidité » reprise dans la Théorie Générale. De retour d’un voyage mouvementé à Vienne en 1934, où il n’a échappé à la police de Dollfuss qu’en s’enfuyant par les égouts de la ville (ce qui inspirera plus tard Graham Greene pour le scénario du Troisième homme), marié à une communiste juive qu’il a fait sortir d’Autriche, Philby est contacté par « Otto » (Arnold Deutsch) qui a pour mission de créer un réseau de brillants éléments susceptibles d’infiltrer l’administration et les services secrets britanniques.

On lui demande alors de feindre d’abjurer son communisme et de se rapprocher de groupes très droitiers, voire fascistes ou nazis. Philby recrute d’abord Donald Maclean, puis Guy Burgess et Anthony Blunt. Tous parviendront à pénétrer les services secrets britanniques ou le Foreign Office. C’est Blunt qui contactera l’« apôtre » Michael Straight, un riche héritier américain. Victor Rothschild, troisième Baron du nom, « apôtre » proche de Keynes et très lié à Blunt et à Burgess, sera soupçonné d’avoir appartenu au réseau, mais aucune preuve n’est jamais venue confirmer cette hypothèse.

Rien ne permet d’affirmer que Julian Bell ait été approché, mais compte tenu de sa proximité idéologique et amicale avec les « quatre de Cambridge » il est vraisemblable qu’il l’ait été. On pourrait voir dans un éventuel refus de l’héritier présomptif de Bloomsbury, la raison profonde de décisions mal comprises par son entourage : un départ précipité pour l’Université de Wuhan (Chine) en 1935, puis son engagement très anti-bloomsburien dans la guerre d’Espagne, où il trouvera la mort en juillet 1937.

Pendant toutes ces années 30, Keynes ne cessera de fréquenter ce groupe de jeunes Cambridgiens brillants et radicaux, ses élèves, souvent des « apôtres. » À Cambridge, ils sont invités aux parties qu’il organise pour maintenir les « liens sociaux » au sein de l’élite cambridgienne et entretenir son ascendant. Le biographe de Keynes, Robert Skidelsky, écrit ainsi :

« Blunt et Burgess faisaient partie du cercle cambridgien de Keynes… L’esthète aux yeux froids (cold-eyed) et le chérubin dissolu étaient sans doute suffisamment attirants, intelligents et amusants pour passer du temps avec eux. »

Le professeur Dennis Robertson, quant à lui, refusera de soutenir Philby dans ses candidatures à un poste dans l’administration. Il devra faire ses preuves en Espagne comme journaliste pro-franquiste avant d’avancer dans sa mission d’infiltration. Guy Burgess, devenu producteur à la BBC, fera fréquemment intervenir, Lydia Keynes, pour évoquer la littérature russe.

Keynes pouvait-il pour autant connaître ou deviner les activités clandestines de ses disciples ? Les taupes étaient trop bien nées pour être soupçonnables…

Bretton Woods, nid d’espions ?

L’infiltration de l’administration américaine est tout autant connue, mais moins assumée. Si, en Angleterre, l’exfiltration vers l’URSS de Maclean et Burgess (en 1951) puis de Philby (en 1962) ne laisse pas grand doute sur leur compromission, le discrédit du maccarthysme a favorisé un certain déni aux États-Unis. C’est ainsi que les accusations à l’encontre de Harry Dexter White, l’ordonnateur de la Conférence de Bretton Woods et père fondateur du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, ont souvent été considérées comme peu fondées.


Harry Dexter White (à gauche) et John Maynard Keynes (en 1946) FMI/Wikimedia

Fils d’émigrés juifs lituaniens de Boston, White avait tardivement repris des études pour soutenir une thèse à Harvard sous la direction de Frank Taussig, mais il ne parvient pas à obtenir un poste à Harvard du fait, sans doute, de sa judéité. Recommandé par Taussig et par son ami et collègue Lauchlin Currie, l’économiste Jacob Viner le fait entrer au Trésor en 1934. Il se rend rapidement indispensable auprès d’Henry Morgenthau Jr., le secrétaire au Trésor.

Dans les années 1930, le Parti communiste américain avait développé un réseau d’influence dirigé par un journaliste, Whittaker Chambers. D’après ce qu’il dévoilera plus tard dans Witness (et au FBI !), il prend contact avec White pour obtenir des renseignements et influencer les positions américaines. Mais les purges staliniennes conduisent Chambers à renier sa foi, quitter le réseau, et se confier à une haute personnalité, Adolf Berle, proche conseiller de Roosevelt.

La rencontre a lieu à Washington, en septembre 1939. L’esprit sans doute embrumé par l’alcool, il donne le nom des membres de son réseau dans lequel apparaissent des fonctionnaires du Trésor proches de White : Frank Coe, Solomon Adler, Harold Glasser. On y trouve aussi le nom de Lauchlin Currie, conseiller économique de Roosevelt, un des chefs de file des économistes « keynésiens » américains et que Keynes évoquera par la suite dans ces termes :

« Un de mes vieux amis et je le connais bien, mais il n’y a personne avec qui il est plus difficile de traiter. Il est extrêmement méfiant et jaloux, très anti-britannique. » (cité par R. Skidelsky)

Whittaker a-t-il prononcé le nom de White ? Whittaker affirme que non. Le journaliste Isaac Don Levine, qui assiste à la rencontre, soutient que oui. Adolf Berle, qui travaille quasi quotidiennement avec White, ne le met pas dans la liste qu’il enverra plus tard à l’administration.

L’anglophobie du clan Roosevelt

Des contacts sont repris au printemps 1941 pour préparer le retour aux États-Unis de l’espion Iskhak Akhmerov alias « Bill » ou « Michael Green. » C’est un miraculé des purges. Rappelé à Moscou comme beaucoup d’agents, il échappe suffisamment longtemps aux exécutions pour redevenir utile aux services secrets pour son expérience de l’Amérique. White sera le principal acteur de l’opération « Snow » dont l’objectif est… de faire entrer les États-Unis dans la guerre ! Il sera l’un des principaux auteurs de l’ultimatum adressé au Japon en novembre 1941.

Si le secrétaire d’État, Cordell Hull, était lui aussi sur une ligne dure, le secrétaire à la Guerre Henry Simpson demandait des allégements dénoncés par White qui, de son côté, met en garde contre un « Munich oriental » qui « abaisserait l’éclat du leadership mondial de l’Amérique dans le combat d’une grande démocratie contre le fascisme » (cité par Benn Steil dans The Battle of Bretton Woods). L’attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, préservera ainsi l’URSS d’un nouveau front à l’Est. Plus tard, on mettra également en cause White pour sa participation au plan Morgenthau – vraisemblablement communiqué aux Soviétiques pendant la Conférence de Bretton Woods – et qui visait à ruraliser l’Allemagne. Enfin, on lui reprochera d’avoir fait livrer à l’URSS les planches à billets qui permettaient d’imprimer une monnaie d’occupation liée au dollar.

White et Keynes ne font vraiment connaissance que lors des nombreux voyages de Keynes aux États-Unis pendant la guerre, toujours accompagné de son épouse Lydia. Il s’agit moins alors de discuter d’un nouvel ordre économique monétaire que de négocier des prêts à l’Angleterre. Keynes comprend vite que son principal interlocuteur ne sera pas le patelin secrétaire au Trésor Morgenthau mais son « assistant » White. L’anglophobie de White est en ligne avec celle de Roosevelt. Il s’agit d’en terminer avec l’Empire britannique – ce qui arrange aussi l’Union soviétique.

C’est White qui souhaite inviter l’URSS à la conférence de Bretton Woods consacrée à la mise en place d’un système monétaire fondé sur des changes fixes et la convertibilité des monnaies. Keynes, quant à lui, ne voit pas comment une économie aussi administrée et planifiée que l’URSS pourrait se plier aux règles du système. Pendant la Conférence de Bretton Woods, beaucoup d’observateurs ne manquent pas de remarquer la russophilie de White. Le très actif assistant de White, Édouard Bernstein, se souviendra bien plus tard d ans son livre-entretien avec Stanley Black que « White était un peu anti-anglais, et ça apparaissait souvent. Il n’y a aucun doute que Harry était proche des Russes. »

White, père du « FMI » et agent des Soviétiques

Sur le plan des relations internationales, les convictions de White étaient aussi celles de Roosevelt : faire émerger un nouvel ordre international fondé sur l’alliance des deux plus grandes puissances de l’époque, les États-Unis et la Russie. Il n’est pas certain, néanmoins, que Roosevelt aurait partagé sa confiance dans la planification. White écrit ainsi que « la Russie est le premier exemple d’économie socialiste en action. Et ça marche ! » (cité par Benn Steil). Sa naïveté et ses imprudences dans une diplomatie parallèle qui outrepassait ses fonctions sont reconnues même par ses défenseurs. Mais White a-t-il été au-delà ?

Après Chambers, d’autres dénonciations interviendront : celle de Katherine Perlo en avril 1944 (pour se venger de son ex-mari, Victor qui dirigeait le réseau) et celle d’Elizabeth Bentley. Les différentes listes se recoupent largement et on y retrouve, outre White, les noms de personnalités présentes à Bretton Woods comme Lauchlin Currie, Solomon Adler, William Ullmann et Gregory Silvermaster. Lorsqu’à l’été 1948, Chambers et Bentley rendent publiques ces accusations devant le Comité spécial sur les activités anti-américaines (HUAC), White demande à comparaître pour défendre son innocence. Il doit alors affronter un jeune représentant ambitieux, Richard Nixon qui 25 ans plus tard, devenu Président, mettra fin au système de Bretton Woods.

Ces témoignages venant de personnes fragiles ne peuvent constituer des preuves, mais tous les éléments nouveaux qui se sont accumulés depuis 1948 vont dans le même sens. « Venona » révèle qu’entre le 16 mars 1944 et le 8 janvier 1946, White était cité dans 18 câbles sous différents noms de code (Lawyer, Jurist, Richard, Reed). La chute du mur de Berlin, les témoignages d’agents survivants et l’ouverture des archives personnelles de White ont alourdi les charges. White était bien un agent soviétique convaincu que ce qui était bon pour l’URSS l’était aussi pour les États-Unis.

Il ne pensait sans doute pas trahir en défendant des positions qu’il aurait soutenues, même sans la pression des agents du NKVD. Il est, néanmoins, difficile d’admettre qu’il ignorait commettre des actes illégaux. Trois jours après son audition au Congrès, White meurt d’une crise cardiaque ou… d’une surdose de digitaline. Les autres membres du réseau devront quitter l’administration. Frank Coe rejoindra la Chine de Mao, qu’il conseillera. Il sera rejoint par Solomon Adler et son épouse Dorothy Richardson, également présente à Bretton Woods. Ils sont tous les trois enterrés dans un cimetière de Pékin. Lauchlin Curie, d’origine canadienne, sera déchu de sa nationalité américaine.

White écarté du FMI par Edgar Hoover

D’après Curt Gentry dans Edgar Hoover : The Man and the Secrets, Lord Halifax aurait dès 1941 informé Roosevelt des activités clandestines de White sans susciter de réactions de sa part. L’ambassadeur, ancien ministre des Affaires étrangères de Neville Chamberlain, savait tout des confidences du transfuge soviétique Wariss Krivitsky, interrogé par le FBI et le MI5 avant de se « suicider » (probablement un assassinat) et qui aurait pu donner le nom de White au MI5.

Si l’ambassadeur avait des informations sur les activités clandestines de White, on imagine mal qu’il n’en ait pas averti Keynes lors de ses séjours aux États-Unis. La complaisance de White à l’égard des Russes à Bretton Woods aurait pu susciter des doutes. Il envoie ainsi cette note au gouverneur de la Banque d’Angleterre qui pourrait laisser sous-entendre quelques soupçons. Keynes y énonce les « victoires » de la Russie :

« 1. Quotas trop importants au Fonds ; 2. Contribution trop faible à la Banque ; 3. Souscription en or réduite ; 4. Dispositions permettant à l’or qu’ils amènent de ne jamais quitter Moscou ; 5. Exonération virtuelle de la clause de fixité des taux de change et ainsi de suite… »

Il ajoute :

« Presque toutes les concessions, toutefois, l’ont été au détriment des Américains. La préoccupation de la politique américaine a été d’apaiser les Russes » (dans Ed Conway, « The Summit : The Biggest Battle of the Second World War »).

En 1946, Keynes apprendra des autorités américaines qu’elles ont renoncé à nommer White directeur général du FMI, alors que sa nomination était considérée comme acquise. Le Président avait pris connaissance d’un rapport d’Edgar Hoover, directeur du FBI, qui mettait White en cause. N’ayant personne d’autre à proposer, Truman décide de laisser la direction à un Européen, le Belge Camille Gutt. Depuis c’est toujours un Européen – souvent un·e Français·e, qui a dirigé cette organisation laissant aux Américains la présidence de la Banque mondiale.

Gutt entre en fonction le 6 mai 1946. Le mois précédent Keynes était revenu épuisé de la conférence de Savannah consacrée à la mise en place du Fonds et de la Banque. Il s’y était entretenu une dernière fois avec un White déchu et amer. L’Américain, contre qui il avait si souvent bataillé, l’avait physiquement soutenu lorsque dans le train qui les ramenait à Washington, Keynes s’était écroulé victime d’un énième malaise cardiaque, le dernier avant celui qui l’emportera trois semaines plus tard dans sa maison de Tilton, un dimanche de Pâques.

Jean-Marc SiroenProfesseur d’économie internationale, Université Paris Dauphine – PSL

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

https://www.alternatives-economiques.fr/john-maynard-keynes-cercle-espions/00084978

Le pape François refuse la démission du cardinal Barbarin

 

Le pape François refuse la démission du cardinal Barbarin

JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP
Le cardinal Barbarin, le 7 mars 2019, à Lyon.
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« Invoquant la présomption d’innocence », le pape François « n’a pas voulu accepter » la démission du cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, explique ce dernier dans un communiqué publié sur le site de son archidiocèse ce mardi. Il annonce toutefois se mettre « en retrait » de la conduite de l’archidiocèse lyonnais.

Le pape François a refusé la démission de l’évêque de Lyon, le cardinal Philippe Barbarin, qu’il était venu lui présenter lundi au Vatican, quelques jours après sa condamnation par le tribunal correctionnel de Lyon à six mois de prison avec sursis pour non-dénonciation d’abus sexuels commis par le père Preynat. C’est le cardinal lui même qui a annoncé mardi cette décision par un communiqué de quelques lignes publié sur le site du diocèse de Lyon.

Laure Robin@Laure__Robin

Communiqué officiel – rencontre du cardinal Philippe Barbarin et du pape François le 18 mars 2019 @diocesedelyon http://lyon.catholique.fr/actualites/textes-et-communiques/2019/03/19/communique-officiel-rencontre-du-cardinal-philippe-barbarin-et-du-pape-francois-le-18-mars-2019/ 

Communiqué officiel – rencontre du cardinal Philippe Barbarin et du pape François le 18 mars 2019

Lundi matin, j’ai remis ma mission entre les mains du Saint Père. En invoquant la présomption d’innocence, il n’a pas voulu accepter cette démission.

lyon.catholique.fr

30 personnes parlent à ce sujet

« En invoquant la présomption d’innocence, il n’a pas voulu accepter cette démission, écrit l’archevêque. Il m’a laissé la liberté de prendre la décision qui me paraît la meilleure pour la vie du diocèse de Lyon, aujourd’hui. À sa suggestion et parce que l’Église de Lyon souffre depuis trois ans, j’ai décidé de me mettre en retrait pour quelque temps, » précise-t-il. Mgr Philippe Barbarin reste donc archevêque de Lyon. C’est l’actuel vicaire général du diocèse, Yves Baumgarten, qui se chargé de « la conduite du diocèse » à compter de ce jour précise le communiqué.

Le 7 mars, à l’annonce du jugement, le cardinal Barbarin avait annoncé son intention de faire appel de sa condamnation. En droit français, l’appel est suspensif et le cardinal est donc présumé innocent jusqu’à ce que le verdict en appel ne soit rendu. Ce choix du Souverain pontife se situe donc dans la ligne de ce qu’il avait annoncé dès mai 2016 au quotidien La Croix. Accepter cette démission, estimait-il à l’époque, « serait un contresens, une imprudence. On verra après la conclusion du procès. Mais maintenant, ce serait se dire coupable. »

La décision du pape François et cette suggestion de se mettre en retrait formulée par l’évêque de Rome ont été répétées par Alessandro Gisotti, directeur ad interim du Bureau de presse du Saint-Siège ce mardi. « Le Saint-Siège, a-t-il ajouté, tient à redire sa proximité avec les victimes d’abus, avec les fidèles de l’archidiocèse de Lyon et avec toute l’Église en France qui vivent des heures douloureuses ».

Opacité démocratique : mais pourquoi la France a-t-elle demandé à Bruxelles de repousser les négociations commerciales avec les Etats-Unis après les élections européennes ?

QUELQUE CHOSE À DÉCLARER ?
Opacité démocratique : mais pourquoi la France a-t-elle demandé à Bruxelles de repousser les négociations commerciales avec les Etats-Unis après les élections européennes ?

Atlantico: Comment expliquer ce choix du gouvernement ?

Christophe Bouillaud: D’abord par un minimum de réalisme électoral. Comme je l’ai déjà dit dans vos colonnes, il est évident pour toute personne sachant lire un sondage d’opinion que la majorité des Français se positionne comme assez peu favorable à l’approfondissement de la mondialisation dans tous ses aspects. A la veille d’une élection de mi-mandat, comme l’est en pratique l’élection européenne de mai 2019 pour Emmanuel Macron, il parait donc raisonnable pour un représentant du pouvoir à Paris de faire une telle demande à ses pairs européens de remettre toute négociation à après les élections. En raison de cette hostilité majoritaire de l’opinion publique française, il est très urgent d’attendre, de ne pas voir cette question d’un éventuel accord commercial avec les Etats-Unis s’inviter dans le débat électoral français, et bien sûr d’empêcher les opposants de s’en saisir pour accroître leur audience électorale. Ils ne sont pas dans une forme politique excellente, mais qui sait l’un ou l’une d’entre eux pourrait saisir avec toute la vigueur voulue la perche ainsi tendue.

En voulant éviter l’émergence de cette question dans le débat électoral, le gouvernement ne prend-il pas le risque de donner une impression de dissimulation sur cette question?

Oui, si s’enclenche à ce propos un « effet Streisand ». En reportant les négociations transatlantiques à après les élections européennes, il y a bien sûr le risque que les opposants présentent dans leur propagande électorale ce report comme la preuve même que quelque chose de très délétère pour les électeurs français se prépare en coulisses – le « poulet au chlore » risque par exemple de sortir des placards. De fait, toutes les rumeurs sur le contenu même des négociations pourront commencer à circuler, et le gouvernement n’aura donc pas de moyens de démentir ces allégations, puisqu’officiellement, les négociations seront au point mort.

En réalité, il n’y a guère de bonne solution pour le gouvernement actuel. En effet, puisqu’il veut aller vers un approfondissement du libre-échange dont la majorité de nos concitoyens ne veut pas, il ne peut que louvoyer. Qu’il autorise la Commission à engager les négociations commerciales ou qu’il demande qu’on les retarde, il reste que ce gouvernement voit toujours l’approfondissement du libre-échange comme une chose positive, en contradiction avec la majorité du pays. Mais si j’ose dire, être contre la majorité du pays ne semble pas le déranger plus que cela, tant qu’il ne perd pas les élections européennes.

En quoi un tel choix paraît incompatible avec la logique du « Grand débat » initié par le gouvernement ?

C’est sûr que, si le gouvernement se croyait en mesure de convaincre les électeurs des bienfaits de l’approfondissement du libre-échange, que ce soit avec les Etats-Unis ou avec tout autre pays, il se lancerait bravement dans la bataille électorale en soulignant que les négociations transatlantiques constituent l’amorce d’une relance bienvenue du commerce mondial, d’une relance créatrice d’emplois en France. Or il sait bien que c’est peine perdue de se lancer dans une telle démonstration vu l’état du corps électoral français, d’où sa tentation de sursoir, et surtout de ne pas débattre de ce sujet pendant la campagne électorale des européennes.

Ce genre d’évitement cadre cependant mal avec la rhétorique officielle du «Grand débat », où les Français ont été invités à discuter des orientations majeures du pays. Pour ne prendre qu’un seul exemple, c’est tout de même bien contradictoire de faire réfléchir d’un côté les Français à la transition environnementale dans le cadre « Grand Débat », et, de l’autre, de laisser ouverte la possibilité de négocier un approfondissement du libre-échange avec les Etats-Unis de Donald Trump, dont la vision économique se situe pourtant à l’antithèse exacte de ce qu’il faudrait faire pour réduire les émissions de gaz à effets de serre. Sauf erreur de ma part, D. Trump a retiré son pays des « Accords de Paris » signés à la COP 21. Ou alors, est-ce que les Européens, dont notre propre gouvernement, pensent sérieusement qu’ils pourraient imposer leur vision de la transition environnementale, inscrite dans ces mêmes Accords,  à un Donald Trump ? Les négociations commerciales engagées avec les Etats-Unis ressemblent tout de même fort à un chantage de D. Trump à notre égard. Est-ce bien sérieux d’y aller sans exercer un contre-chantage si l’on se veut le défenseur des intérêts européens –dont celui environnemental réaffirmé il y a peu lors de la tournée africaine d’Emmanuel Macron ? Mais alors il faudrait assumer le conflit avec le dit Trump, et là je doute que les Européens soient aussi unis qu’ils le prétendent.

Cependant, si l’on prend de manière plus réaliste le « Grand Débat » pour ce qu’il est jusqu’ici, un immense exercice de pédagogie de l’action gouvernementale, qui, d’ailleurs, ne semble avoir mobilisé que les milieux sociaux les plus proches de sa base électorale, il est assez logique que le commerce international soit exclu de la discussion. Il est, je le répète, de notoriété publique désormais que les Français y sont « réfractaires ».

La question du commerce international est-elle une exception en ce sens ? Quels sont les sujets qui ont pu être considérés comme « trop importants » pour être débattus durant la campagne ? En quoi s’agit-il d’une opportunité pour les oppositions ?

L’autre sujet sur lequel on voit bien que le gouvernement actuel cherche à temporiser n’est autre que la réforme promise des retraites. Le mouvement des « Gilets jaunes » a commencé, entre autres doléances, sur la question de l’augmentation de la CSG pour les retraités. Il y a eu un recul partiel sur cette mesure au mois de décembre 2018, mais le gouvernement maintient la non-indexation de fait des retraites en 2019 et en 2020. En fait, cette question des retraites est largement liée au dysfonctionnement de l’économie française et à sa désindustrialisation dans le cadre de la zone Euro. Remettre la réforme des retraites à plus tard permet donc déjà au gouvernement de ne pas lier les aspects macroéconomiques du financement des retraites et l’insertion de la France dans l’économie européenne. Bien sûr, cela évite aussi de donner aux partis d’opposition un motif de mobilisation. En effet, tout montre que la réforme des retraites ira vers une détérioration rapide du statut économique des retraités, alors même que déjà une partie d’entre eux sont en grande difficulté.  Dans le fond, le gouvernement reste largement maître de l’agenda médiatique des européennes. Ce sont ses propres réformes qui font nouvelle et débat. Les oppositions ne sont pas vraiment en mesure d’imposer leurs propres thèmes.

Plus généralement, aussi paradoxal que cela puisse paraître s’agissant d’une élection européenne, le gouvernement a tout intérêt  à ne pas avoir trop à préciser ce qu’il veut faire au niveau européen. En effet, les deux premières années du quinquennat Macron ont montré qu’il n’existait pas de volonté très affirmée de réformes en Europe. La nouvelle direction de la CDU vient ainsi d’enterrer tous les beaux projets de mutualisation budgétaire portés par Emmanuel Macron, mais ce n’est qu’un épisode d’une série de refus venant de nombreux dirigeants européens. En réalité, le plus probable est qu’après mai 2019 et avec la nouvelle Commission européenne, tout continue, lentement et sans inspiration, comme actuellement. Il est plus facile pour le gouvernement de monter tout un barnum autour des valeurs européennes menacée, surtout face au Rassemblement national, pas très technique sur les dossiers, que de dire de manière réaliste ce qu’on pourra réellement modifier.

 

https://www.atlantico.fr/decryptage/3568487/opacite-democratique–mais-pourquoi-la-france-a-t-elle-demande-a-bruxelles-de-repousser-les-negociations-commerciales-avec-les-etats-unis-apres-les-elections-europeennes–christophe-bouillaud

MERCI D’AVANCE !

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Révolution, le retour : le scénario d’un vrai dérapage insurrectionnel est-il en train de devenir possible en France ?

GILETS JAUNES, ROUGES, VERTS ET NOIRS ?
Révolution, le retour : le scénario d’un vrai dérapage insurrectionnel est-il en train de devenir possible en France ?

Atlantico : Dans quelle mesure peut-on assister à la naissance d’une forme révolutionnaire par la jonction entre des mouvements Blacks Blocks et des Gilets jaunes radicaux ?

Sylvain Boulouque :  Il y a des formes révolutionnaires qui préexistent puisqu’on retrouve ce mode de manifestations violentes depuis le XIXe siècle dans la société française, qui appelaient elles-aussi à renverser l’ordre établi avec des formes plus spécifiques à notre époque telles que les Black Blocs et autres factions autonomes qui essayent, de par des actions symboliques, de montrer la réalité de ce qu’est le pouvoir. On observe une nouveauté en termes de forme de mobilisation, pour l’instant difficilement cernable, avec des mobilisations 2.0, par internet, caractéristiquement imprévisibles, qui font que les flux de manifestants sont beaucoup plus rapides, beaucoup plus mouvants. Et il devient beaucoup plus difficile de savoir combien de personnes peuvent aujourd’hui participer à une manifestation.

Depuis le mois de décembre – et ce jusqu’au dernier weekend – on a vu des forces au départ hostiles l’une à l’autre manifester sinon ensemble du moins côte à côte. On a donc vu extrême gauche et extrême droite sur les mêmes lieux de manifestation. C’est un phénomène nouveau. Jusqu’à quel point cette cohabitation peut-elle durer ? C’est difficile à dire. On peut juste observer que les gauches révolutionnaires ont chassé les manifestations d’ultra-droite ces dernières semaines.

Ce qui est certain aujourd’hui, c’est que les Gilets jaunes, mouvement sociétal large mais qui a une idéologie mal définie, sont en train de manifester avec les Black Blocs, et donc que le mouvement d’extrême-gauche prend une ampleur telle qu’il n’en a probablement jamais eu jusqu’ici.

Après il faut relativiser. Tout d’abord il ne s’agit principalement que d’environ un millier de personnes, surtout présentes lors des manifestations parisiennes (ainsi qu’à Nantes, Bordeaux, Rennes ou Toulouse). Si on prend un point de comparaison par rapport à d’autres périodes historiques, telles que mai 68 par exemple, on est face à un phénomène très réduit par rapport à la mobilisation sociale de l’époque, où il y avait en plus un parti communiste extrêmement fort adossé au système communiste international.

Que ce soit pour les Black Blocs ou le sGilets jaunes, les revendications sont donc moins structurées et perceptibles. Ce qui ne signifie en rien qu’il n’y a pas de potentialité révolutionnaire existante parce que le mécontentement dans la société française est extrêmement fort.

Raul Magni-Berton : Il est évident qu’une radicalisation d’une partie du mouvement de contestation est la suite logique de la radicalisation du gouvernement. Face à un mouvement de cette envergure, l’absence de négociations, l’utilisation excessive de la répression policière et les condamnations répétées produisent sans aucun doute un encouragement, pour certains membres du mouvement, à accroitre les actions illégales. S’agissant d’un mouvement extrêmement large et hétéroclite – tout le monde peut mettre un gilet jaune – seul le gouvernement peut aujourd’hui réduire ces tensions en acceptant de s’assoir à la table de négociations ou de concéder au mouvement sa principale revendication. En l’absence d’une telle attitude, toutes les organisations insurrectionnistes pourront mettre un Gilet jaune sans être désavouées par qui que ce soit.

 

Parmi les figures intellectuelles les plus citées parmi la population Gilets jaunes, on a des personnalités telles que Chantal Mouffe, Frédéric Lordon (qui est à toutes les manifestations), Pinçon-Charlot, Etienne Chouard, ou encore François Ruffin… Quelle est l’idéologie que révèlent ces références ?

Sylvain Boulouque :  Pour ce qui est de Chouard, il faut voir qu’il est complètement passé à l’extrême-droite et est en quelques sorte rejeté par les autres.

Le concept central qui unit ces différentes personnalités est le populisme, même si on a encore du mal à en décrire les contours précisément. D’autant plus qu’il y a une différence entre ceux qui s’en réclament, ce qui se définissent comme populistes ou qu’on désigne comme populistes.

A l’extrême-droite, on observe que ce populisme est théorisé par Alain de Benoist avec son livre Contre le libéralisme ou son essai précédent, Droite-gauche, c’est fini ! : le moment populiste.

La deuxième tendance s’opère autour de Chantal Mouffe qui développe l’idée d’un populisme de gauche dans lequel les nouvelles forces de gauche devraient se faire l’écho de toutes les revendications possibles qui existent dans la société (sociales, sociétales, écologiques etc.). C’est un peu l’antienne que reprend Jean-Luc Mélenchon, et avec des sensibilités différentes Ruffin ou Lordon. Leur message consiste à dire qu’il faut écouter, soutenir et porter les souffrances du peuple pour les transformer en revendications sociales.

 

Quelle est l’idéologie dominante de cette nouvelle forme prise par la contestation ? Quelles en sont les « têtes pensantes » et inspiration ? N’est-on pas passé du stade de la contestation de réformes à un stade plus radical d’une contestation plus absolue ayant pour objectif d’installer un modèle alternatif ? 

Raul Magni-Berton : Le stade de la contestation des réformes est fini depuis longtemps. La revendication des Gilets jaunes est  la même depuis des mois: avoir un référendum pour introduire dans la constitution le référendum d’initiative citoyenne en toutes matières. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un modèle alternatif, mais une réforme constitutionnelle qui fournit aux individus mécontents un cadre institutionnel pour poursuivre d’autres objectifs d’une façon pacifique et légale. Si cette revendication était concédée, le mouvement s’arrêterait demain, du moins dans la rue. Aujourd’hui, le gros du mouvement des Gilets jeunes reste pacifique, comme le sont aussi ses membres qui arrivent à coordonner le plus de gens. Cependant, ils n’ont aucun moyen ni aucun intérêt à en exclure les franges les plus radicales. L’existence de celle-ci accroit la pression sur un gouvernement, qui pourrait finir par céder. L’opinion publique ne s’y trompe pas: c’est le gouvernement qui est responsable de la montée d’actions illégales, pas les Gilets jaunes.

 

On a observé aussi lors des manifestations la forte présence du mouvement Justice pour Adama, qui manifeste contre la mort d’Adama Traoré… la logique est donc celle d’une convergence des luttes ?

Sylvain Boulouque :  Oui en effet, le mouvement pour Adama Traoré est en effet bien présent, et il y a un appel à la convergence des luttes. Le but est bien d’utiliser les forts mécontentements qui caractérisent chaque groupe et de les unir dans une lutte générale contre le pouvoir. On veut unir les mécontentements des quartiers avec ceux des étudiants et ceux des gilets jaunes. Le problème est que ces revendications restent pour l’instant isolés. Les « populistes » de gauche estiment pouvoir faire la jonction par la rue.

De leur côté, les populistes de droite pensent pouvoir retrouver dans ce genre de manifestations l’âme d’un peuple unique qui serait plutôt national voire nationaliste et représentant un autre type de France moins « colorée ». On retrouve donc là encore le clivage gauche-droite.

 

Ces dernières années, les extrêmes ont progressé sur la scène politique, on pense à Mélenchon affirmant qu’il était à deux doigts du pouvoir. Cependant cet engouement a rencontré un plafond et a même depuis la campagne présidentielle de 2017 perdu du terrain. C’est dans espace-là que profite les discours révolutionnaires ?

Sylvain Boulouque :  Le problème est que l’extrême-gauche est extrêmement fragmentée. Ils s’entendent sur certains points mais pas sur le fond. Parmi les manifestants de ce week-end, un des mots d’ordre était « Ni Dieu, ni maître, ni Mélenchon ». Toutes ces gauches ne participent pas du mouvement de fusion des gauches portées par la France Insoumise. On retrouve beaucoup de tendances portées par des dizaines de personnes seulement. On peut le voir par exemple dans l’idéologie de l’intersectionnalité qui dénonce les doubles oppressions, qui est portée par quelques universitaires et leurs élèves mais ne pénètre que très peu dans la société, et ne trouve pas nécessairement d’écho dans le mouvement Gilet Jaune. L’atomisation du mouvement encourage l’émergence de ces pensées minoritaires.

 

Ce qui semble rallier ces mouvements est une convergence des « haines » contre le système. N’est-ce pas cela qui unit avant tout les « penseurs » du mouvement ?

Sylvain Boulouque :  Si bien entendu. La dimension anti-capitaliste est viscérale et fédératrice. Dans l’opposition, oui, il y a un front commun, mais quand il s’agit de proposer, le front s’éclate. On retrouve une situation proche à celle qu’on a connu au début du XXe entre anarchistes, communistes et socialistes, qui ne sont jamais parvenus à s’entendre.

 

Alors qu’une majorité de Français n’attend rien du Grand Débat, et que LREM reste minoritaire dans le pays, le mouvement des Gilets jaunes conserve un important bloc de soutien et de sympathie parmi les Français, tout en condamnant les violences. La nature ayant horreur du vide, quelles perspectives ouvrent la persistance d’un mouvement minoritaire mais pas « groupusculaire » face à un gouvernement restant lui-même minoritaire ds le pays ?

Raul Magni-Berton : Il est vrai que ce grand débat a été une inutile perte de temps et de ressources. Il est parti de deux prémisses erronées. Premièrement, de l’idée que le mouvement de Gilets jaunes est une forme de colère spontanée, uniquement réactive et sans revendications précises. Alors que, comme je viens de le dire, il en a une et elle est ignorée par le gouvernement. Deuxièmement, il suppose que le problème vient d’une « désaffection » vis-à-vis de la démocratie en France, sans réellement remettre en question de fonctionnement du système.

Dès lors, la solution passerait par une sorte de thérapie collective, mais en aucun cas par un changement en profondeur des institutions. Face à tout cela, une partie du mouvement s’organise peu à peu vers une forme d’action plus légale, qui passe par les urnes. Cela reste long et difficile, parce que le mouvement est très horizontal et décentralisé, et s’adapte mal à un système électoral où il faut donner carte blanche à un candidat. D’un autre coté, compte tenu du fait que le mouvement grandit, et que les partis politiques ont désormais une base militante très faible, les Gilets jaunes seraient – en termes de militants – le premier parti de France. Je pense pour ces raisons que de candidatures « Gilets jaunes » devraient apparaitre dès les élections municipales.

 

L’Éthiopie et l’Indonésie subissent des collisions en parallèle

18 MARS 2019 / 13H31 / MIS À JOUR IL Y A UNE HEURE

L’Éthiopie et l’Indonésie subissent des collisions en parallèle

ADDIS ABABA / PARIS (Reuters) – Les enquêteurs qui enquêtent sur le crash du Boeing 737 MAX en Éthiopie ont découvert des similitudes dans les données vitales relatives à l’angle de vol avec un avion qui est tombé au large de l’Indonésie, a annoncé une source, faisant monter la pression sur le plus grand constructeur d’avions au monde.

PHOTO DE DOSSIER: Deux Boeing 737 MAX 8 sont garés dans une unité de production Boeing à Renton, Washington, États-Unis, le 11 mars 2019. REUTERS / David Ryder

La catastrophe d’Ethiopian Airlines, qui a coûté la vie à 157 personnes il y a huit jours, a entraîné l’échouement de la flotte de véhicules de marque MAX dans le monde et a déclenché une enquête très ambitieuse pour le secteur de l’aviation.

L’analyse de l’enregistreur de poste de pilotage a montré que les données de son «angle d’attaque» étaient «très, très similaires» à l’avion Lion Air qui est tombé de Jakarta en octobre, tuant 189 personnes, a déclaré une personne familière à l’enquête.

L’angle d’attaque est un paramètre fondamental du vol, il mesure les degrés entre le flux d’air et l’aile. S’il est trop haut, l’avion peut se retrouver dans une stalle aérodynamique.

La réponse d’un ordinateur de poste de pilotage à un capteur d’angle d’attaque apparemment défectueux est au cœur de la sonde en cours dans le crash de Lion Air.

Le ministère éthiopien des Transports, l’autorité française chargée des accidents aériens BEA et l’administration fédérale américaine de l’aviation (FAA) ont tous déclaré que les données montrent des similitudes entre les deux catastrophes.

Les deux avions comptaient 737 MAX 8 et se sont écrasés quelques minutes après le décollage, les pilotes signalant des problèmes de contrôle de vol.

Sous surveillance, un nouveau système automatisé dans le modèle 737 MAX guide le nez plus bas pour éviter de caler.

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Les législateurs et les experts en sécurité se demandent comment les organismes de réglementation ont contrôlé le système de manière approfondie et dans quelle mesure les pilotes du monde entier ont été formés à ce système lorsque leurs compagnies aériennes ont acheté de nouveaux avions.

BOEING PLANS NOUVEAU LOGICIEL

Compte tenu du prestige de l’un des plus gros exportateurs des États-Unis, Boeing a déclaré que la série MAX était sûre, bien qu’elle envisage de déployer prochainement de nouvelles mises à niveau logicielles.

Le correctif a été mis au point à la suite de l’écrasement en Indonésie, lorsque les autorités de réglementation ont signalé que de fausses données de capteur pouvaient provoquer la sur-réaction d’un système appelé MCAS (Système d’augmentation des caractéristiques de manœuvre) et rendre le jet difficile à contrôler.

Boeing a interrompu les livraisons de son modèle le plus vendu, destiné à devenir le standard de l’industrie, mais qui est maintenant dans l’ombre. Il y avait plus de 300 avions MAX en service au moment du crash de l’Ethiopie et près de 5 000 autres en commande.

Après une chute de 10% la semaine dernière, qui avait essuyé une perte de près de 25 milliards de dollars de sa part de marché, le titre de Boeing a perdu environ 2,3% lundi à 370 $.

Les reportages des médias du week-end ont exercé une pression supplémentaire sur Boeing.

Le Seattle Times a déclaré que l’analyse de la sécurité du système MCAS par la société présentait des défauts cruciaux, notamment une diminution de la consommation d’énergie.

La FAA américaine a également suivi un processus de certification standard sur le MAX plutôt que des demandes de renseignements supplémentaires. La FAA a refusé de commenter, mais a déclaré que le processus suivait le processus normal.

Le Wall Street Journal a annoncé que les procureurs et le département américain des Transports examinaient l’approbation de la série MAX par la FAA, tandis qu’un jury avait assigné à comparaître au moins une personne impliquée dans son développement.

Diaporama (4 Images)

Boeing et la FAA ont refusé de commenter.

La semaine dernière, des sources ont déclaré à des enquêteurs de Reuters qu’un élément d’un stabilisateur avait été retrouvé dans l’épave éthiopienne dans une position inhabituelle similaire à celle de l’avion Lion Air.

VICTIMES

L’Éthiopie mène l’enquête, bien que les boîtes noires aient été envoyées en France et que des experts américains y participent également.

Il n’a pas été précisé combien d’environ 1 800 paramètres de données de vol et deux heures d’enregistrements dans le poste de pilotage, couvrant le vol condamné de six minutes et les voyages précédents, avaient été pris en compte dans l’analyse préliminaire éthiopienne.

L’enquête est cruciale pour permettre aux familles des victimes, venues de près de trente pays, d’être fermées.

Cela a également des implications financières énormes. Le MAX est le modèle le plus vendu de Boeing, avec un carnet de commandes de plus de 500 milliards de dollars à un prix affiché de 121 millions de dollars chacun.

Norwegian Airlines a déjà annoncé qu’elle demanderait une indemnisation après l’immobilisation de son avion MAX, et diverses compagnies revoient leurs commandes.

Le principal rival de Boeing, Airbus, a vu son stock augmenter de 5% depuis le crash, mais il ne peut tout simplement pas prendre le relais du fait de la logistique complexe de la construction d’avion.

Certaines compagnies aériennes sont également en train de réviser leurs prévisions financières, le MAX ayant été pris en compte pour fournir environ 15% d’entretien et d’économies de carburant.

Le directeur général de Boeing, Dennis Muilenburg, a tenté d’apaiser certaines craintes, affirmant que la société achevait une mise à jour du logiciel et une révision de la formation des pilotes « qui traiteront du comportement de la loi de commande de vol MCAS en réponse à des entrées de capteurs erronées ».

La souffrance des familles des morts en Éthiopie a été aggravée par leur incapacité à enterrer les restes. Les fragments carbonisés sont tout ce qui reste et les tests ADN peuvent prendre des mois.

 

https://www.reuters.com/article/us-ethiopia-airplane/ethiopia-and-indonesia-crash-parallels-heap-pressure-on-boeing-idUSKCN1QZ1EE

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Revue de presse nationale et internationale.

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